Page 248

tant soit peu commun, soutenait mal une immense fortune,

se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et

se montrait, en toute occasion, énormément et impitoyablement

riche. Il n'était donc pas homme à laisser entrer

[5]dans son salon le fils d'un orfèvre; mais, comme mademoiselle

Godeau avait les plus beaux yeux du monde, que

Croisilles n'était pas mal tourné, et que rien n'empêche

un joli garçon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles

adorait mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait

[10]pas fâchée. Il pensait donc à elle tout en regagnant le

Havre, et, comme il n'avait jamais réfléchi à rien, au

lieu de songer aux obstacles invincibles qui le séparaient

de sa bien-aimée, il ne s'occupait que de trouver une rime

au nom de baptême qu'elle portait. Mademoiselle Godeau

[15]s'appelait Julie, et la rime était aisée à trouver. Croisilles,

arrivé à Honfleur, s'embarqua le coeur satisfait, son argent

et son madrigal en poche, et, dès qu'il eut touché le rivage

il courut à la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermée; il y frappa à plusieurs reprises,

[20]non sans étonnement ni sans crainte, car ce n'était

point un jour de fête; personne ne venait. Il appela son

père, mais en vain. Il entra chez un voisin pour demander

ce qui était arrivé; au lieu de lui répondre, le voisin

détourna la tête, comme ne voulant pas le reconnaître.

[25]Croisilles répéta ses questions; il apprit que son père,

depuis longtemps gêné dans ses affaires, venait de faire

faillite, et s'était enfui en Amérique, abandonnant à ses

créanciers tout ce qu'il possédait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord

[30]frappé de l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais son

père. Il lui paraissait impossible de se trouver ainsi abandonné

tout à coup; il voulut à toute force entrer dans la

Contes Français · 第 305 / 396 题