M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«1er janvier 1823.

«Combien de fois vous ai-je déjà souhaité la bonne année depuis que

je vous aime? Cela fait frémir. Mais ma dernière année sera pour

vous, comme aurait été la première, si je vous avais connue. J'ai

encore couché rue de l'Université. C'est ce soir que je passe les

ponts. J'irai ce soir vous présenter mes respects accoutumés.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 2 janvier 1823.

«Je veux, aimable amie, vous donner tout de suite des nouvelles de

la conversation qui vous inquiétait[1]. J'en sors. Je n'ai eu qu'à

me défendre des empressements, des excuses, des protestations. Je

crois y avoir répondu assez simplement, sans humeur, colère ni

faiblesse, et j'ai passé promptement aux détails d'affaires que

j'avais à _lui_ donner et qu'_il_ a très-bien reçus. Nous nous

sommes quittés sur le terrain où nous devons rester et qui n'a rien

d'embarrassant pour vous en particulier.

«Je vous renouvelle mes tendres hommages et mes regrets de ne pas

aller vous les porter moi-même. Je vous demande des nouvelles de

votre santé et le _Phédon_ qui me nourrira de hautes pensées dans

la retraite.»

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Mardi matin.

«Je vais ce soir coucher dans ce lit de ministre, qui n'était pas

fait pour moi, où l'on ne dort guère, et où l'on reste peu. Il me

semble qu'en passant les ponts je m'éloigne de vous, et que je vais

faire un long voyage. Cela me crève le coeur. Mais je ferai mentir

le pressentiment. Je vous verrai tous les jours, et à notre heure,

dans votre petite cellule. Je vous écrirai tous les jours. Vous

m'écrirez pour me consoler et me soutenir. J'en ai, je vous assure,

grand besoin. Vous verrai-je aujourd'hui? Faites-le moi dire par un

mot, à deux heures.

«À vous pour la vie.»

Benjamin Constant eut cette année-là deux procès de presse, l'un à

l'occasion d'une _Lettre à M. Mangin, procureur général près la cour de

Poitiers_, et l'autre pour une autre _Lettre adressée à M. de Carrère,

sous-préfet de Saumur_. Ces deux procès furent jugés en appel le 6 et le

13 février 1823. Pour le premier, il avait été condamné à un mois de

prison et cinq cents francs d'amende; pour le second, la peine était de

six semaines et de cent francs.

Benjamin Constant ne venait plus qu'à de rares intervalles chez Mme

Récamier, mais il était assuré de trouver en elle, sinon une sympathie

absolue, du moins un intérêt fidèle, et il y eut recours. L'appui de M.

de Chateaubriand lui fut très-utile dans la circonstance de cette double

poursuite.

BENJAMIN CONSTANT À Mme RÉCAMIER.

«Le 5 février 1823.

«Pardon, Madame, de vous importuner encore. Heureusement que tout

se décidera demain, et que vous n'en entendrez plus parler.

«J'apprends que ce sont les congrégations présidées par M. de

Lavau, et surtout M. de Lavau lui-même, qui tiennent à ce que je

sois condamné. Il y a eu chez lui une réunion où il a fortement

recommandé à de jeunes conseillers, qui n'avaient pas coopéré au

premier jugement, d'être à l'audience de demain pour prendre leur

revanche. Je sais de vous, Madame, que M. de Chateaubriand

n'approuve pas la marche et l'influence de ces congrégations. Si

vous aviez donc le temps de lui faire savoir qu'il est probable

qu'elles rendront ses bonnes intentions infructueuses, cela me

servirait beaucoup. Mais il n'y a plus qu'aujourd'hui, puisque la

chose se juge demain à dix heures.

«J'ajouterai qu'il sera bien plus scandaleux de me condamner pour

une cause où j'ai été indignement insulté dans la personne de ma

femme. J'en montrerai bien l'indignité dans ma plaidoirie, et il me

semble qu'une telle condamnation serait une tache pour un ministère

qui doit avoir quelque chose de chevaleresque.

«Adieu, Madame, faites pour moi ce que vous pourrez, et agréez mes

tendres et respectueux hommages.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 11 / 214 题