_A Robert Pinchon_
Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion,
Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes.
Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et
souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et
[5]fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,
nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants
qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde,
dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses,
les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se
[10]coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire
de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que
tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie;
et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive
et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les
revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes,
[15]se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette
arme rapide pour défendre son gros ventre.
Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé
dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il
[20]pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers
semés sur sa route: S'il était tué, que deviendraient les
petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure
même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il
avait contractées en partant pour leur laisser quelque
[25]argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.