TOMBOUCTOU

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre

d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant;

et, derrière la Madeleine, une immense nuée

flamboyante jetait dans toute la longue avenue une

[5]oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de

brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée

et semblait dans une apothéose. Les visages

étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des

[10]reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des

flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait les boissons

brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres

précieuses fondues dans le cristal.

[15]Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus

foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser

tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils

causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans

ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule,

[20]les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient

derrière elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru,

chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante

comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec

[25]un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux

vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris

Contes Français · 第 72 / 396 题