«Bonnétable, ce 30 juillet 1825.
«Je voulais dès le dernier courrier, aimable amie, vous remercier
de votre lettre du 11, qui m'a fait grand plaisir: vos regrets me
vont au coeur, et je suis bien fâché de ne pouvoir y répondre par
l'indication d'un retour prochain et fixe; mais vous sentez qu'il
m'est impossible de ne pas accorder quelques instants à deux terres
qui sont à une quarantaine de lieues, et que par là même je visite
peu et rarement. Cette chaleur même, dont j'ai peur que vous ne
soyez bien fatiguée et incommodée dans une ville comme Paris, ne
serait pas un motif pour abréger mon voyage; car on voudrait
attendre qu'elle fût un peu diminuée avant de quitter ce vieux
château, qui nous offre au moins quelque défense par ses murs
épais, et en fermant bien ses fenêtres assez rares.
«Je projetais une petite excursion et la visite d'une prison
considérable en me rendant à l'autre séjour, qui est au moins connu
de vous, qui a été habité par vous. C'est un grand avantage qu'il a
sur celui-ci. J'ai relu, il y a quelques jours, ce que notre amie a
dit, dans ses _Dix années d'exil_, de notre maison de La Forest.
«Notre amitié a eu à célébrer un triste anniversaire[45] depuis que
je vous ai quittée. Comme elle parle bien aussi de vous! Votre
pensée vient sans cesse s'unir à mes éternels regrets; et c'est
tellement vrai, que je m'aperçois dans l'instant même de
l'erreur[46] que je viens de commettre en plaçant votre présence,
comme celle de notre amie, dans ma maison des bois. Vous étiez
restée à Fossé, et je regrette beaucoup que vous ne connaissiez de
nos habitations que la Vallée-aux-Loups, à laquelle vous seriez
peut-être capable de joindre quelquefois une autre pensée que la
mienne.
«Savez-vous qu'une des choses qui me déplaît de l'absence, c'est
cette perpétuelle assiduité de l'ancien propriétaire; et s'il va
avoir une veine d'indépendance généreuse, s'il va écrire quelques
belles pages, comme il en est capable et comme on l'annonce, pour
une cause intéressante, vous en serez peut-être prodigieusement,
touchée! J'ai la chance de quelque variation; enfin j'ai souri de
quelques lignes qui ont suivi une certaine négociation. Ce que je
trouve fort beau sous un rapport grave, mais que je n'aurais jamais
deviné, c'est que sa femme vous plaise. Je lui accorde de l'estime,
mais je n'en ai jamais reçu une autre impression.
«Quant à votre intéressant jeune homme, je traite ce sujet
très-gravement. Je ne veux pas que vous désespériez, que vous
voyiez en noir son avenir et celui de votre charmante nièce. Mon
Dieu! comme je voudrais savoir et un peu adoucir les choses qui
vous font de la peine et que vous renvoyez à nos premières
conversations!
«Adieu, aimable amie, ne me négligez pas trop, et envoyez toujours
vos lettres à l'hôtel de Luynes.
«Mille tendres hommages.»
Dans une lettre postérieure de quelques jours, et datée de Vendôme, M.
de Montmorency ajoute:
«J'ai reçu et lu la brochure[47] qui avait beaucoup de droits à mon
intérêt; le sujet en inspire beaucoup. Le talent est toujours le
même, quoiqu'il me semble un peu gêné par ce genre mitoyen entre
une note politique et un morceau de sentiment; ce n'est ni l'un ni
l'autre. Je n'en ai pas moins trouvé pitoyables les critiques du
_Journal de Paris_ en particulier. Je n'avais pas besoin de cette
lecture pour que vous fussiez contente de moi sur l'impression que
m'ont faite les dernières nouvelles de la prise de Tripolitza; ne
sont-elles pas bien mauvaises pour les Grecs?»
L'opposition violente, mais si remarquable dans son énergique
expression, que M. de Chateaubriand faisait depuis une année au
ministère Villèle, ne s'était pas ralentie. Le talent prodigieux déployé
dans cette lutte, en lui donnant un éclat inouï, rendait tout
accommodement impossible. Aussi, tandis que d'autres amis de M. de
Chateaubriand essayaient, dans des intentions bienveillantes, de
négocier un rapprochement sans y parvenir jamais, Mme Récamier, tout en
regrettant que le ton pris au début de la polémique eût été si peu
mesuré, ne croyait-elle aucun rapprochement personnel praticable ni même
honorable.
L'écrit auquel M. de Montmorency vient de faire allusion était du nombre
de ceux que le noble auteur du _Génie du christianisme_ consacrait à la
cause de l'émancipation des chrétiens en Orient. Qu'on les relise, et on
verra si la civilisation, la liberté et la religion, ont jamais parlé un
plus beau langage!
Au surplus, nous aimons à constater, dans les lettres de M. de
Montmorency, que toutes les nuances du parti royaliste prirent un
intérêt vif et véritable à la cause de l'émancipation de la Grèce.
Charles X, par l'expédition de Morée, a lié, dans la reconnaissance des
Grecs, le souvenir de la maison de Bourbon au glorieux souvenir de l'ère
de leur indépendance.
Mme Récamier avait été des premières à se passionner pour la cause
grecque. Le jeune Canaris, que le comité hellénique faisait élever à
Paris, passait presque tous ses jours de sortie à l'Abbaye-au-Bois. On
trouvera plus loin une lettre de M. de Chateaubriand adressée de Rome à
cet enfant.
Le mois de septembre s'écoula pour Mme Récamier dans cette charmante
retraite de la Vallée-aux-Loups, où, depuis plusieurs années déjà, elle
allait chercher du repos et de la verdure, et à cette occasion M. de
Montmorency lui disait: «Je suis charmé que la présence de l'amitié
consacre de temps en temps ce vallon.»
M. Bigot de Préameneu étant venu à mourir à la même époque, on engagea
M. de Montmorency à se mettre sur les rangs pour le remplacer à
l'Académie française.
L'Académie s'est de tout temps associé un certain nombre de grands
seigneurs; ils apportaient dans son sein une élégance de langage, une
tradition de goût, un sentiment délicat des nuances et, pour employer
une expression de M. Ballanche, _un parfum de la chambre des dames_, qui
jusqu'à présent avait été un des traits caractéristiques des belles
époques de notre littérature. M. de Montmorency, un des derniers,
possédait ces traditions de la bonne compagnie, sa correspondance en a
donné la preuve: on eut donc raison de vaincre les scrupules de sa
modestie, et l'Académie fit un bon choix en le nommant le 3 novembre
1825.
Mais si ce succès fut prisé très-haut par M. de Montmorency, il le
confirmait dans la résolution d'abandonner la pension littéraire
attachée au fauteuil auquel on voulait bien l'appeler, pour en faire
profiter un véritable homme de lettres. Il communiqua cette pensée à Mme
Récamier, qui l'approuva vivement et qui promit de l'aider dans le choix
de la personne à laquelle on offrirait cette pension.
Mme Récamier, si prompte et si ferme à la décision dans les
circonstances importantes, aimait à consulter dans les petites. On
_délibéra_ donc à l'Abbaye-au-Bois sur l'abandon de la pension de M. de
Montmorency, et chacun proposait et vantait son candidat.
Pendant les fréquents séjours que Mme Récamier avait faits à Aulnay,
dans la jolie vallée de M. de Chateaubriand et de M. de Montmorency, le
hasard et le voisinage l'avaient mise en relation avec un littérateur
d'un esprit rare et mordant, M. Henri de Latouche. Il possédait à Aulnay
une maisonnette dont un rosier couvrait la façade, qu'entouraient
quelques pouces de terrain garnis de fleurs, mais qui participait à la
grâce riante de ce vallon, bien dépoétisé aujourd'hui, me dit-on, et
charmant alors par le silence et la solitude.
M. de Latouche, éditeur d'André Chénier, poëte lui-même, auteur de
romans et de comédies, libéral ardent et, tout homme d'esprit qu'il
était, imbu de vulgaires et regrettables préjugés contre des choses et
des personnes respectables, avait pourtant de sérieuses et nobles
qualités. Capable d'une méchanceté, il était capable aussi d'une bonne
et généreuse action; il professait une très-vive admiration pour M. de
Chateaubriand, et pour Mme Récamier un attachement plein de respect. M.
Ballanche, malgré le contraste de sa douce et rêveuse nature avec cet
esprit toujours armé en guerre, avait de l'amitié pour M. de Latouche et
le voyait souvent.
En venant chez Mme Récamier pendant son dernier séjour à la Vallée, M.
de Latouche avait un jour apporté le volume de poésies de Mme
Desbordes-Valmore. Ce recueil avait charmé: le sentiment poétique si vif
et si naturel, la passion vraie, l'originalité qui caractérisait ce
talent nouveau, firent désirer des détails et quelques renseignements
sur la personne de l'auteur. M. de Latouche, en satisfaisant à ce désir,
avait parlé avec effusion de Mme Desbordes, et fait un tableau frappant
de la destinée précaire de cette muse, errant de ville en ville à la
suite d'une troupe d'artistes dramatiques au nombre desquels était son
mari. Il avait vanté la noblesse et la fière indépendance de son
caractère, en un mot, il avait fortement intéressé Mme Récamier et ses
amis au sort de cette femme dont le talent les avait émus. Le nom de Mme
Desbordes devait se trouver un des premiers prononcés dans le petit
conseil de l'Abbaye-au-Bois; il fut résolu qu'il serait désigné au choix
de M. de Montmorency, et M. de Latouche parut le négociateur indiqué
pour la proposition à laquelle on voulait mettre toute la délicatesse
possible. Il fut donc mandé chez Mme Récamier. La généreuse pensée de M.
de Montmorency excita une vive reconnaissance, mais ne fut point
acceptée.
En publiant ces souvenirs, nous nous sommes imposé la loi de ne faire
usage d'aucune lettre de personnages vivants. Nous n'avons fait
exception à cette règle que pour les souverains ou les personnes ayant
porté la couronne.
Nous avons été bien tenté de l'enfreindre en mettant la couronne de
poëte au même rang que les royautés politiques, et le public aurait
beaucoup gagné à la communication des lettres de Mme Desbordes-Valmore à
Mme Récamier. Mais il faut respecter la loi qu'on s'est donnée et se
contenter, en faisant, selon la noble coutume des gouvernements libres,
le dépôt de nos pièces diplomatiques, des lettres que M. de Latouche
écrivit à cette époque, et qui eurent cette négociation pour objet.