Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'-heure.»

Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non.

[5]J'veux point. C'est à moi, pas vrai, puisque c'est mon

bras.»

Il le reprit et le posa entre ses jambes.

--Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée

vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait

[10]longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel.

Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la

saumure?»

--Ça, c'est vrai, déclarèrent les autres.

Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des

[15]jours derniers; et, tout au fond, on déposa le bras. On

versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons.

Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je

l'vendions point à la criée.»

Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.

[20]Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue

de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé

continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa plaie.

De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à

l'autre du bateau.

[25]Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en

hochant la tête.

On finit par rentrer au port.

Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne

voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos.

[30]Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris son

bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le

baril qu'il avait marqué d'une croix.

Contes Français · 第 92 / 396 题