J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province
coupée en deux par une rivière très-encombrée, très-remuante,
où j'ai pris de bonne heure le goût des voyages
et la passion de la vie sur l'eau. Il y a surtout un coin de
[5]quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel
je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion.
Je revois l'écriteau cloué au bout d'une vergue: _Cornet_,
bateaux de louage, le petit escalier qui s'enfonçait dans
l'eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de
[10]petits canots fraîchement peints de couleurs vives s'alignant
au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à
bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à
leur arrière en lettres blanches: _l'Oiseau-Mouche,
l'Hirondelle_.
[15]Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui
étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet
s'en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux,
sa figure tannée, crevassée, ridée de mille petites fossettes
comme la rivière un soir de vent frais... Oh! ce père
[20]Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion
douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait
commettre des crimes avec ses canots! Je manquais
l'école, je vendais mes livres. Qu'est-ce que je n'aurais
pas vendu pour une après-midi de canotage!
[25]Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste
à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon
coup d'éventail de la brise d'eau, je tirais ferme sur mes
rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la