Les méthodes par lesquelles j'ai cherché à mettre en lumière l'influence

des idées directrices, c'est-à-dire de la routine, me paraissent dignes

d'être conservées, et améliorées bien entendu; telles qu'elles sont, elles

donnent des résultats précis, qui s'expriment au moins en partie par

des chiffres, et nous avons vu quelle importance il faut attacher aux

coefficients de suggestibilité; quelles réserves aussi il faut faire.

Il est incontestable que nos épreuves permettent un _classement_ des

individus, par rapport au point sur lequel l'épreuve porte, et on arrive

à déterminer par exemple qu'une personne A est plus suggestible qu'une

personne B, et moins suggestible qu'une personne C. N'est-ce point déjà

beaucoup de faire cette constatation, au moyen d'une épreuve écrite qui est

aussi inoffensive qu'un devoir de calcul ou d'orthographe? L'expérience a

même pu être poussée très loin, et nous dévoiler des degrés extrêmement

élevés de suggestibilité, et une absence complète de sens critique, par

exemple chez ces élèves d'école primaire qui, poussés par la suggestion,

donnent une longueur de 30 centimètres à une ligne qui en réalité n'en a

que 6. Nos tests de suggestibilité ne font pas seulement le classement des

élèves; ils permettent de déterminer, pour chacun des sujets, différents

points importants, comme la promptitude à se corriger, l'aptitude à

se rendre compte de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait à

l'introspection, nous sommes parvenus à saisir quelques parties du

mécanisme encore si obscur de la suggestion. Enfin, je rappelle--et

ceci est extrêmement important--que nos expériences ne comportent aucun

dressage, qu'elles n'augmentent pas, en se répétant, la docilité des

sujets, et qu'on évite ainsi un des grands dangers moraux de l'hypnotisme.

Bien au contraire, l'élève apprend à exercer son sens critique, et à se

faire une opinion personnelle.

Les recherches sur les mouvements inconscients, que j'ai faites dans les

écoles, n'ont point exigé l'invention d'un procédé nouveau; je me suis

contenté de répéter sur les écoliers les opérations très simples que

j'avais faites autrefois sur des malades et aussi sur des adultes; et je me

suis convaincu que cette expérience est pratique, facile et assez rapide.

Les recherches sur l'action personnelle sont d'un genre bien différent, et

sur ce point je crois qu'il y aura encore à faire beaucoup d'améliorations

expérimentales. L'action personnelle est ce qui se rapproche le plus de

l'hypnotisation; c'est en quelque sorte une forme adoucie et précisée de la

suggestion hypnotique; l'erreur commise par le sujet, dans les expériences

qui comportent une action personnelle, n'est point l'oeuvre du sujet,

mais celle de l'expérimentateur; c'est ce dernier qui, en réalité, est

responsable de l'erreur; c'est lui qui cherche à tromper l'élève, et quand

on a conduit quelques expériences de ce genre, on s'aperçoit facilement

qu'elles donnent à l'expérimentateur une position un peu délicate. Il y

a plus; dans certaines formes de l'action personnelle, nous exerçons

une action orale, et nous l'exerçons en contredisant le sujet, en nous

efforçant de le faire changer d'avis; il en résulte une lutte sourde entre

deux personnalités, lutte qui n'est certes pas dans les habitudes de

l'enseignement. Sans doute, ces deux inconvénients de l'action personnelle

peuvent être corrigés après coup par l'explication qu'on donne à l'élève

lorsque l'expérience est terminée; il suffit alors de montrer qu'on a

voulu faire une épreuve sur le sens critique de l'élève pour enlever à la

recherche son cachet de tromperie. Mais quoi qu'il en soit, je pense que

les recherches sur l'action personnelle doivent toujours être employées

avec beaucoup de prudence, surtout dans les milieux scolaires, je pense

aussi que le procédé des questions écrites, auquel j'ai eu recours en

dernier lieu, doit être préféré à tous les autres, parce qu'il a un double

avantage; d'abord il a l'avantage d'être plus précis qu'une parole verbale,

toujours accompagnée d'une accentuation, parfois d'un geste, d'un regard

qui en modifient la valeur dans des proportions inconnues; le second

avantage est que la question écrite, même quand il est notoire qu'elle

émane de l'expérimentateur, engage moins sa responsabilité qu'une question

orale, et ne présente pas, par conséquent, tous les inconvénients que j'ai

signalés plus haut.

Je répète donc que nous possédons actuellement des tests capables de

mesurer la suggestibilité individuelle, sans hypnotisation.

La seconde question que j'ai soulevée est celle de savoir si ces tests

sont significatifs; il faut entendre par là si ces tests démontrent avec

certitude la suggestibilité des individus. On peut se demander si tel sujet

A qui, dans une de nos épreuves, a été très suggestible, le serait autant

pour des épreuves différentes, ou pour les mêmes faites à d'autres

occasions; ou si d'une manière générale, dans sa vie réelle, ce sujet A

n'est pas moins suggestible qu'un sujet B, qui cependant s'est montré

bien plus réfractaire à nos tests de suggestion. C'est une question très

importante, et très difficile à résoudre; presque tout est encore à faire.

Il faudra rechercher d'abord si les résultats de nos tests sont constants,

ou si au contraire ils varient d'un jour à l'autre, et dans quelle mesure

ils varient. Cette vérification est d'autant plus difficile que le test de

suggestion fait partie de toute une catégorie d'expériences qui ne sont

probantes que lorsque le sujet en ignore complètement le but; et il est

à craindre par conséquent qu'en répétant une épreuve de suggestion, bien

qu'on puisse donner chaque fois un motif différent à l'épreuve--étude de la

mémoire, étude sur la justesse du coup d'oeil, etc.--il est à craindre que

le sujet ne finisse par comprendre ce qu'on lui veut en réalité, et cela

changera complètement les résultats. Ce problème une fois résolu, il

resterait encore à rechercher si la suggestibilité d'un sujet, quand

elle est attestée par un de nos tests, peut être contrôlée par des

renseignements provenant d'une autre source. Entendons-nous sur ce point.

En un sens, on peut dire que nos tests n'ont besoin d'aucune espèce de

contrôle; quand un de nos élèves succombe à un piège qui lui est tendu,

c'est là un fait qui demeure acquis, quelles que soient les causes qui

l'ont amené; il est donc certain, peut-on dire, qu'à tel moment, dans

telles conditions, ce sujet a montré telle et telle suggestibilité. Mais,

comme il n'existe point une seule et unique aptitude à la suggestion, mais

qu'on est suggestible par toutes les voies possibles, et sur tous les

points où l'on perçoit, où l'on raisonne, où l'on sent, et où l'on veut, il

y a lieu de se demander si la suggestibilité d'une personne, quand elle est

vérifiée pour le processus _a_, devient probable pour les processus _b, c,

d_, et ainsi de suite.

On ne résoudra cette difficulté, ce me semble, qu'en employant différents

moyens; il faudra, par exemple, rechercher si les personnes qui sont très

hypnotisables sont plus sensibles à nos tests que les personnes qui sont

très réfractaires à l'hypnotisme; on verra aussi si, pendant les états de

somnambulisme qui produisent une augmentation notoire de la suggestibilité,

les personnes deviennent plus sensibles à nos tests que pendant leur

état de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire des recherches

analogues sur certains imbéciles et idiots, qui paraissent très

suggestibles. Il y a là tout un programme de recherches qui sont pleines de

promesses. J'ai moi-même commencé à attaquer la difficulté, mais en prenant

une autre voie. Répétant des épreuves très différentes de suggestibilité

sur les mêmes sujets, j'ai recherché si leur suggestibilité varie avec la

nature des épreuves. Bien que cette étude ne soit qu'indiquée dans notre

livre, et qu'elle méritât d'être poussée plus loin, elle fournit déjà

d'utiles indications; l'aptitude aux mouvements subconscients, nous l'avons

vu, paraît indépendante des autres formes de suggestibilité; mais je répète

que ces études sont à peine ébauchées.

Je n'ai pas traité davantage la question de savoir quel degré de

suggestibilité il faut souhaiter et favoriser chez les enfants qu'on

instruit. C'est une recherche qui ne relève pas de l'expérimentation,

mais bien plutôt de la pédagogie, considérée comme art. Notre but, à nous

expérimentateurs, est d'organiser des méthodes capables de mettre en

lumière cette suggestibilité dans des circonstances où elle reste obscure;

le pédagogue en se servant de ces méthodes décidera dans chaque cas

particulier le jugement qu'il doit porter et la conduite qu'il doit tenir.

Une très forte suggestibilité est naturelle à l'enfant, elle fait partie de

sa psychologie normale, au même titre que le sentiment de la peur; et le

développement régulier des fonctions intellectuelles et morales diminue

progressivement cette suggestibilité enfantine, sans qu'il soit le

plus souvent nécessaire d'aider l'oeuvre de la nature. Du reste, la

suggestibilité est, pour l'enfant, qui ne sait rien encore et qui est

incapable de raisonner, une forme de la confiance, et sans la confiance de

l'élève, sans l'autorité du maître, il n'y a pas d'éducation possible.

Le pédagogue doit surtout surveiller les écarts, les anomalies de

suggestibilité, de même qu'il doit réprimer chez ses élèves l'esprit de

contradiction et d'ergoterie, qui peut devenir un défaut intellectuel,

aussi dangereux que la servilité. C'est sa tâche; il ne me convient pas

d'en parler; elle est en dehors de mon sujet; dans ce livre, je l'ai dit

et je le répète, je me contente d'avoir exposé, d'après les expériences

récentes, les méthodes qui permettent d'évaluer la suggestibilité

individuelle sans avoir recours à l'hypnotisme.

APPENDICE

EXPLICATION DES PLANCHES I ET II

La planche I contient les portraits de 4 élèves remarquables par leur

suggestibilité: c'est d'abord Poire. (2), élève de 1re classe, qui s'est

comporté en automate pour toutes les expériences; And (4), élève de 3e

classe, jouissant de la même suggestibilité; Bout. (1), élève de 1re classe,

très suggestible pour les idées directrices, mais plus réfractaire

à l'action morale; enfin Hub. (3), élève du cours élémentaire, qui

probablement doit à son jeune âge son extrême suggestibilité.

La planche II contient les portraits de 4 élèves qui ont été parmi les

plus réfractaires à la suggestion; Lac. (5), élève de 2e classe, réfléchi,

circonspect, de caractère très indépendant; Mien. (6), élève plus jeune, peu

suggestible; Blas. (8), qui a été un leader dans les expériences de groupe,

et enfin Van. (7), enfant tout jeune, assez suggestible pour les expériences

sur les lignes et les poids, mais très indépendant et très vif dans les

expériences de groupe.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

CHAPITRE I. Historique

CHAPITRE II. Les idées directrices

CHAPITRE III. Les idées directrices (_suite_)

CHAPITRE IV. Les idées directrices (_fin_)

CHAPITRE V. L'action morale

CHAPITRE VI. L'interrogatoire

CHAPITRE VII. L'imitation

CHAPITRE VIII. Les mouvements subconscients

CHAPITRE IX. Conclusion

APPENDICE

PLANCHE I

[Illustration: Planche1.png contient les 4 illustrations suivantes.]

[Illustration: 1]

[Illustration: 2]

[Illustration: 3]

[Illustration: 4]

PLANCHE II

[Illustration: Planche2.png contient les 4 illustrations suivantes.]

[Illustration: 5]

[Illustration: 6]

[Illustration: 7]

[Illustration: 8]

La Suggestibilité · 第 29 / 29 段