Patientia pauperum non peribit in æternum.
D’un coup de sa longue cravache de cuir, il frappa furieusement,
follement, la douce bête cabrée, toute blanche d’écume. Elle se dressa
plus encore, secouant à droite et à gauche sa sotte petite tête
obstinée, avec un gémissement presque humain. Les rênes filèrent entre
les doigts, puis claquèrent d’un seul coup sec, les quatre fers
grincèrent à la fois, le taillis grêle s’ouvrit et se referma sur la
croupe... Et il regardait stupidement sa main sanglante, l’oreille
encore occupée du bruissement sauvage des feuilles, tandis qu’une pluie
de grosses fleurs blanches tombait sur son cou et ses épaules, lourdes
comme des fruits.
Le tonnerre du galop roula quelques instants encore à travers l’immense
désert d’arbres, puis se confondit par degrés avec la respiration plus
vaste du soir. De l’est à l’ouest, toutes les cimes frémirent à la fois,
et sans qu’un seul brin d’herbe remuât sur le sol exténué, il entendait
peiner et craquer les puissantes membrures, à cinquante pieds au-dessus
de sa tête.
--Zut! dit-il simplement, avec un calme qui le surprit. Pas la peine de
chercher la sale bête ce soir. Quelle sottise!
Il ramassa par terre une des fleurs étranges et machinalement épongea sa
paume et ses doigts poissés de sang. Le pétale, mou comme une pulpe,
s’écrasait à mesure sur la plaie gonflée, avec une odeur de poivre et de
cannelle, et sitôt touché le sol, ainsi qu’un petit tas de boue grise,
il semblait qu’elle commençât d’y pourrir. Il cracha dessus, par dégoût.
D’ailleurs, la rumeur d’en haut s’enflait peu à peu, déferlant d’un
horizon à l’autre, sur des centaines de lieues de feuillage peut-être;
puis le vent faiblit tout à coup, après une dernière et plus longue
plainte, aiguë, déchirante, surnaturelle, et pourtant si vivante qu’une
bête inconnue y répondit, au loin, d’un cri pareil. De l’humus noir et
vénéneux, gonflé de toutes les fécondités de la corruption, crevé çà et
là, ainsi qu’une pâte qui fermente, de grosses bulles livides, d’énormes
champignons phalliques, sortait une espèce de buée pesante, à hauteur
d’homme. Tournant la tête, il vit noircir la pente du ravin qu’il avait
eu tant de mal à descendre, et l’ombre courir entre les troncs à la
vitesse d’un cheval au galop. Il ne semblait pas que la nuit tombât du
ciel, mais plutôt que le jour remontât lentement, glissât lentement, de
bas en haut, comme pompé par cet autre abîme qu’on devinait sans voir,
au delà du vaste murmure des feuilles. Le crépuscule insidieux
s’évanouit lui-même comme il était venu, au point que le voyageur
solitaire ne perçut d’abord des ténèbres qu’une odeur plus violente et
plus âcre, parfois doucement miellée, de la forêt endormie. La chaleur
était égale, assidue, atroce, irrésistible. Il éclata d’un rire nerveux,
qu’il soutint longtemps, ainsi qu’une injure au silence et à sa propre
angoisse. Et se laissant enfin glisser à terre, il tâcha de se
recueillir, en fermant les yeux.
* * * * *
Le talus sur lequel il appuyait ses épaules cédait sous lui, par petites
secousses insensibles. Du sol éboulé dont il entendait l’imperceptible
glissement souterrain, jaillit d’abord une patte écailleuse, grise de
poussière, de la grosseur d’un demi-doigt, tâtant prudemment l’air, d’un
moignon circonspect. Puis l’insecte fabuleux parut, couleur de cendre,
dressé sur deux cuisses velues, offrant son ventre bombé et luisant,
avec une solennelle lenteur. Après lui un autre, et un autre, et un
autre encore, à la file, traçant le même sillon, leurs hideuses petites
têtes hérissées d’antennes s’agitant gravement toutes ensemble au rythme
de leur marche oblique. Furieux, il en écrasa un au hasard, de sa
semelle ferrée. Ils disparurent aussitôt, comme bus par la terre
grouillante, sous son hypocrite manteau de feuilles mortes.
--Sacrée, sacrée forêt de malheur! dit-il, en se mettant debout.
* * * * *
Son jeune visage trop tendu marquait une fatigue extrême, et aussi une
curiosité presque sensuelle que six mois d’une vie d’aventure n’avait
pas encore assouvie. Bien plus: presque à son insu, la surprise
émerveillée des premiers jours, aussi libre et fraîche qu’un rêve
enfantin, lorsqu’il s’enorgueillissait naïvement dans son cœur d’être
allé d’un coup si loin au delà du pays natal, de l’autre côté de la
terre, faisait place à un autre sentiment plus fort, dont nulle
déception, nul dégoût, n’épuiserait désormais l’essence secrète,
empoisonnée. Ce Français de vingt-cinq ans, trop tôt riche et orphelin,
qui sur la foi des manuels de colonisation ou des renseignements
techniques fournis par les consulats, une lettre de crédit dans sa
poche, était venu d’un trait des bords de la Seine à ceux du Guadamarra
pour d’illusoires exploitations forestières, avait vécu longtemps d’un
petit nombre de mots et d’images, choisis avec soin, faits à sa mesure,
grâce auxquels il avait franchi sans péril--c’est-à-dire sans rien
hasarder d’indispensable--le dangereux passage de l’enfance à
l’adolescence. Et maintenant, cette provision épuisée, dissipée en
quelques semaines, sous ce ciel terrible, le jeune avare non moins net
et froid que ses yeux pâles, né pour faire une carrière et non pas une
vie, d’ailleurs impuissant à reformer d’autres images protectrices,
subissait désarmé l’assaut de la nature barbare, toujours hostile, faite
pour l’ivresse ou l’ennui. L’embrasement du ciel, la vaste fécondité de
la terre, le torrent de vie trouble qui charriait vers le Pacifique,
dans le même flot bourbeux, la naissance et la mort lugubrement
conjointes, l’avaient d’abord rassasié jusqu’à l’écœurement. Mais il
commençait de s’y dissoudre.
* * * * *
Pour le moment, il cherchait des yeux les bêtes disparues comme par
miracle, la pointe de la botte tâtant l’ombre, sa bouche pincée d’une
moue puérile. Au ras du sol, se glissait encore une espèce de jour sale
et flétri, qui rôderait çà et là, il le savait, d’une clairière à
l’autre, jusqu’à la pointe de l’aube, jusqu’au rajeunissement du matin.
Le sillon creusé par les fortes pattes brunes était toujours visible,
brusquement interrompu, à la place même où la troupe ténébreuse avait
disparu par enchantement. Il s’était jeté à plat ventre, les coudes
repliés, le visage si près de la terre qu’il croyait en sentir la
profonde haleine, courte et brûlante, ainsi que d’une bête en amour. Le
sang battait sous son front, ses yeux distinguaient à peine le mince
filet de terreau brun, qu’il faisait couler entre ses doigts, et il
s’entêtait absurdement dans sa recherche, avec une hâte et une
maladresse fébriles, grognant d’impatience, comme si déjà l’avait mis
hors de lui cette caresse sauvage sur sa face. Enfin, tirant son
couteau, à grands coups furieux, il frappa le petit tertre, dont la
couche de boue durcie s’effondra aussitôt, dans un nuage de poussière, à
l’odeur intolérable. Une masse grisâtre, agitée d’un mouvement
frénétique, d’un ondulement de pattes et d’antennes, disparut, laissant
à découvert une forme vague, une lueur étrangement douce, où l’homme
porta la main qu’il retira presque aussitôt, avec un gémissement de
dégoût. Une poignée d’épais cheveux noirs restait prise entre son pouce
et sa paume. Il reconnut qu’il avait touché un cadavre.
* * * * *
Cette trouvaille le surprit un peu sans beaucoup l’émouvoir, car il
n’est pas rare de rencontrer en plein bois la tombe d’un de ces
pionniers que les grandes compagnies emploient pour la récolte du maté.
De l’extrémité de sa botte, il écartait doucement les brindilles et les
feuilles, dégageait l’humble tête bizarrement pelée et ridée, à peine
entamée par les tenailles et les mandibules des petits fossoyeurs, sans
doute à cause de l’enduit d’argile rouge que les ensevelisseuses
indigènes modèlent de leurs mains de singe sur la face des morts.
Évidemment celui-ci était un homme blanc, à en juger du moins par la
couleur et le grain plus tendre de la peau, encore visible au sillon des
fortes mâchoires, là où s’attache le muscle délicat de l’oreille. Mais
comment se trouvait-il ici, sans un peu de terre, sans un nom, sans une
croix?... Un crime peut-être?
Il en était là de ses réflexions, lorsqu’il crut entendre le frôlement
d’un corps à travers le taillis, deux bonds amples et légers, un grand
soupir. Puis tout se tut de nouveau.
Son premier mouvement fut de se jeter à plat ventre derrière la tombe.
Il n’eut que le temps de tourner autour du tronc d’un chêne. Une forme
humaine, une ombre menue venait d’apparaître à la lisière des
broussailles, à peine plus grise que le fond sombre des feuillages. Un
moment elle resta immobile, dans la suspension de l’attente. Puis elle
glissa sans bruit vers le bord de la fosse, s’accroupit..., se releva
d’un bond, surgit tout à coup immense, doublée par son ombre, avec un
sifflement de terreur. Il l’avait saisie comme au vol, entourée de ses
deux bras, et déjà il roulait à terre, une morsure à sa main blessée,
pressant plus fort contre sa poitrine le corps souple et nu, à chaque
détente des reins sauvages. Deux fois la douleur faillit lui faire
lâcher prise, et il sentait couler le sang et la sueur sur son visage
labouré par dix petits doigts, aussi durs que la corne. Enfin, perdant
patience, il le frappa cruellement de son poing fermé, à la jointure des
côtes, un peu au-dessous des seins puérils. Elle reçut le coup en
silence, cessa de combattre, et dit doucement:
--Laisse-moi aller. Lâche-moi. Qu’ai-je fait de mal?
Autant qu’il en put juger dans l’ombre, c’était une fille guarani, et
elle parlait le plus vieil idiome, avec l’accent des tribus libres de
l’Ouest. Il noua autour des minces poignets, par prudence, la longue
lanière de son fouet. Puis, choisissant péniblement ses mots, car il ne
savait du dialecte millénaire que ce qu’il est convenu d’en apprendre
dans la grammaire du jésuite Lallemonde:
--Le mort, fit-il. Le mort ici... Qu’est-ce que c’est? Hein?
Elle le fixa un moment de son regard calme, sans prêter la moindre
attention à ses liens.--Couvre-moi, dit-elle, cette fois en espagnol.
J’ai honte.
Elle montrait des yeux l’étoffe de coton, souillée de terre, à ses
pieds. Il la lui jeta sur la tête, et les bras toujours tendus,
immobile, par un simple mouvement des épaules et des hanches, elle entra
dedans, avec une souplesse barbare.
Il se tenait si près, qu’il sentait sur sa joue le souffle de la bouche
barbouillée de cannelle, dont on voyait l’écorce aller et venir à la
pointe de ses petites dents. La tombe ouverte était entre eux. La tête
corrompue luisait toujours, au fond du trou béant. Elle posa dessus son
pied nu.
--Mon maître, dit-elle (il n’y a qu’un mot dans sa langue, pour désigner
le maître ou l’amant).
--Pourquoi l’as-tu déterré? reprit-elle en espagnol. Les bêtes le
prendront. C’est moi qui l’ai mis là. Il n’y a pas beaucoup de terre
dessus. Je suis trop petite. Tu ris. Je ne mens pas... Une mule l’a
porté jusqu’ici (elle frappait du talon avec colère), mais c’est moi qui
ai creusé sa fosse, une vraie tombe, la tombe des hommes de mon pays.
Sur sa poitrine, tu verras, j’ai mis un bison d’argile. Oh! c’était un
homme beau et fort! Délie-moi les mains. Je poserai une grosse pierre
sur sa pauvre tête, et tu pourras tasser la terre autour, avec tes
bottes.
--Tiens-toi tranquille, vilain singe! fit-il durement. Je ferai bien
l’affaire sans toi. Et puis je saurai si tu m’as dit la vérité. A qui
es-tu maintenant?
--Au seigneur Alahowigh, répondit-elle. Je te conduirai quand tu
voudras: sa cabane est à un demi-mille, là-bas... Au jour, tu la verrais
rien qu’en grimpant jusqu’à la première branche de ce pin. Ah! tu peux
te fier à moi! Je ne mens jamais...
--Et qu’est-ce qu’il fait, ton seigneur Alahowigh?
--Il est venu d’Ascagna, de très loin, à la dernière saison, avec cet
homme mort, pour récolter le maté. A présent, il ne fait rien: il va
mourir aussi.
--Quelle histoire! dit-il. Avant de te délier, je vais toujours mettre
un peu d’ordre ici. Sois sage. Si tu bouges, je te tordrai le cou.
Regarde: tu m’as mordu jusqu’à l’os.
Il tendit vers elle sa main déchirée, sans qu’elle daignât lever les
yeux. Alors, il lui mit sous le nez la plaie fraîche, et comme elle
rejetait la tête en arrière, il appuya sa paume, brutalement, sur sa
bouche frémissante. En un éclair, il vit tout le maigre petit visage se
creuser d’angoisse, et elle fit en même temps pour échapper, un saut si
brusque, qu’elle roula deux fois sur elle-même, avec une plainte
étouffée. Elle se releva aussitôt.
--Je vais t’attacher plus solidement, dit-il. La précaution sera bonne.
Il passa l’autre extrémité du fouet dans sa ceinture, et en hâte, fit
retomber la terre dans la tombe. Puis ils se mirent en route tous les
deux. Elle le précédait d’un pas tranquille.
* * * * *
La lune était déjà haut dans le ciel lorsqu’ils atteignirent la cabane.
C’était une maison de bois solidement construite, au centre d’un
défrichement sans doute abandonné depuis des années, bien qu’on y
rencontrât encore çà et là, entre les jeunes arbres forts et drus, les
vieux troncs noirs brûlés par la flamme, ou des souches pourrissantes.
Sur le seuil, à côté d’une grande jarre vide, hors d’usage, énorme dans
la lumière blonde, une roue de bicyclette, rongée de rouille. La patte
traversée d’un clou de fer, et balancé par la faible brise nocturne, un
chat sauvage pendait au-dessus de la porte, à demi dépouillé de sa peau.
Elle s’écarta pour le laisser passer, le suivit docilement, de son pas
toujours muet... Mais si promptement qu’elle eût porté ses deux poings
liés à la bouche, il vit l’éclair de l’acier, et tira violemment à lui
la laisse de cuir. La fille tomba sur les genoux. Le couteau rebondit et
sonna deux fois contre la pierre. Il pensa qu’elle l’avait sans doute
adroitement happé des dents sur la table, en entrant.
--Holà! dit une voix dans la nuit. Qui va là? Est-ce toi, Mendoze?
--Je vous demande pardon, fit-il poliment. J’arrive en ami, monsieur.
J’ai trouvé par hasard une jolie bête d’une espèce très particulière. Je
pense que vous ne serez peut-être pas fâché de savoir ce qu’elle
faisait, si loin de son maître, en pleine brousse, le soleil couché, sur
la tombe d’un camarade. Êtes-vous réellement souffrant, monsieur?
Nulle réponse. Seule, l’ombre démesurée du chat sauvage allait et venait
sur le seuil. La prisonnière, toujours à genoux, ne bougeait pas plus
qu’une pierre. Mais, bien qu’elle retînt sûrement son souffle, le
sifflement léger de la petite poitrine haletante devint perceptible dans
le silence.
--Bisbillitta! s’écria soudain l’inconnu, d’un accent extraordinaire.
Il essaya sans doute de se mettre debout, car on l’entendit un moment
geindre et jurer.
--Monsieur..., camarade..., n’importe! reprit-il d’une voix épuisée.
Fermez la porte derrière vous. Fermez la porte. Elle vous échappera,
camarade! Bonté de Dieu! Elle est rusée comme une couleuvre.
--Comptez sur moi, répondit l’autre voix dans la nuit. Inutile de vous
tourmenter. J’ai trop bonne envie de savoir le dernier mot de cette
histoire, monsieur. Pauvre fille! La voilà tenue en laisse, pour le
moment... Mais je n’y vois pas plus que dans un four.
--Allume, Bisbillitta, commanda le malade très doucement. La lanterne
est toujours pendue au même clou, je pense. J’aurais préféré crever en
paix. Mais il faut à présent que je revoie tes yeux, femme.
Elle se releva silencieusement, et les bras tendus vers son gardien:
--Ferme la porte, dit-elle, et encore, si tu veux, entrave-moi les
jambes. Délie-moi seulement les poignets, ils me font mal.
Puis elle battit le briquet, suspendit la lanterne au clou d’une solive.
--Le diable vous brûle, si vous en croyez un mot! cria le mourant. Vous
auriez dû la tirer par ici, tout près, camarade, à portée de mes deux
mains pourries, là-contre, et plus près encore, le plus près possible,
car je n’y vois guère,--j’ai le feu de Dieu dans la tête--je la vois à
peine, camarade, mais j’entends tout, absolument tout, j’entends chaque
petit battement de son cœur.
La lumière éclairait à demi le buste nu, encore robuste, ruisselant de
sueur, tandis qu’il se retournait gémissant sur le tas de chiffons
bariolés qui lui servait de lit. De ses doigts écartés, il tâtait
l’ombre en aveugle, mais l’Indienne se glissant adroitement au long du
mur, gagna l’autre coin de la pièce de son pas silencieux et s’y tint
debout, impassible, mouillant de la pointe de la langue ses poignets
meurtris.
Peut-être alors le jeune Français eût-il cédé la place aux deux
singuliers adversaires, si une certaine pitié ne l’avait emporté à ce
moment sur le dégoût. Il aperçut, en effet, le ventre et la poitrine du
malheureux marqués de larges taches d’un rouge sombre. Et il pouvait
voir aussi le visage défiguré par une horrible enflure, telle que d’un
homme piqué par l’ammonic au triple dard.
--Je désirerais vous être utile à quelque chose, dit-il. Je m’appelle
Carlos Darnetal. Je viens de Rasami. Je croyais pousser ce soir jusqu’au
delà de Rio del Tinto, à l’Hacienda de Camaron. Ma jument a pris peur et
s’est échappée (elle ne s’écarte jamais beaucoup, mais je ne la
retrouverai qu’au jour). J’ai découvert par hasard, à deux milles d’ici
environ, une tombe fraîche et cette Birletta ou Birbilletta--qu’importe
le nom!--qui venait rôder autour du mort, Dieu sait pourquoi! et m’a
paru diablement louche. D’ailleurs, je vous l’aurais ramenée avec plus
d’égard, mais elle est aussi difficile à tenir qu’une belette. Et
maintenant, disposez de moi. Je ne croyais pas qu’à trente lieues
d’Assencion, on pût risquer de mourir sans aide et sans témoin, comme en
plein désert de l’Ouest.
--Écoutez-le, écoutez-le, interrompit le moribond à voix basse, écoutez
bien! Vous l’entendrez remuer et gratter... on dirait le nid d’une
musaraigne.
--Quoi donc?
--Son cœur. Vois-tu, elle fait la fière et la rusée, je suis plus rusé
encore. Elle tremble. Elle tremble jusqu’au fond de son misérable petit
cœur de traître. Sûrement, elle va mourir aussi.
Dans sa surprise, le Français interrogea la fille des yeux, mais elle
soutint son regard avec insolence.
--Ami, dit-il, laissez cette Bisbillitta tranquille. Tâchez de
raisonner, vous êtes un homme... Demain matin, j’irai chercher du
secours à Camaron, ou même à Noroni... En attendant, je ne dois pas vous
laisser seul avec l’Indienne, si je comprends bien votre désir. Et il ne
faudrait pas non plus qu’elle restât liée toute la nuit, car est-elle
coupable ou non? Dieu le sait! Avec votre permission je fermerai
solidement la porte, et passerai la nuit sur votre seuil, dans mon
manteau. Vous m’appellerez, rien qu’en frappant du poing au mur.
Avez-vous été piqué par une mouche charbonneuse, camarade?
L’homme le regarda sans répondre. Le Français posa la main sur l’épaule,
avec prudence, à une place encore saine, et sentit le froid de l’agonie
à travers le cuir léger de son gant.
--Donne-moi à boire, Bisbillitta, dit enfin le mourant. J’ai souillé la
cruche, comme un enfant, dans mon délire. Vide-la sur les cendres, et
remplis-la de bonne eau-de-vie. Je mâche une écume diablement amère, ma
jolie.
Elle obéit de nouveau docilement. Mais la cruche pleine, elle l’offrit à
Carlos, et sans daigner baisser la voix:
--Fais-le boire toi-même, seigneur, fit-elle. Il est encore plein de
vie, bien que ses longues jambes ne le porteront plus nulle part: le
poison a mangé ses reins. Toute sa vie est à présent dans sa tête, et je
ne puis m’en approcher. Qu’il me morde, et je suis morte.
--Elle a dit le poison... elle l’a dit... j’entends tout... geignit le
malade. Oh! petite chienne! Camarade, je m’appelle Alahowigh, qui est un
nom de païen. Je m’appelle aussi Lelandais, du nom de feu mon père. Et
pour l’homme que tu as vu là-bas dans la terre, il s’appelait Picard. Et
voilà que celle-ci nous a empoisonnés tous les deux.
--N’en crois rien, seigneur, fit-elle en souriant. Ils ont fait cuire de
mauvais champignons et les ont mangés, c’est la vérité.
Le Français vérifia d’un regard la fermeture de la porte, dont il avait
abaissé l’énorme loquet de chêne que Bisbillitta n’eût soulevé qu’à
grand’peine; puis il prit sur la table une sorte de timbale de fer,
l’emplit, et la tendit au malheureux qui s’en saisit en grognant de
plaisir. Alors seulement il revint vers la fille. Elle jouait
tranquillement avec une patate douce, tombée à terre, du bout de son
orteil nu.
--Ne mens pas, dit-il. L’autre est mort depuis longtemps, dix jours
peut-être? Je l’ai vu, je le sais. Ils n’ont pas mangé les mêmes
champignons, c’est sûr. Réponds-moi franchement. Je te croirai, car ce
seigneur est ivre sans doute, ou son mal le fait délirer. Veux-tu
répondre?
Elle se balançait sur les hanches, la tête penchée sur l’épaule droite,
et son profond regard suivait imperceptiblement chaque mouvement de son
corps ingénu. Tout à coup, sa voix jaillit dans le silence.
--Demande-lui d’abord ce qu’il a fait de l’homme blanc, son compagnon.
Pour lui, je te dirai, c’est un métis. Sa mère était une femme de ma
tribu, une mendiante, une esclave, rien. Quel chien aurait seulement
léché sa main noire?
Elle se tut et gémit, car le gobelet de fer, lancé à toute volée, venait
de l’atteindre au-dessus des sourcils.
--Ne l’écoutez pas, monsieur! Ai-je l’air d’un sauvage? Faites-la taire,
camarade. J’aime mieux mille poisons sous ma peau que ce filet de voix
douce dans ma tête... Bisbillitta!
Il s’était traîné hors de son grabat, et gisait maintenant au milieu de
la pièce, parmi les chiffons éparpillés, roulant terriblement les
épaules, et tâchant de tirer après lui ses cuisses mortes, en pleurant.
--Camarade, son père, à elle, était un voleur guarani, un pillard, un
chef d’assassins aux longues oreilles. Dieu nous punisse pour avoir
amené avec nous l’orpheline, en croupe, à travers tout le Chako! Je vais
encore te dire: elle fait la sauvage ainsi, mais elle a été instruite,
elle qui te parle, oui. Elle sait lire et compter, je le jure! Elle a
été un an chez les Pères de la Merci, camarade!
--Malheur sur toi! répliquait la fille, livide. Tu ravaleras en mourant
toute cette écume. Seigneur, il a voulu de moi, telle est la vérité. Je
le méprise, bien que je sois sa servante. Il était jaloux de l’homme
blanc. Ils se sont enivrés ensemble, puis il l’a tué. Et moi, à présent,
je le fais mourir. Le poison l’a déjà tout consumé: aucun dieu ne le
sauverait.
--Tu avoues donc, sacrée petite vermine! cria le Français exaspéré.
Cette fois, je m’en vais te ficeler comme un jambon.
Elle fit aussitôt un bond immense, mais Darnetal s’était déjà rué vers
la porte. Une longue minute ils restèrent immobiles, face à face, d’une
extrémité à l’autre de la vaste pièce vide, respirant avidement, mêlée
aux vapeurs de l’alcool, l’haleine terrible de la nuit. Alors, le
Français saisit son fouet par un bout et brandissant la lourde poignée
de cuivre, la fit tourner comme une fronde.
--Attention! Prends garde! geignait le moribond d’une voix suppliante,
ne lui fais pas de mal! Ne brise pas sa tête chérie! Doucement!
Doucement! Rends-toi, Bisbillitta, il n’y a pas de honte, il est fort.
Rends-toi, ma fille. Aie pitié, camarade! ce n’est pas une femme comme
les autres. Une seule goutte de sa chère salive sucrée me rendrait la
vie, et elle était entre nous deux jadis comme une branche de pommier
fleuri.
Il avait refermé sur la botte du Français, en gémissant, sa large main
de coureur des bois. L’Indienne coula son regard vers la terre, vit tout
en un clin d’œil, s’enleva comme un oiseau, et vint se poser si près de
son ennemi qu’il fit pour l’atteindre un pas rapide. La boule de cuivre
lui échappa en sifflant, et alla sonner sur les poutres, tandis qu’il
s’écroulait au sol, la face écrasée contre l’argile. Tout se passa dans
un éclair. Il reçut le petit corps, lancé à toute vitesse au travers des
reins. De ses deux cuisses, elle pressait étroitement la jambe libre, et
glissant son bras nu autour du cou, elle posa l’autre main sur la nuque,
en se roidissant. L’air manqua aux poumons du Français, et il sentait
craquer ses vertèbres.
--Donne ton couteau, disait-elle tout bas en guarani. Je le veux. Donne!
Donne!
L’attaque avait été trop précise et trop prompte, calculée avec tant
d’art, pour qu’il pût lui opposer sans péril une résistance brutale. Au
contraire, il mollit ses muscles, s’abandonna, roula doucement sur
lui-même, jusqu’à ce qu’il eût dégagé sa hanche droite. D’ailleurs, la
frénésie de la lutte, l’étreinte silencieuse du corps bondissant, et
aussi l’odeur de l’alcool l’avaient comme enivré. Presque à son insu, sa
propre main se serra autour de la poignée de l’arme avec une violence
inouïe. Et il frappa de bas en haut, si fort qu’il ne sentit aucune
résistance, et crut d’abord avoir manqué son coup.
Elle s’était relevée en même temps. Le regard qu’elle lui donna avait
une espèce de sérénité triste, une majesté barbare, et quelque chose
encore, qui ressemblait à une incompréhensible tendresse. C’était la
nuit, la nuit même, l’immense nuit de la terre sauvage, son appel
impérieux, sa soumission désespérée, la chaleur femelle de ses flancs
d’ombre. Tel quel, il n’osait affronter ce regard, sans pouvoir
néanmoins baisser le sien. Et, comme dans la lutte la lanterne s’était
détachée de la poutre et brûlait à terre, il la ramassa sans mot dire,
honteusement.
La fille était toujours devant lui, immobile, mais la tête à présent
penchée vers le sol. Elle eut un mouvement des épaules d’une lassitude
et d’une dignité incomparables, et s’éloigna lentement, d’un pas un peu
inégal, les deux mains croisées sur son ventre, jusqu’au coin le plus
ténébreux, où elle s’assit, ramenant sur ses genoux sa pauvre robe de
coton, en silence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Monsieur... Hé! monsieur, disait l’homme étendu (ce vague murmure
s’élevait à peine au-dessus du sol) monsieur... fais-lui rendre le
couteau, camarade. Méfie-toi. Elle l’a pris à ma ceinture, la rusée.
--Fichez-moi la paix, vous! cria Darnetal, furieux. Vous avez failli me
faire tuer, imbécile! Encore un mot, et je flanque le feu à votre
baraque. Il y a de quoi devenir fou, ma parole! Que m’importe son
couteau! Je l’ai arraché de ses mains tout à l’heure. Il faut qu’elle
l’ait escamoté de nouveau, satanée petite sorcière.
Il éleva la voix sur cette dernière injure, par défi, et aussi dans
l’espoir qu’elle allait répondre, tenir tête, qu’il entendrait de
nouveau sa voix bien vivante. Car déjà, au fond de lui-même, il ne
doutait plus de l’avoir sérieusement blessée.
--Une sorcière, vous l’avez dit, monsieur. Toute baptisée qu’elle est,
je la crois plus noire que l’enfer. Ahi! Ahi!... Ho!... vous ne
connaissez pas le pays au delà de Gourmian? Non?... Des diables, de
vilains sauvages. Les hommes blancs, les vrais hommes blancs comme nous,
monsieur, à vivre là-bas, est-ce qu’ils ne gâtent pas leur sang, ne
croyez-vous pas, camarade?
Mais le Français ne se sentait plus d’humeur à poursuivre une aventure
incompréhensible, et d’ailleurs, il craignait d’être dupe.
--Assez de discours! J’ai agi comme un nigaud en me mêlant de ce qui ne
me regardait pas. Bien malin celui qui saurait, d’elle ou de vous, qui
est le menteur, car peut-être étiez-vous d’accord pour me tuer et me
voler, hein?... Oui! Oui! Et qui donc a tenu ma botte quand je sautai
sur la petite gueuse, tout à l’heure? Dès demain je vous flanque la
police d’Assencion au derrière: on saura si vous tombez ou non de la
lune. Car je donnerais ma tête à couper que la bicoque n’est pas à vous.
Néanmoins, il se peut que vous soyez sérieusement malade, et je ne suis
pas un type à laisser par terre, sur le dos, comme une tortue, un homme
qui va mourir. Si vous en êtes capable, liez-moi les mains autour du
cou: je vais tâcher de vous porter jusqu’à votre lit.
Mais il ne put retenir une grimace de compassion lorsque le moribond
tendit ses bras, avec la docilité d’un enfant. Le regard aveugle
exprimait la résignation, la honte, une soumission presque abjecte.
Maintenant toujours l’homme pressé contre sa poitrine, il rassembla du
pied les chiffons, en fit un tas, et le coucha dessus. Puis il se mit à
marcher de long en large pour calmer ses nerfs et rêver à la décision
qu’il allait prendre.
Si absorbé qu’il fût, ou peut-être en raison même de son exaltation, il
entendait nettement chacun des bruits légers qui troublaient un à un le
silence. Au bout d’un instant, il crut s’apercevoir que le râle du
malade à peine distinct, mais lent et régulier, s’interrompait dès qu’il
avait tourné le dos, pour reprendre sitôt qu’il marchait de nouveau vers
le grabat. Il s’arrêta, prêta l’oreille. L’inconnu appelait en effet, à
voix très basse, humblement, comme s’il désirait et redoutait à la fois
d’être entendu:
--Camarade... s’il vous plaît... hé! camarade?
Le Français s’approcha brusquement et dit:
--Que me voulez-vous?
--La fille... L’avez-vous tuée? Elle ne fait pas plus de bruit qu’une
mouche.
--Laisse la fille tranquille! Elle est là-bas dans son coin, sage comme
une image. Je m’occuperai d’elle tout à l’heure. Et que te fait à
présent une fille ou dix filles, puisque tu seras mort demain?
--Oh! fit l’homme, elle s’étonne de me voir encore en vie, voilà tout.
Elle connaît son poison. L’autre nuit, je vais te dire, je l’ai entendue
s’asseoir tout près de moi une heure, deux heures, qui sait? Je n’ai pas
ouvert les yeux ni bougé un poil de moustache. Quand elle se penchait
pour mieux voir, je sentais son souffle sur ma joue. J’étais encore
vigoureux, j’aurais pu... Mais alors le sang blanc a parlé, camarade...
tu ne crois pas? mon vrai sang, je le jure! Ainsi je l’ai épargnée. Un
Espagnol, tu penses, un de ces singes au poil noir, dis-moi, ne
l’aurait-il pas étranglée? Car il est sûr qu’elle m’a fait mourir, je le
sais... Excuse-moi encore, camarade: tu n’as ni le teint, ni l’accent
des hommes de ce pays: il faut que tu sois Russe ou Allemand?
--L’alcool te travaille, fit sèchement Darnetal. Tu ferais mieux de
dormir. Qui sait? Le médecin viendra peut-être, et te sauvera.
--Ahi! Ahi! celle-ci en sait plus long que le médecin, sois sûr. Il n’y
a pas de salut pour moi. Que m’importe? Je l’ai voulu. La police montée
d’Assencion mettra-t-elle le nez dans mes affaires? Je n’ai de compte à
rendre à personne, sinon peut-être à ce mort, que tu as vu dans la
terre. Et pour l’alcool, sache qu’il m’empêche de souffrir: voilà mon
ventre gros déjà comme une outre, et je n’ai encore presque rien
senti... Un dernier mot encore, camarade. Tu parles espagnol avec un
certain accent... Es-tu Français?
--Je suis Français, en effet, fit Darnetal. Et il ajouta par moquerie,
cruellement: Et toi?
--Nous sommes donc du même sang, dit l’homme tout à coup dans son
prétentieux jargon, mais aussi d’une voix si lente, si profonde, que le
rire du jeune homme sécha littéralement sur ses lèvres.
«Mon père était un seigneur français, vieux et sage. Il avait combattu
et tué jadis, à ce que je sais, un de ces soldats qui portent de l’or
dans une sacoche, et il a été condamné par les juges de ce pays, car il
y était craint et redouté. Puis il s’est échappé sur un radeau, à
travers un fleuve immense, là-bas, à des centaines et des centaines de
milles vers le nord. Et il est venu vivre en homme libre, au delà du Rio
Colorado, loin de ses ennemis, hors de leur portée... Pour moi, je
l’accompagnais sans cesse, je ne l’ai quitté non plus que son ombre, et
il m’a fait tel que je suis. Depuis ma jeunesse jusqu’à ces derniers
mois, le croirais-tu? je n’ai connu d’autre homme véritablement blanc,
sinon celui-là dont tu as ouvert la tombe--et il n’était pas des nôtres,
je le jure! (Qu’importe un chien de plus ou de moins?) Sans doute, je ne
sais ni lire, ni écrire, bien que je puisse compter sans me tromper, à
la manière des sauvages, et cependant je n’ignore pas que notre peuple
est un grand peuple, supérieur à tous les autres, qui a vaincu les
Anglais et coupé la tête même à son roi Napolion. Quelle ville peut être
comparée à Parisse, je te demande, et mon père était né dans une autre
belle cité qui se nomme San Tropez. Je sais encore que nos femmes sont
les plus belles du monde, redoutées même de la police, indomptables, et
pourtant généreuses et magnifiques envers leurs amants. Voilà longtemps
que je remue ces idées dans ma tête, car le poison m’est sorti sous la
peau il y a un jour et une nuit, et alors j’ai connu que la chasse était
finie... Donne-moi à boire, laisse-moi boire tout mon saoul, hardiment!
Heureux sois-tu dans ta jeunesse, pour être venu de si loin vers moi, à
une telle heure! Il convient désormais, camarade, que je m’applique à
mourir selon les coutumes de notre nation.
--Es-tu fou? dit sottement Darnetal, penchant vers le grabat son visage
sans rides. Rêves-tu? Je te donnerai autant d’alcool que tu voudras,
pourvu que tu me laisses en paix, avec ces sombres histoires. Il n’est
pas temps de mourir, mon vieux, mais de te reposer. Je filerai vers
Camaron dès l’aube.
--Ahi! Ahi! gémit l’homme. Je vois que tu me méprises.
Il laissa retomber ses épaules sur les chiffons sordides. Sa pauvre
bouche écumeuse remuait terriblement, sans qu’il parvînt d’abord à
proférer aucun son. Puis il glissa son bras droit sous ses reins, en
grinçant des dents, soit d’impatience, soit de douleur, car il semblait
que son torse ne fût plus qu’une masse pesante. Le Français avait
lui-même dégagé sa propre épaule, par prudence, et il suivait tous ses
mouvements d’un œil agile, le poing fermé. Le clair de lune, tournant
autour de la hutte, projetait maintenant jusqu’à eux l’ombre immobile de
l’Indienne.
Enfin la main du malheureux reparut, tenant bien serré un petit sac de
cuir brut, au poil usé, qu’il tâta longtemps des doigts.
--Mets-toi devant, fit-il. Cache-moi un moment. Elle est si attentive et
si rusée! Vois ce sac: reconnais-le. Tu le prendras sous moi dès que je
serai mort... Dès que je serai mort, tu le prendras... Il y a de quoi
s’amuser plus d’une semaine, à Noroni ou à Tuihto, pour un garçon de ton
âge. Cela est à toi, camarade, cela t’appartiendra (je n’ai rien
d’autre!) si tu daignes enseigner à un homme de ton pays ce que tes
pères, là-bas, t’ont appris. Hélas! le mien reçut son coup au lever de
l’aube, et mourut le soir même, la tête fracassée, loin de moi, son
fils, entre les mains de vieilles femmes aux dents noires, qui font la
médecine des sauvages, lui... un Français... Quoi donc, ami! Une
mauvaise nuit est tôt passée, tu verras encore bien des saisons! Je
t’offre un prix raisonnable pour cette affaire, je ne veux pas mentir.
Oui, nous ferons cette affaire ensemble, commodément. Le froid m’a
saisi, je me sens déjà tout vide et bourdonnant comme un nid de mouches.
Approche-toi de moi. Je t’obéirai point par point. S’il y a des paroles,
je suis en état de les prononcer. Ami, je t’écoute...
La surprise laissa Darnetal sans voix, mais son cœur se serrait
cependant de pitié.
--Je ferai ce que tu veux, dit-il, je ne te quitterai pas cette nuit. Et
si la fille te gêne, je la jetterai dehors dans un instant. Par exemple,
ne me demande pas l’impossible: je n’abuserai pas de ta simplicité. On
t’a raconté des histoires, camarade, ou tu les as rêvées... De ce
côté-ci de la mer, ou de l’autre, il n’est pas deux façons de mourir.
Sans doute, nous aussi, nous avons nos vieilles femmes à médecine et nos
sorciers, mais c’est bon pour les imbéciles. Je ne te cacherai pas que
je ne prends plus au sérieux ces niaiseries. Ne te tourmente pas, reste
en paix. Je te donnerai autant d’alcool que tu peux en désirer: avec un
peu de chance, tu passeras en dormant, camarade!
--Malheur sur toi! dit le moribond entre ses dents. Je ne t’ai jamais
fait aucun tort, et tu refuses cela même qu’on ne peut refuser qu’une
fois à un homme. Je veux te montrer les papiers, des lettres écrites
dans ta langue, une autre feuille avec des signes dessus, et tout...
Vois toi-même si mon père était ou non ce que j’ai dit. Et tu trouveras
encore un livre que je respecte à l’égal d’un dieu, car, avec lui, il
avait traversé la mer, et il en avait grand soin, comme d’un charme.
Dans sa hâte il jetait, une par une, sur sa poitrine nue, les pauvres
reliques de son cœur, la photographie d’un cuirassier, aux cheveux
tondus, tenant son casque sur la hanche. (_A son petit trognon d’amour_,
disait la dédicace, _le grand Louis_), quelques lettres amollies par le
temps et la sueur, et enfin une bizarre feuille de service, datée et
timbrée, sur laquelle Darnetal put lire, en écriture moulée de
sergent-major: