VIII

Térii, chassé de la terre Uvéa, erre au hasard, ayant perdu son maître,

sur la mer qu'il sait maintenant sans limites.

Il est devenu le matelot dépouillé d'orgueil des kapitana de toutes

sortes. Quand le sol lui semble bon, où qu'il atterrisse, et les femmes

accueillantes, il se cache dans un fourré, la nuit du départ.

Le kapitana le cherche avec des cris. Le bateau s'en va. Térii laisse

fuir les saisons des pluies et revenir les temps des sécheresses. Mais

avant d'abandonner chaque terre de passage, il ajoute avec soin, à son

faisceau de petites baguettes, une autre de plus; afin de conserver les

noms de ces îles où il a dormi et mangé.

* * * * *

Il y a la baguette pour Rapa. C'est une île où le taro, que l'on

enterre afin qu'il se conserve, et le poisson cru, sont les seuls

aliments de fêtes. Pauvres appétits, pauvres gens.

Térii ne s'y attarde point. Mais il en retient une coutume avantageuse:

les hommes sont tapu, même les manants, pour toutes les femmes: qui

chassent les poissons, bâtissent les faré et façonnent de belles

pirogues.

Il y a la baguette pour Raïvavaè. C'est une terre toute pleine d'énormes

images de Tii,--ils disent Tiki--taillées dans la pierre. Ils sont d'une

double sorte: Tiki pour les sables et Tiki pour les rochers.

* * * * *

Il y a la baguette, encore, pour ce petit motu sans nom où Térii a

rencontré, avec étonnement, quatre hommes de Tahiti et deux femmes,

qu'un vent qu'on ne peut nommer avait jetés hors de toutes les routes.

Mais cela n'est point croyable.

* * * * *

Il y avait enfin la baguette pour Manga-Réva. Les images de Tiki

sont abondantes et hautes. Mais les hommes, quels misérables

navigateurs!

Point de pirogues à vrai dire: des troncs d'arbres liés ensemble, sans

forme, sans vitesse, sans pilote; et point d'avéïa!

* * * * *

C'est de là que le haèré-po revint. Ses baguettes étaient nombreuses au

point de remplir, pour sa mémoire, l'espace de dix années, les longues

années du soleil; ou de vingt années, peut-être. En vérité, c'était

cela: vingt années hors de Tahiti.

Autant que les baguettes dans sa main, les plis étaient nombreux sur la

peau de son visage. Et sa jambe gauche, et son pied, grossissaient un

peu à chaque saison.

Un regret le prit de son île nourricière, de ses fétii, de ses coutumes,

de la terre Papara. Pourquoi donc les avoir fuis? Pourquoi ne pas y

revenir? Les prêtres se souvenaient sans doute encore de la faute: et

c'est leur métier. Mais les atua ne lui tiendraient pas rigueur:

n'avait-il pas changé de nom, douze fois, depuis son oubli?

Or, voici qu'un navire passait, faisant route vers le soleil

tombant. N'était-ce pas un signe? Térii offrit au chef étranger toutes

ses provisions, et deux femmes, afin d'être pris à bord et de n'y point

travailler.

Les Immémoriaux · 第 29 / 41 题