unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la triplerais
peut-être par une honnête industrie. Si Julie m'aime
véritablement, elle attendra quelques années, et elle me
restera fidèle jusqu'à ce que je puisse l'épouser. Le commerce
[5]procure quelquefois des bénéfices plus gros qu'on
ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce monde, de
fortunes rapides, surprenantes, gagnées ainsi sur ces flots
changeants; pourquoi la Providence ne bénirait-elle pas
une tentative faite dans un but si louable, si digne de sa
[10]protection? Parmi ces marchands qui ont tant amassé
et qui envoient des navires aux deux bouts de la terre, plus
d'un a commencé par une moindre somme que celle que
j'ai là. Ils ont prospéré avec l'aide de Dieu; pourquoi ne
pourrais-je pas prospérer à mon tour? Il me semble qu'un
[15]bon vent souffle dans ces voiles, et que ce vaisseau inspire
la confiance. Allons! le sort en est jeté, je vais m'adresser
à ce capitaine qui me parait aussi de bonne mine, j'écrirai
ensuite à Julie, et je veux devenir un habile négociant.
Le plus grand danger que courent les gens qui sont
[20]habituellement un peu fous, c'est de le devenir tout à
fait par instants. Le pauvre garçon, sans réfléchir davantage,
mit son caprice à exécution. Trouver des marchandises
à acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y
connaît pas, c'est la chose du monde la moins difficile.
[25]Le capitaine, pour obliger Croisilles, le mena chez un
fabricant de ses amis qui lui vendit autant de toiles et de
soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans une charrette,
fut promptement transporté à bord. Croisilles, ravi et
plein d'espérance, avait écrit lui-même en grosses lettres
[30]son nom sur ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec
une joie inexprimable; l'heure du départ arriva bientôt,
et le navire s'éloigna de la côte.