PÉNITENCIER DE FALLORI

Journée du 27 août 1880.

3e Section (surveillant général Gros).

Deuxième corvée de bois.

Liste des hommes.

... et en marge, souligné au crayon bleu: _ne détacher, sous aucun

prétexte, les détenus Proust, Janne et Lelandais._

A ce moment la main du moribond ayant tâté au fond du sac un livre relié

de toile brune, se resserra dessus, et il l’éleva péniblement à la

hauteur de son front, avec un gémissement enfantin. Puis il fixa sur

Darnetal un regard dévoré d’inquiétude, dont celui-ci put à peine

supporter la prière muette.

--Tout est bien, tout est en règle, balbutia le jeune homme, bêtement.

N’aie aucun souci. Tâche de dormir.

--Au nom de ton propre père... commença l’homme.

Mais il n’acheva pas: sa poitrine épuisée retentit encore d’une plainte

terrible, inhumaine. Il tendit le bras. Son énorme et faible poing vint

heurter le visage du Français, sans lui faire aucun mal, et retomba

toujours fermé sur le sol ainsi qu’une boule inerte, avec un bruit mou.

Et aussitôt le malheureux éclata en sanglots convulsifs.

--Pardonne! seigneur, suppliait-il, pardonne... Je ne suis qu’un chien.

Je me traîne à tes genoux. Je te baise les pieds. Ah! ce seul coup

jadis, il y a quelques heures encore, t’eût écrasé la face! N’aimes-tu

pas l’argent? La fille a cousu dans sa robe un beau disque d’or qui pèse

bien dix guazus, je te le donne... Tu le prendras. Ahi! Ahi! qui peut se

vanter de tromper un seigneur comme toi, si sage? Tu lis dans le cœur...

Sûrement tu vois couler le sang dans ma peau. Et il est vrai que j’ai bu

le lait d’une sauvagesse. La maudite fille a dit vrai, Bisbillitta, ma

jolie, petit serpent. N’asseois pas un misérable dans sa honte...

Épargne celui qui a perdu sa force! Qu’importe le ventre dont je suis

sorti, puisque je vais rentrer dans la terre! Approche-toi de moi,

seigneur, ne me trompe pas. Je connais ton secret. Il y a un secret des

hommes blancs. Comment l’aurais-je appris, sinon par Bisbillitta, la

chérie? Oui, je sais que l’eau fut répandue sur sa tête, et que morte

elle sera l’égale et la compagne des autres femmes, pour une vie qui ne

finit pas. Et moi? Hélas! j’ai vieilli parmi ces singes, méprisé même de

mon père, bien que je lui fusse plus soumis qu’un esclave, et son

commandement était dur. Pourtant, écoute-moi! Par le soleil qui luira

demain, par ta célèbre nation, par ce que tu as de plus sacré--que dire

encore?--par ta première femme, camarade, par la première femme dont tu

as desserré les genoux, je te jure! mon père était bien celui-là que tu

as vu ici peint, avec ses habits magnifiques; les papiers très précieux

lui appartiennent, et il lisait de ses yeux dans ce livre que je tiens.

N’ai-je pas le droit d’être fier d’un tel homme? S’il m’eût conduit dans

son pays, qui se serait soucié de ma mère, je te demande? J’y eusse vécu

libre et puissant. Hélas! Hélas! Alors qu’il t’est si aisé de me

satisfaire, veux-tu que je paraisse tout à l’heure devant lui, et qu’il

rougisse encore de moi? Serais-je un de ces chiens, à jamais?

--N’ajoute rien, dit le jeune Français, cela suffit. Je prends tous les

dieux à témoin, d’ici ou d’ailleurs, bons ou mauvais, que tu n’es pas

plus un chien que moi, qui te parle. Et tu ne t’en iras pas, camarade,

que je ne t’aie embrassé sur les joues, à la mode de mon pays, comme je

le ferais pour un frère. En attendant, je vais m’efforcer de te

contenter.

Il se leva brusquement, et en deux pas fut devant la silencieuse fille,

toujours accroupie à l’angle du mur, immobile, bien qu’un peu d’air,

entre les rondins du mur, fît flotter lentement le bas de sa robe.

--Bisbillitta, fit-il, allons! Du diable si je démêle le vrai et le faux

dans toute cette histoire, mais d’une manière ou d’une autre, tu as fait

assez de mal, je pense...

La tête penchée reposait presque sur les genoux, entre les deux bras

croisés. Il voyait la nuque de cuivre, lisse et nue.

--Lève-toi, dit-il durement. Pourquoi ruser? et il lui frappa l’épaule

de sa main ouverte. Le petit corps glissa en avant, roula sur lui-même

et demeura étendu, gravement, le genou plié sous les cuisses. Un jet de

sang déjà épais rougit instantanément la misérable jupe, souillée de

terre.

--Que veux-tu? supplia l’homme, avec terreur. Ordonne qu’elle se taise.

Ah! que je ne l’écoute plus en ce monde! Hé! ah! il me semble que je

sens d’ici l’odeur de ses bras toujours frais. Vois-tu, camarade,

l’écorce d’un jeune arbre n’a pas d’autre parfum, et d’y penser

seulement, cela met de la salive sous ma langue. Ordonne qu’elle se

tienne tranquille encore un moment...

--Il faut donc que le couteau ait glissé dans ma main... dit le

Français. Une arme pour rire... un joujou... Elle est morte.

Il avait parlé presque à voix basse, et l’agonisant n’entendit que le

dernier mot, car il répondit après un silence, mais avec un calme

étrange:

--Morte? Ho! tu ne la connais pas. Elle s’enroule parfois comme un petit

serpent, et reste immobile tout un jour. Ce qu’elle veut ou ne veut pas,

qui le sait? Laisse-la. Retiens seulement ce que je vais dire: je te

donnerai ce que j’ai promis. Les piastres t’appartiennent, tu en feras

ce que tu voudras. Mais décidément, tu mettras le livre avec moi dans la

terre. De tout ce que j’ai possédé, c’est le seul bien qui ne m’ait

jamais déçu. Que de fois j’ai vu mon père y lire en suivant chaque ligne

du doigt, le visage riant, épanoui! Et mon père, même parmi les

sauvages, fut traité avec honneur. Que n’eût-il pas été parmi les siens!

Je veux que tu ouvres ce livre à la première page, tout à l’heure, et tu

épelleras chaque mot, très, très lentement, pour que j’entende à mon

aise le langage de votre nation et les derniers ordres de mon père. A

présent, fais toi-même ce que tu as promis.

--Quoi donc?

--Donne le secret... Donne le secret avant que je ne meure. Dans un

instant l’alcool--une pinte de cette eau-de-vie, camarade--ne pourra

plus rien pour moi.

--Je dois te dire... commença le jeune Français.

Mais il n’osa poursuivre. D’un regard furtif, il mesurait la distance

qui le séparait de la porte, il l’eût franchie d’un bond, il eût percé à

travers la broussaille comme une bête, il respirait déjà la nuit

profonde. L’aveugle ramait doucement l’air de ses mains ouvertes, le

faible cadavre barrait le seuil du geste vain de ses bras en croix, nul

obstacle que la parole d’un moribond, sans doute coupable de meurtre,

fils de forçat, voleur lui-même. Et pourtant cette parole lui parut tout

à coup la plus solennelle qu’il eût jamais entendue, qu’il entendrait

jamais en ce monde, impossible à éluder, d’une autre espèce. La naïveté

même en était plus urgente et plus dure qu’aucune menace, qu’aucune

espèce de malédiction. Elle mit littéralement le jeune homme à genoux,

rouge de honte.

--Je dois... je dois t’avouer, camarade... Ne me blâme pas. Comment

t’expliquerais-je? Eh! bien, là, oui, vieux frère... ne te fâche pas. Je

donnerais dix ans de ma vie, je le jure! pour être en état de t’accorder

ce que tu demandes. Je ne puis te mentir. On m’a appris ces choses-là

dans ma jeunesse... peut-être. Et si la fille avait parlé, quoi! cela me

serait revenu, sans doute... Il est vrai que les Français ont une

religion, ainsi que les sauvages. Beaucoup l’ont oubliée, hein?

Naturellement, il serait facile de te tromper. Je te verserais de l’eau

sur la tête, en bégayant n’importe quoi. Ce n’est pas possible, non!

Mais écoute bien, camarade. Je sais du moins que ce Dieu est juste et

bon. Il a pitié des hommes méchants et il est mort pour eux, cloué par

les pieds et par les mains, en pleurant. Voilà ce que je sais.

Recommande à lui ton âme. S’il existe, sois sûr qu’il a pitié de toi

plus que moi-même, qu’il connaît ton désir, et qu’il a déjà posé sa main

sur ton vieux cœur plein de péchés. Ne m’en demande pas plus: je

porterai le poids de la faute, s’il y en a une.

Dans sa surprise, le moribond avait réussi à se soulever un peu sur ses

coudes et, la tête droite, il fixait sur les yeux du Français un regard

aussi noir et attentif que celui d’un animal pris au fer.

--Peut-être dis-tu vrai, fit-il après un silence horrible, peut-être

non... Mais en acceptant de porter le poids de cette faute tu parles

raisonnablement.

--Laisse-moi te donner un baiser!

--Non! dit l’homme. Est-il croyable que tu aies laissé perdre un secret

si merveilleux qui referait de moi un petit enfant?

Il se laissa glisser en arrière, et frappa le sol si rudement des

épaules et de la nuque que Darnetal le crut mort. Le livre avait roulé à

terre. Il le ramassa. C’était un de ces almanachs tels que les

colporteurs en proposaient jadis aux ivrognes et aux belles filles, à la

porte des cabarets sur les champs de foire, sots et sordides. Il

s’ouvrit de lui-même aux pages les plus usées, noires de crasse,

marquées çà et là d’un pouce énorme, au chapitre sans doute lu et relu:

MILLE ET UNE BLAGUES A FAIRE EN SOCIÉTÉ

suivi de cent manières de gagner l’apéro

par

JEAN LOUSTIC

Le jeune Français levait déjà le bras pour lancer l’absurde relique à

travers la chambre, lorsqu’il rencontra de nouveau le regard vide, muet,

plein de terreur, et d’une attente désespérée. La pitié surnaturelle, et

aussi un désir irrésistible de se punir, de s’humilier soi-même,

l’emporta sur le dégoût. «C’est donc là, se dit-il, le dernier message

du pays à l’enfant perdu, qui l’a tant cherché?... Mais moi-même,

qu’ai-je de meilleur à donner?» Il lui parut qu’ainsi la mesure était

comble, la misère parfaite et que dans l’extrême dénuement de cet homme,

la miséricorde d’un dieu allait éclater comme la foudre.

Il prit dans la sienne la main glacée, y déposa pieusement le petit

livre, tâcha de refermer dessus les gros doigts. Ils s’ouvrirent malgré

lui, et il reconnut que l’homme était mort.

Une nuit · 第 6 / 8 题