Térii, chassé de la terre Uvéa, erre au hasard, ayant perdu son maître,
sur la mer qu'il sait maintenant sans limites.
Il est devenu le matelot dépouillé d'orgueil des kapitana de toutes
sortes. Quand le sol lui semble bon, où qu'il atterrisse, et les femmes
accueillantes, il se cache dans un fourré, la nuit du départ.
Le kapitana le cherche avec des cris. Le bateau s'en va. Térii laisse
fuir les saisons des pluies et revenir les temps des sécheresses. Mais
avant d'abandonner chaque terre de passage, il ajoute avec soin, à son
faisceau de petites baguettes, une autre de plus; afin de conserver les
noms de ces îles où il a dormi et mangé.
* * * * *
Il y a la baguette pour Rapa. C'est une île où le taro, que l'on
enterre afin qu'il se conserve, et le poisson cru, sont les seuls
aliments de fêtes. Pauvres appétits, pauvres gens.
Térii ne s'y attarde point. Mais il en retient une coutume avantageuse:
les hommes sont tapu, même les manants, pour toutes les femmes: qui
chassent les poissons, bâtissent les faré et façonnent de belles
pirogues.
Il y a la baguette pour Raïvavaè. C'est une terre toute pleine d'énormes
images de Tii,--ils disent Tiki--taillées dans la pierre. Ils sont d'une
double sorte: Tiki pour les sables et Tiki pour les rochers.
* * * * *
Il y a la baguette, encore, pour ce petit motu sans nom où Térii a
rencontré, avec étonnement, quatre hommes de Tahiti et deux femmes,
qu'un vent qu'on ne peut nommer avait jetés hors de toutes les routes.
Mais cela n'est point croyable.
* * * * *
Il y avait enfin la baguette pour Manga-Réva. Les images de Tiki
sont abondantes et hautes. Mais les hommes, quels misérables
navigateurs!
Point de pirogues à vrai dire: des troncs d'arbres liés ensemble, sans
forme, sans vitesse, sans pilote; et point d'avéïa!
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C'est de là que le haèré-po revint. Ses baguettes étaient nombreuses au
point de remplir, pour sa mémoire, l'espace de dix années, les longues
années du soleil; ou de vingt années, peut-être. En vérité, c'était
cela: vingt années hors de Tahiti.
Autant que les baguettes dans sa main, les plis étaient nombreux sur la
peau de son visage. Et sa jambe gauche, et son pied, grossissaient un
peu à chaque saison.
Un regret le prit de son île nourricière, de ses fétii, de ses coutumes,
de la terre Papara. Pourquoi donc les avoir fuis? Pourquoi ne pas y
revenir? Les prêtres se souvenaient sans doute encore de la faute: et
c'est leur métier. Mais les atua ne lui tiendraient pas rigueur:
n'avait-il pas changé de nom, douze fois, depuis son oubli?
Or, voici qu'un navire passait, faisant route vers le soleil
tombant. N'était-ce pas un signe? Térii offrit au chef étranger toutes
ses provisions, et deux femmes, afin d'être pris à bord et de n'y point
travailler.