LE LOUIS D'OR
(CONTE DE NOËL)
_A mon cher cousin Édouard Tramasset_
Lorsque Lucien de Hem eut vu son dernier billet de
cent francs agrippé par le râteau du banquier, et qu'il se
fut levé de la table de roulette où il venait de perdre les
débris de sa petite fortune, réunis par lui pour cette
[5]suprême bataille, il éprouva comme un vertige et crut qu'il
allait tomber.
La tête troublée, les jambes molles, il alla se jeter sur la
large banquette de cuir qui faisait le tour de la salle de
jeu. Pendant quelques minutes, il regarda vaguement le
[10]tripot clandestin dans lequel il avait gâché les plus belles
années de sa jeunesse, reconnut les têtes ravagées des
joueurs, crûment éclairées par les trois grands abat-jour,
écouta le léger frottement de l'or sur le tapis, songea qu'il
était ruiné, perdu, se rappela qu'il avait chez lui, dans un
[15]tiroir de commode, les pistolets d'ordonnance dont son
père, le général de Hem, alors simple capitaine, s'était si
bien servi à l'attaque de Zaatcha; puis, brisé de fatigue, il
s'endormit d'un sommeil profond.
Quand il se réveilla, la bouche pâteuse, il constata, par
[20]un regard jeté à la pendule, qu'il avait dormi une demi-heure
à peine, et il éprouva un impérieux besoin de respirer
l'air de la nuit. Les aiguilles marquaient sur le cadran
minuit moins le quart. Tout en se levant et en s'étirant