m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me
faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit
et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner
la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux
[5]fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir
une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna.
Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades,
et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.
Les heureux habitants de la capitale, entourés de
[10]distractions, ne connaissent pas maintes impressions
Familières aux habitants des villages ou des petites villes, par
exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi,
le bureau de notre régiment était plein d'officiers.
L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-là
[15]les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous
les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau
présentait le tableau le plus animé. Les lettres de
Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait
les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une
[20]lettre dont il rompit le cachet avec précipitation. En la
parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire.
Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus
de rien.
--Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir
[25]précipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espère
que vous ne refuserez pas de dîner avec moi pour la dernière
fois.--Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se
tournant vers moi. J'y compte absolument.
Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus
[30]de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes
chacun de son côté.