LE MÊME.

«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas

trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier, et m'a

fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin

tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les

distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de

Dijon[54], de Pontarlier et de Lausanne vous auront prouvé que mes

regrets ont augmenté en m'éloignant: il en sera ainsi jusqu'au jour

où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à

Rome.

«Voici des détails du voyage: Mme de Chateaubriand a supporté assez

bien la route, mais elle s'est trouvée très-souffrante en arrivant

ici. Cela nous force à y rester un jour de plus. Nous n'en

partirons donc qu'après-demain, mercredi 24. Nous mettrons trois

jours à nous rendre au pied du Simplon, que nous passerons samedi

27. Dimanche prochain, nous entrerons donc en Italie. Là commencera

une nouvelle destinée pour moi. Si vous venez à Rome, si vous

voulez y rester, nous y finirons nos jours; sinon, je reviens en

France pour mourir auprès de vous.

«Selon moi, le grand événement politique du moment est dans la

campagne que font les Russes[55]: s'ils ne sont pas heureux, la

France se trouvera singulièrement engagée, et toutes les destinées

particulières des hommes attachés au gouvernement seront livrées à

la force des événements et aux chances de la fortune. Si l'on veut

faire tête à l'orage, il faudra serrer les rangs et appeler tout ce

qui peut être utile. Le fera-t-on? J'en doute, et c'est ce qui rend

l'avenir si incertain pour tous.

«Vous ne sauriez croire comment, en un moment, on devient étranger

à tout ce qui se passe dans le monde en voyageant. Je ne sais pas

un mot de ce qui existe; depuis huit jours, je n'ai entendu parler

de personne. Ici, j'ai retrouvé quelques bonnes gens qui ne nous

ont parlé que de nous et du plaisir de nous revoir. Et toute

l'Angleterre qui va cette année à Rome! cela m'a fait trembler.

Vous savez que je suis fort peu du goût du duc de Laval.»

«Mardi, 23 septembre.

«Le _Journal des Débats_ annonce ce matin ici l'acceptation du

traité du 6 juillet. Si la nouvelle est vraie, c'est une grande

nouvelle: la Grèce serait délivrée; les affaires se

décompliqueraient, et un traité de paix pourrait suivre. Je ne vous

parle de cela qu'à cause de l'influence de ces événements sur mon

sort. Notre avenir deviendrait plus facile à apercevoir et à

atteindre. Je vais fermer cette longue lettre. Nous partons demain;

je vous écrirai de Brigg, au pied du Simplon. Votre nièce est-elle

revenue[56]? Enfin les jours s'écoulent, même ceux de l'absence, et

vous allez bientôt songer à vos préparatifs de voyage. C'est le

bonhomme Henri qui vous portera cette lettre. À vous tant que je

vivrai! Je vais chercher votre lettre à Milan.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 67 / 214 题