De ceux-là naquit Tahito-Fénua..._

--Qu'est-ce que «Té Tumu»? hasarda le jeune homme.

--«Té Tumu, mais, c'est un nom. Et puis, ne m'interromps pas.

--N'est-ce point quelque chose comme «La Base... Le Tronc?

--Cela peut être. Mais cela n'a pas d'importance.» Iakoba reprit sa

récitation mesurée. Pour mieux saisir l'attention de l'écouteur, il

entremêlait tous ces parlers, au hasard des lèvres. Il riait en lui-même

à voir l'étranger recueillir ces racontars païens, de confiance,--les

yeux brillants, les doigts agiles,--sans même flairer la tromperie ou le

désordre du récit. Il répandait hors de sa bouche des centaines de noms,

interminables et profus; il mélangea les attributs des atua-supérieurs,

troubla les quantités jadis éternelles de leurs ruts les plus fameux. Il

confondit leurs changements de formes, leurs autels, leurs simulacres.

Et il inventa de nouveaux petits dieux.--Aüté implorait encore:

--«Et les récits des premiers arrivants, sur la terre Tahiti? Et

Havaï-i, qui est le mot originel... parle-moi de Havaï-i.»

Iakoba haussa les épaules:--«Hiè! j'y suis allé voici bien longtemps. Je

cherchais les signes avec ce vieux païen de Paofaï... Tiens! celui qui

galope cette nuit et tout demain sur le récif! J'ai vu une île dans du

feu, pendant une tempête. Quand j'ai raconté cela aux Professeurs de

Christianité, ils ont beaucoup ri sur moi; ils m'ont appris les signes,

les vrais; et que Havaï-i devait se dire «Havaï-i-Pé» ou bien:

«l'Enfer.» On ne peut s'y rendre que mort. Il vaut bien mieux ne pas y

aller du tout!»

Le jeune étranger, déconcerté, s'étirait en épiant la nuit. Elle

veillait, limpide et douce à tous les vivants, mais triste pour lui,

puisque privée de son amie. Il se levait pour chercher Eréna peut-être.

Iakoba se hâta de proférer:

--«Voici qui t'amusera davantage. Un prêtre dont je ne sais plus le nom,

m'a raconté quelque chose comme ceci...

_Il était. Son nom Taároa. Il se tenait dans l'immensité. Point de

terre; point de ciel; point de mer; point d'hommes..._

--«Après! Après cela!

--Après, il disait aussi,--mais j'ai bien tort de te rapporter

toutes ces niaiseries... Si les Missionnaires viennent à l'apprendre!...

Ensuite, le prêtre disait:

_Taároa appelle, et rien ne répond... et rien ne répond..._ Eha! j'ai

oublié. Veux-tu d'autres parlers plus vifs? Par exemple, le péhé pour

rire qu'on chantonne en surprenant des gens enlacés:

_Ha! ils sont deux!

Ils sont deux et n'en font qu'un..._»

Aüté secoua la tête:

--«Tu as vraiment oublié, Iakoba tané; j'avais pensé que ta mémoire

était certaine.»

Le diacre sourit: «Oui, mais je ne veux plus disperser les paroles

conservées, afin de les employer toutes à garder les dires du vrai dieu.

Je récite déjà la moitié du livre selon Ioané.--Et puis, quand l'homme

malade, à Opoa, me racontait ces histoires,--je sais bien, maintenant,

pourquoi je ne peux plus me souvenir,--quand il me racontait tout çà: je

dormais.

--A ton réveil, tu ne lui as pas demandé de répéter?

--Quand je me suis éveillé, il était mort, ou presque mort.

--Les Paroles sont donc mortes avec lui», prononça, comme un Maître,

le jeune étranger aux yeux clairs. Iakoba tressaillit.

Ainsi, la nuit coulait avec les dires de leurs lèvres. Rébéka, fatiguée

de la route, s'était depuis longtemps endormie. Et mieux valait que ses

oreilles n'entendissent point ces histoires païennes. Les noix de nono

épuisaient leurs dernières gouttes d'huile. La brise affraîchissante

affroidissait, vers l'aube pressentie, la caresse de son haleine. Aüté

ne put se contenir:--«Je vais à sa rencontre, sur la route Papara...»

Iakoba sourit, qui savait combien Eréna était loin de ce chemin: tout à

l'opposé! Il dit seulement avec politesse:--«Tu t'en vas, toi?» ainsi

qu'il est d'usage. Et il s'étendit, sans oublier une seconde parole

louangeuse sur le nom de Kérito.

* * * * *

Le jour levé, le diacre vint guetter la route: la fille ne se ferait pas

attendre. Le chemin blanchissait dans la lumière vive, très long et très

droit. Iakoba le parcourut d'un grand regard bienveillant--ne menait-il

pas vers le Temple promis?--Il approuva les ingénieux châtiments

nouveaux qui rendaient profitables à tous, les fautes de

quelques-uns. Il désira voir ces fautes nombreuses: sa route s'en

élargirait encore.

Car déjà, certain du succès, le diacre aménageait en son esprit, la

rive, les sentiers, la plage, la vallée; il les peuplait d'une foule

empressée; il imaginait immense et magnifique cette maison-de-prières,

qui, pour ses yeux épanouis montait, tout d'un essor, de la terre

sanctifiée. Lui-même, diacre de second rang, puis diacre de premier

rang, se vit, tout près du Missionnaire,--même: en place du

Missionnaire! et parlant à l'assemblée. L'assemblée se tendait vers lui.

Les dormeurs? On les bâtonnait. Les femmes? On les forçait au silence.

Alors il ouvrait le Livre avec un air réservé, et d'une voix monotone et

pieuse, il commençait une Lecture. Tout cela parut, le temps de respirer

deux fois, si proche et si clair, qu'il se surprit, ouvrant la bouche,

levant le bras, à haranguer la foule figurée... Mais il n'avait

gesticulé que pour les crabes et les troncs d'arbres. Il s'arrêta court,

avec un dépit.

Derrière lui, survenait Aüté: il n'avait pas trouvé son amie, et la mort

du fétii de Papara lui semblait un parler menteur. Iakoba, se

détournant, feignait une grande attention à scruter le récif,--là,

devant, à gauche de la pointe... En effet, des gens couraient et

criaient au long du corail, pourchassés par des hommes en pirogues qui

pagayaient à leur aise dans les eaux-intérieures. Toute la troupe

approchait vite:--«Regarde donc,» lança le diacre, «voilà la

course-au-récif»! Eha! le spectacle était bon! Paofaï et Téao! Les deux

impies: l'hérétique et le païen!--Aüté cligna des paupières, et

suspendit ses importunes questions. Iakoba ne cachait point un digne

assentiment:

--«Bon cela!» Car l'un des fugitifs, le plus vieux sans doute, venait de

tomber à plat ventre. Une lance lui perça le bras. Il sauta sur les

genoux, et, redressé, reprit la fuite. Comme le récif, courbé soudain,

venait rejoindre la grande terre, les deux fuyards, plongeant dans la

passe, gagnaient avance sur les poursuiveurs. Ceux-ci n'avaient pas

franchi dix pas, sur le corail, en traînant leurs pirogues, que les

premiers, déjà, atterrissaient tout près du diacre avec des gestes

éperdus. Leurs bras, en s'agitant, faisaient gicler des gouttes d'eau

rougeâtres.

Le diacre les vit, avec un grand ennui, s'approcher de sa personne. Il

recula vivement afin que son maro noir--il le vêtait pour la seconde

fois--ne fut point souillé par l'approche des coupables. Mais Paofaï

bondit sur lui, et très vite, à voix essoufflée:--«Cache-nous, Térii,

dans ton faré... Tu es prêtre de ces gens-là», il jetait la main

vers les autres: «dis-leur que la place est tapu... que tu es tapu...

que nous le sommes... dis-leur... comme j'en ai fait pour toi... Je t'ai

tiré de dessous les haches... Cache-nous... Reçois-nous... comme tes

hôtes...»

Le chrétien s'écartait avec mépris, et une inquiétude. Car les

riverains, l'entourant déjà, se surprenaient qu'il frayât avec les deux

criminels. Aüté s'étonnait lui-même: «Tu connais donc ce pauvre homme?»

Iakoba tenta de se dérober et de les jouer l'un par l'autre:--«Tu me

demandais les vieilles histoires? Mais celui-là va te les raconter

toutes! Il a collé sa bouche à la bouche du vieux sorcier! Il doit

savoir, lui!» Et Iakoba secouait son ventre avec un rire forcé, et il

reculait encore. Mais Paofaï:--«Tu ne te souviens pas, Térii à

Paraü-rahi... la pierre-du-récitant...--Il est fou», déclara le diacre,

comme surgissaient les gens aux pirogues qui agrippèrent leurs fuyards.

En même temps, sur le chemin clair, apparaissait une femme dont la

marche se faisait hâtive et joyeuse:--«Eréna!» Aüté s'élançait vers

elle. Il vit derrière, deux hommes--deux matelots--chargés de sacs

rebondis. Tout blême, il se retint, en dévisageant Iakoba. Iakoba

restait impassible, même sous les injures de Paofaï,--et le vieux n'en

démordait point:--«Homme sans mémoire! Térii qui as perdu les Mots!

Térii qui m'as nommé son père... J'aurais dû te serrer le cou dans ton

premier souffle!» On l'entraîna sur le corail, encore, selon le

châtiment. De plus loin:--«Térii... Térii... Tire ton œil et fais-le

manger à ta mère!» Les assistants frémirent sous l'épouvantable injure.

Iakoba souriait en considérant les matelots et leurs faix. Aüté lui

bondit au visage: «Tu as vendu ta fille... tu es...» C'étaient là

parlers inutiles. La foule avait compris et bousculait le jeune homme,

en riant. Et tous attendaient que le diacre, confondant ses insulteurs,

fît à ses nouveaux fidèles un beau discours d'arrivée.

Or, le chrétien ne répondit pas à ces injures, bien qu'odieuses, impies,

et propres à le déconsidérer. Le Livre dit _Tu pardonneras les

offenses_. Et d'ailleurs, on ne pouvait descendre à discuter avec un

vieux fou de sauvage et un petit piritané sans emploi. Puis toutes les

craintes étaient loin: Kérito récompensait déjà son serviteur bien

avisé. Ouvrant les sacs que les deux Farani laissaient tomber à ses

jambes, Iakoba dit fièrement aux fétii:--«Voici vos clous!» Ensuite il

montra le rivage, la route Royale, l'emplacement propice, l'amas de

planches toutes prêtes, et il fit comme faisaient les Missionnaires dans

certains jours manifestement inspirés:--«Enfin!» il étendait les

deux bras, «nous bâtirons la Maison du Seigneur! Hotana pour Kérito!»

Les fidèles répondirent:--«Améné», et dans un nouvel enthousiasme ils

s'empressaient tous à l'ouvrage.

Mais le diacre tout d'abord, rajusta décemment un pli de son maro noir

que le vieux avait défait en s'y raccrochant.

Les Immémoriaux · 第 37 / 41 题