Or, la grâce de Iésu emplissait toutes les entrailles de Iakoba, le
fidèle chrétien: sitôt les Mamaïa découverts par son zèle, et confondus,
et jugés, il avait revêtu le beau titre promis: diacre du second rang
pour le faré-de-prières, sur la rive Punaàvia. Le jour même, le diacre
s'était mis en route. Suivi de son épouse Rébéka, de sa fille Eréna, et
du tané de sa fille,--Aüté, le jeune étranger,--il marchait avec orgueil
vers cette terre où lui-même, enfin, tiendrait son rang.
Le sentier,--qu'on appelait désormais pour sa largeur et le poli du sol
«Grand-route royale de Faá»--s'encombrait de femmes adultères, d'époux
bigames, de filles concubines. Tous et toutes feignaient devant
l'approche du diacre, reconnu à son maro noir, un grand zèle à
gratter le sable. Mais Iakoba passait par enjambées précipitées, et sans
rien voir que le chemin docile allongé sous ses pas. Il se hâtait avec
triomphe. Il agitait une foule de pensers délectables: la grandeur de
ses titres, d'abord; auprès de ceux-là, on pouvait rire, comme de jeux
enfantins, des dignités poursuivies aux temps d'ignorance: qu'étaient
donc ces haèré-po d'autrefois, ces arioï et toutes leurs bandes: la
racaille d'un peuple païen! Il se loua d'avoir changé son nom.
Du même coup, il avait dépouillé toute angoisse. Le baptisé savait,
désormais, qu'on peut jeter son hameçon dans la mer-abyssale sans
craindre de pêcher un dieu; que la femelle-errante des nuits ne se
hasarde pas autour des chrétiens fidèles; que les inspirés, quand il
s'en découvre encore, ne sont pas plus redoutables, avec leur bras
enroulé d'étoffe, que le crabe dont la pince est amarrée, et qui tourne
en rond! Pour mieux chasser toutes ces vieilles peurs, les envoyés de
Iésu, il est vrai, en avaient enseigné d'autres: on est coupable,
disaient-ils, si l'on croit encore aux génies-justiciers, qui revêtent
de chairs les âmes méchantes, afin de les écorcher ensuite par trois
fois jusqu'aux os!--L'on doit connaître que ces âmes méchantes--les
damnés--brûlent seulement à grand feu, toujours vives, toujours
torturées, non point par quelque atua imaginaire, mais par la justice
même du Seigneur.--Mais ces menaces ne concernaient qu'une autre
existence, plus lointaine cent fois que la terre Piritania. Pourquoi
s'en inquiéter? La vie que l'on menait, que l'on tenait, était bonne aux
bons chrétiens: oisive à souhait, repue, emplie de quiétude. Les femmes,
depuis qu'on les avait déclarées, avec une cérémonie, «épouses légitimes
d'un seul homme», veillaient à tous les désirs de cet époux; afin de se
montrer excellentes suivant le Livre. Par-dessus le Baptême, on espérait
enfin la communion au Repas du Seigneur, ou Cène. Nul n'avait pu se
vanter d'y prendre part, depuis l'offrande sacrilège de cadavres,--voici
tant d'années! (Le vieil Haamanihi l'expiait sans doute
durement...)--Or, la Cène promettait davantage de bienfaits. Les
baptisés, déçus par le premier rite, reportaient sur l'autre leurs
espoirs. Et tout cela, songeait Iakoba, la substitution des peurs,
l'empressement des femmes, l'attente de bien d'autres agréments
imprécis, tout cela s'ensuivait de la grâce du Seigneur.
Aüté suivait la troupe d'un air las. On le voyait rebelle à
l'enthousiasme des chrétiens. Mais qu'importaient les rêvasseries d'un
jeune homme si négligeable, puisque si éloigné du parler des gens
bien pensants! S'il entretenait les fétii, durant les veillées,
n'était-ce pas toujours de vieilles histoires et de faux-dieux? Il
délaissait le Livre pour ces racontars oubliés. Et quel titre, et quel
rang? son emploi n'était que celui d'un chasseur-de-sauterelles: car il
poursuivait toutes les bêtes, les oiseaux à plumes, et les petits
oiseaux dont la peau est dure et noire, qu'il nommait insectes. Qu'en
faisait-il, et à quoi bon, puisqu'il ne les mangeait même pas! On le
voyait les piquer dans des boîtes, et les confier aux navires qui
partaient vers la Piritania. Il disait les envoyer, comme précieux. Et
c'était pour cela seul qu'il avait quitté sa terre! Ces Piritané, quand
ils ne sont pas Missionnaires, et que le Seigneur ne les inspire pas,
sont aussi fous que les autres hommes--et plus à craindre à cause des
mousquets.--Mais Aüté n'était point à craindre: à mépriser, seulement un
peu. Et ce qu'il remâchait ainsi, au long de la route joyeuse, ne devait
pas tenir beaucoup d'intérêt.--«Eh bien,» consentit Iakoba, «quel parler
neuf?
--Tous les faré sont vides, sur la route.» La voix d'Aüté semblait
chargée de peine. «Dis-moi, Iakoba tané, combien de vivants nourrissait
l'île quand tu es parti pour ton grand voyage?»
Voilà qui n'était pas à demander, vraiment! Qui s'en inquiétait?
--«Moi Je le sais maintenant: Deux hommes, pour un seul d'aujourd'hui.
La moitié sont morts depuis vingt ans.
--Aué!» fit allégrement le diacre: «ceux qui restent ne se plaindront
plus de famines!» et il pensait: «mieux vaut moitié moins d'hommes sur
la terre Tahiti, et qu'ils soient bons chrétiens et baptisés, plutôt que
le double d'ignorants détestables!»
Mais Aüté se récriait encore:--«Cette bâtisse, à quoi sert-elle?» Il
montrait de grands murs sans fenêtres levés sur un terrain vide. Iakoba
ne savait pas exactement: c'était une «fabrique» ou une «factorerie». Il
en ignorait l'usage. Peut-être on y écrasait le bambou sucré afin d'en
avoir le jus, ou bien l'on séchait les fibres de coton, pour les mêler,
les tisser, comme enseignaient les Missionnaires...
Aüté rit avec impertinence et ne cessa point de récriminer: il montrait,
dévastées par les crabes de haári, des plantations autrefois serrées et
florissantes, mais qu'on abandonnait parce que trop éloignées des
faré-de-prières, et parce que leur soin détournait de la ferveur. Il
ricanait aussi, à la vue de femmes rencontrées, couvertes d'étoffes
sales:--«Comme si mieux ne vaut pas», répliquait encore le diacre,
«un vêtement piritané décent et digne, même souillé de terre, plutôt
qu'une impudique vêture païenne!» Le jeune homme, enfin, comptait le
nombre des coupables marqués au front, et qui piétinaient--justement--la
route longue et chaude. Il déplorait la montagne vide, les images des
Tii en pièces. Et il répandit ses regrets: tout était mort du Tahiti des
autrefois--qu'il n'avait jamais connu, à dire vrai, mais seulement rêvé,
à travers les premiers récits...--Enfin, il se montra si impie et si
mauvais chrétien que Iakoba lui imposa silence: il réclamait? il se
lamentait? Mais c'est à bien juste titre que le Seigneur lui refusait
Ses dons et Sa lumière. Qu'avait-il fait pour la gloire de Son nom? Que
le jeune étranger se hâte d'imiter les disciples excellents du dieu, et
d'abord en changeant de paroles. Alors il sentirait pénétrer en
lui-même, aussi, la grâce du Seigneur!--mais voici la rive Punaávia.
* * * * *
On aperçut, vide à la fois de disciples et encombrée de nattes, de
piquets, de cordes et de pierres à rôtir, une grande place auprès du
rivage. Iakoba s'inquiéta soudain:
«Où est le faré?»
Un homme dormait parmi les débris. Le diacre le secoua en déclarant son
titre et répéta:
--«Où est le grand faré-de-prières?»
L'autre répondit avec dignité: qu'il «en était le gardien et l'assistant
de rang premier. Tout cela par avance. Car le faré n'avait jamais été
bâti.» Il indiquait les bois enchevêtrés, se taisait, et voulut se
rendormir. Le diacre le mit debout. Tous deux commencèrent à disputer.
Sitôt, les fétii du voisinage, en quête de rires et de cris, vinrent
mêler leurs réponses à celles du gardien, et témoignèrent que c'était
bien là la maison du Seigneur, et qu'ils en étaient les fidèles.
--«Mais elle est par terre!» répétait Iakoba. En effet: «mais elle se
lèverait bien un jour où l'autre.» D'ailleurs chacun des riverains avait
donné sa part de travail, et s'en vantait: l'empressement d'abord, avait
été grand: les façonneurs-de-pahi, habiles à manier les haches et les
lames dentelées, abattaient les grands arbres alentour. D'autres plus
rusés, dérobaient, aux ponts des rivières, des planches toutes prêtes.
Bientôt le tas en fut plus gros qu'une estrade pour juger.--Puis, au
bout d'une lunaison, l'on s'étonna que tout ne fût point fini.
N'était-ce pas mauvais présage, et signe que le dieu, peut-être, ne
voulait point habiter là?
Iakoba secoua les épaules ainsi qu'un Missionnaire qui méprise.
--Enfin, les gens de bonne volonté se dérobant, on avait recouru aux
travailleurs contraints par la Loi. Ceux-là furent empressés moins
encore: ils réclamaient avec violence: les effets de la Turé,--les
châtiments et le Travail Forcé,--ils avaient crû tout cela fugitif, et
que la Loi s'envolerait après la saison des pluies, leur laissant le
souvenir, sans plus, d'avoir été si bien jugés! mais la Loi tenait bon.
Ils s'indignèrent. Beaucoup d'entre eux, prétextant le culte du
Seigneur, s'écartaient dans les broussailles avec des femmes, et ne
reparaissaient plus. D'autres qui revinrent épouvantèrent les fétii: ils
avaient vu de vieux arbres sacrés, à l'entour du maraè ravagé--on le
piétinait presque--ils avaient vu ces arbres suer du sang, sous la
hache, et l'eau vive Punaáru couler toute rouge...
Le diacre, cette fois, s'impatienta. Ainsi, quand les Missionnaires et
le Chef s'étaient, durant vingt années, employés à chasser de tous les
esprits les superstitions d'autrefois, voici que des gens venaient les
remâcher encore! Il se moqua, avec des gestes dédaigneux, et affirma,
d'improviste, qu'on l'envoyait dans le «district»--il parlait décidément
comme un juge,--afin d'achever, sans tarder, la maison de prières.
Il cria:--«Je la mettrai debout avant trois journées!» Iésu n'avait-il
pas dit quelque chose comme cela?
On ricanait. Il reprit:--«Mais vous n'avez donc pas honte à passer pour
des paresseux et des lâches?» Il savait que de tels mots,--bien que sans
valeur--font aux oreilles des gens bien pensants, le même effet qu'une
baguette sur le groin d'un cochon. Personne ne protestant:--«Voyez les
fétii de la terre Papara: leur vallée se couvre de fabriques, de
factoreries, de maisons pour les membres du gouvernement: ils
travaillent! ils prient! et cela plaît au Seigneur!» On se mit à rire,
bouche ouverte: le discoureur ne se souvenait donc pas que si, tout seul
des autres «districts», Papara s'empressait au travail, c'est qu'il
manquait à cette rive, pour s'enrichir, les ressources de Punaávia, de
Paéa, et surtout de Paré: ces nombreux atterrissages de bateaux tout
pleins d'objets précieux que les jolies filles s'en vont quérir, sans
peine. Et puis, bon gré mal gré, la maison du Seigneur s'étalerait
longtemps encore, sur le sol: quoique put dire, ou faire, ou menacer, le
nouvel arrivant. Voici: l'on manquait de clous! Le diacre neuf, pas plus
que les autres, ne parviendrait à en déterrer un seul sur tout ce côté
de l'île.
Iakoba, un instant déconcerté, reprit soudain son assurance--«Vous
aurez des clous!» La foule se dispersa. Nul n'osait plus rire.
Lui sourcillait avec effort, et tâchait à retenir tous ses pensers
autour de la déplorable évidence: pas de clous, pas de faré, point de
maro noir. Envolés, au même souffle, les honneurs attendus, et cet
espoir des beaux discours devant toute l'assemblée! Cependant il ne
récria point, et ne couvrit pas de mots inutiles les hommes, les chefs
et les dieux comme font, dans leurs gestes de dépit les matelots à la
colère vive. Au contraire, il se tint immobile, et, par une courte
prière non parlée, demanda au Seigneur de l'inspirer.
Le dieu ne répondit pas: nul penser ingénieux ne vint surgir dans les
entrailles du fidèle, qui prit peur: le dieu lui en voulait! Aussi,
n'était-ce pas d'une bien mauvaise adresse que de s'obstiner à bâtir ce
faré chrétien si près du maraè détestable! Iakoba vacillait dans un
embarras mélangé de crainte. Cependant, des clous, il savait fort bien
où l'on s'en pouvait fournir: il en était chargé, par gros sacs, ce
navire Farani, qui, voilà près de onze lunaisons, avait ramené le
voyageur dans son île. Et ce pahi, on l'avait aperçu, en longeant la
côte, non loin de Punaávia, attaché aux arbres du rivage en face de
la baie Tapuna: certes, il gardait dans son ventre assez de clous pour
bâtir dix faré-de-prières! Iakoba soupira avec tristesse, la poitrine
gonflée d'un grand dépit.
Car c'était là le seul espoir. Et aussi la seule ruse: qu'une femme
s'employât à les obtenir. Mais quelle femme, ayant reçu de tels
présents, consentirait à les céder au diacre, pour le temple, sans autre
bénéfice que d'accomplir une si louable action. Il songea très vite à
l'excellente épouse Rébéka. Il douta qu'elle sût plaire au Farani: les
étrangers n'aiment pas les épouses trop vieilles d'années... Ha! mais...
Eréna, petite et caresseuse, et pas encore fatiguée des tané de toute
sorte... Le diacre se réjouissait, quand d'autres craintes lui montèrent
aux lèvres. Les Missionnaires n'avaient-ils pas défendu... et le Livre
ne disait-il pas: «_Tu ne profaneras point ta fille en la livrant à la
prostitution, de peur que le pays ne se prostitue et ne se remplisse de
crimes..._» mais--, «prostitution»--les Professeurs de Christianité ne
se trouvaient pas d'accord exactement là-dessus. Il semblait bien que la
chose pût s'accomplir avec décence, et discrètement. Iakoba résolut
d'interroger le Livre. Il l'ouvrit au hasard du doigt et lut, non sans
peine:
«_Si la fille d'un prêtre se déshonore en se prostituant, elle
déshonore son père; elle sera brûlée au feu_». «La fille d'un prêtre»!
Eréna n'était point sa vraie fille, et quant au feu, l'usage en était
bien abandonné, même par la Loi nouvelle. Peut-être ne s'agissait-il que
«du feu éternel». Il poursuivit en tournant les pages à l'aventure. Il
revit ainsi beaucoup d'histoires étonnantes: comment les fils de Iéhova
n'ignoraient point la noble coutume ancienne du Inoa des animaux,
puisque l'Eternel disait: «_Je redemanderai le sang de vos âmes, je le
redemanderai à tout animal_»; ni l'autre usage du Pi, ou des noms
changés par tapu... alors, pourquoi donc avoir interdit... Aué!
s'impatientait Iakoba. Rien de tout cela ne répondait à ses doutes: le
Livre ne parlait pas. Le Livre ne voulait point parler. On le forcerait:
Iakoba se souvint que ses maîtres morts, bien que païens stupides,
s'entendaient à retourner, à leur guise, les présages récalcitrants. Et
il épiait scrupuleusement tous les feuillets, toutes les lignes,
jusqu'à découvrir, enfin, avec une joie:
«_Comme il était près d'entrer dans la terre Aïphiti[14], il dit à sa
femme: voici, je sais que tu es une femme de belle figure. Quand les
Aïphiti te verront, ils diront: c'est sa femme! Et ils me tueront
et te laisseront la vie. Dis, je te prie, que tu es ma sœur, afin que
je sois bien traité à force de toi..._» Qui donc était cet homme
ingénieux? Iakoba vit qu'on le nommait Abérahama, et qu'il avait, parmi
les disciples de Iésu, quelque réputation. Ce que cet homme inventa pour
sauver sa vie devait être excellent: on ne pouvait hésiter à ruser de
même pour la gloire du Seigneur. Et si la Loi interdisait, eh bien! l'on
prendrait parti pour le dieu, contre la Loi, afin de donner au dieu une
maison digne de Sa majesté.--Plein de confiance, le chrétien s'en fut à
la recherche d'Eréna.
[14] Egypte.
* * * * *
L'épouse empressée Rébéka avait déjà creusé le four, chauffé les
pierres, et dépouillé les fruits de uru pour la faim d'arrivée, puis
disposé, faute de nattes, de grandes feuilles sèches dans un
faré-pour-dormir trouvé sans habitants. Iakoba entra. Dans un recoin
tout plein d'obscurité,--car l'ombre venait, avec une douceur--Aüté
caressait sa jolie vahiné chérie.
Les deux amants ne se disputaient point. Aüté, voyant vide la baie
Atahuru, ne redoutait plus les promenades équivoques. Et puis, la
petite fille le rassurait elle-même en ouvrant un regard sérieux et
lent: un regard qu'il avait, selon son habitude, recueilli bien vite
avec ses lèvres, au sortir des cils. Maintenant, il disait d'inutiles
petites histoires, avec une voix bien changée, une haleine preste. Sa
main, qui sillait, sous la tapa, la peau des seins frémissants,
tremblait comme une palme...
Iakoba les interrompit d'un regard sévère et d'une voix rude: ils
n'étaient pas mariés encore, et ne devaient point l'oublier. Puis,
fixant Eréna, il l'avertit que des gens venus de la terre Papara, des
fétii, la réclamaient pour cette nuit même, et peut-être aussi pour le
lendemain. Aüté sursauta. Mais le diacre gardait un maintien grave: le
père-nourricier de la petite fille venait de mourir. Il fallait veiller
le corps. Qu'elle parte donc, et aussitôt, pour la rive Papara. Le jeune
homme se dressait, tout prêt à l'accompagner. Iakoba le retint avec des
mots habiles:
--«Si tu le veux, jeune homme, nous passerons cette nuit-ci où tu vas
être seul, à raconter les vieilles histoires qui t'amusent, et que tu
m'as souvent demandées. Ainsi tu n'auras pas à te lamenter, sans elle.»
Et il sortit avec la fille.
--Passer la nuit au navire Farani où l'on danse, où l'on boit, où
l'on s'amuse tant? Quel plaisir inespéré! Elle promit tout ce que son
père recommandait. Au matin elle serait là.--Après un détour, Eréna se
mit en route vers la baie Tapuna. Le diacre lui soufflait:--«N'oublie
pas les haches, si tu le peux, aussi?» Elle disparut.
* * * * *
La nuit tombée, Rébéka fit flamber les graines de nono. Mais Iakoba,
avant de parler au jeune homme, depuis longtemps attentif, voulut parler
au Seigneur:
--«Je te remercie, Kérito, d'avoir, en cette journée, répandu ta
bienveillance sur ton serviteur, en l'inspirant par le moyen du Livre.
Qu'il me soit donné de t'honorer longuement encore, afin que,
travaillant à l'achèvement de ta maison, je grandisse, dans la vallée,
le respect qui est dû à ta personne. Améné.» Déjà il n'usait plus de
prières toutes faites, épuisées par les autres hommes et bonnes à tout
obtenir! Mais suivant le conseil des Missionnaires, il apprêtait chacune
de ses paroles à Iésu, selon ses différents besoins.
--«Alors, jeune homme, tu attends les vieilles histoires. Quel plaisir
peux-tu donc y prendre?
--Je voudrais les écrire,» dit Aüté, «avant qu'elles ne se perdent
tout à fait: Elles sont belles.
--Je vais t'en dire quelques-unes. Bien qu'il soit ridicule de s'occuper
encore des temps ignorants!» Il commença au hasard:
«_Dormait Té Tumu avec une femme inconnue.