demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours
assis à la table infernale.
Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie
se leva brusquement et dit à voix haute:
[5]«La banque a sauté, messieurs... Assez pour
aujourd'hui!»
D'un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutalité
les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une
envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les
[10]étages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, à la
lueur d'un bec de gaz, il aperçut la petite fille.
«Dieu soit loué! s'écria-t-il. Elle est encore là!»
Il s'approcha d'elle, lui saisit la main:
«Oh! qu'elle a froid! Pauvre petite!»
[15]Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La
tête de l'enfant retomba en arrière, sans qu'elle s'éveillât:
«Comme on dort, à cet âge-là!»
Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris
d'une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce
[20]lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait
naguère à sa maîtresse la plus chérie.
Mais alors il s'aperçut avec terreur que les paupières de
l'enfant étaient entr'ouvertes et laissaient voir à demi
les prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau
[25]traversé d'un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout
près de la bouche de la petite fille; aucun souffle n'en
sortit.
Pendant qu'avec le louis d'or qu'il avait volé à cette
mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l'enfant
[30]sans asile était morte, morte de froid!
Étreint à la gorge par la plus effroyable des angoisses,
Lucien voulut pousser un cri... et, dans l'effort qu'il fit,