«Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin 16 septembre.
«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me
donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
château qu'avait habité Mme de Beaumont pendant les années de la
révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de
sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où
il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme
de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble.
Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute
la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que
deviendrais-je?
«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici
ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous
n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre
avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent
vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes
anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien
savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous,
poste restante, à Lausanne et un autre à Milan? Dites-moi si vous
êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.
«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à Mme de
Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le
pourrez. Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»