Page 88

allusions à toutes les générations futures que promettaient

ces unions.

C'étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient

ricaner les filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils

[5]tapaient du poing sur la table, poussaient des cris. Le

père et le grand-père ne tarissaient point en propos polissons.

La mère souriait; les vieilles prenaient leur part de

joie et lançaient aussi des gaillardises.

Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille,

[10]assis à côté de la garde, agaçant du doigt la petite

bouche de son neveu pour le faire rire. Il semblait surpris

par la vue de cet enfant, comme s'il n'en avait jamais

aperçu. Il le considérait avec une attention réfléchie,

avec une gravité songeuse, avec une tendresse inconnue,

[15]singulière, vive et un peu triste, pour ce petit être fragile

qui était le fils de son frère.

Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait

l'enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses genoux,

car il gardait, sur sa poitrine et dans son coeur, la sensation

[20]douce de l'avoir porté tout à l'heure, en revenant de l'église.

Il restait ému devant cette larve d'homme comme devant

un mystère ineffable auquel il n'avait jamais pensé, un

mystère auguste et saint, l'incarnation d'une âme nouvelle,

le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour

[25]qui s'éveille, de la race qui se continue, de l'humanité qui

marche toujours.

La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée

par le petit qui l'écartait de la table.

L'abbé lui dit:

[30]--Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.

Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de

lui, tout s'effaça: et il restait les yeux fixés sur cette figure

Contes Français · 第 117 / 396 题