cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes
les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger
vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu
faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond
[5]de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son
long l'homme qui s'entêtait à rester assis...
Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a
pas de sensation plus horrible. Le coeur navré, Dollinger
assiste à ses propres funérailles; et ce qui le désespère
[10]encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense
qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas
un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens!
Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des
magistrats prussiens qui mènent le deuil, et les discours
[15]qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens,
et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide
est de la terre prussienne, hélas!
Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique
cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau
[20]quelque chose qui a l'air d'une grande couronne
d'immortelles. Tout autour on dit:
«Voilà Bismarck...voilà Bismarck...» Et le juge de
Colmar pense avec tristesse:
«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur
[25]le comte, mais si j'avais là mon petit Michel...»
Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire
fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.
«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté.
Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond
[30]de cuir que M. de Bismarck vient de déposer religieusement
sur sa tombe avec cette inscription en entourage
dans la moleskine: