(_Document nº 49_)
«18 octobre 1908.
«J'ai hérité de ma mère et de mon père quinze millions.
«Je les laisse à mes enfants pour qu'ils se les partagent.
«Par mes fonctions, par la confiance de diverses personnes, de fortes
sommes ont à certaines époques passé par mes mains, mais sans
m'appartenir.
«Je ne possède que les quinze millions mentionnés ci-dessus.
«Laeken, 18 octobre 1908.
«Signé: LÉOPOLD.»
Dans cette pièce, le Roi ne dit plus des quinze millions qu'il les
conserva toujours «religieusement». On a beaucoup écrit aussi là-dessus,
car, d'autre part, et bien souvent, le Roi a déclaré de la façon la plus
formelle qu'il engagea, non seulement toute sa fortune, mais encore
celle de sa soeur, ma tante l'Impératrice Charlotte, dans l'entreprise
congolaise.
Il pouvait tout perdre; la Belgique aurait-elle indemnisé ses enfants à
sa mort? Certainement non. Heureusement, la Belgique a tout gagné.
Est-il logique que les enfants du Roi lui soient indifférents?
Pour en finir avec les quinze millions, un seul fait, que je ne peux
absolument passer sous silence, suffirait à infirmer la déclaration si
caractéristique du Roi, si n'étaient déjà les trouvailles faites à sa
mort.
Sur ce fait bien connu, chacun devine d'avance ce que je pourrais
dire...
Il ne saurait me convenir de m'étendre là-dessus. La vieillesse est
excusable dans ses égarements, et une soixantaine de millions qui
s'évadent, ici-bas, trouvent bien des complicités.
Mais, vraiment, qui trompe-t-on, et de qui s'est-on joué? Les airs de
vertu sont étrangement de circonstance, chez certains qui prêtèrent la
main à un étonnant favoritisme, au détriment des héritières naturelles
du Roi.
Oublions cela, cependant. Ne retenons que le fait matériel, qui établit
que le Roi a _voulu_ déshériter ses filles.
Etait-ce, en droit et en morale, à la Belgique à s'associer à cette
erreur et à cette illégalité?
N'avait-elle pas une autre conduite à tenir à mon égard et à celui de
mes soeurs?
Je le demande au Roi, comme s'il était là, dans l'entière possession de
ses facultés, au Roi, éclairé par la Mort.
Je le demande aux braves gens, mes compatriotes.
Je le demande aux Juristes du monde entier.
Je le demande à l'Histoire.
Laissons de côté les milliards de l'avenir et les centaines de millions
du passé.
J'ai renoncé aux espérances et aux légendes, d'autant plus aisément que
personne moins que moi ne tient à l'argent. J'aurais voulu faire des
heureux, favoriser de belles oeuvres, créer d'utiles fondations. Dieu
connaît tous mes rêves. Il a décidé qu'ils ne seraient pas exaucés. Je
me suis résignée.
Je n'ai plus souhaité que défendre un principe, et obtenir, pour moi, un
minimum de possibilités d'existence libre et honorable, conforme à mon
rang.
Mon action en justice était-elle donc injustifiée?
Qu'établissent les documents qu'il est aisé de consulter, et que je ne
saurais reproduire ici sans donner à ces pages un caractère différent de
celui que j'ai voulu leur donner, pour passer sans s'appesantir?
Les documents prouvent que la fortune _personnelle_ du Roi atteignait un
minimum de deux cents millions, à l'époque de sa dernière maladie.
Au décès du Souverain, cette fortune s'est, en majeure partie,
volatilisée. Mes soeurs et moi, nous avons eu douze millions chacune, en
chiffre rond.
Mais le reste?
On nous a dit, et on m'a dit à moi spécialement:
--Quoi? Vous vous plaignez? Vous ne deviez avoir que cinq millions, aux
termes du testament paternel. Vous en avez douze, et vous n'êtes pas
satisfaite? Vous plaidez! Vous accusez! Vous récriminez! Vous serez donc
toujours en guerre contre quelqu'un?»
Je n'ai été en guerre contre personne, nommément, dans cette affaire.
J'ai simplement soutenu le droit, en m'imaginant que c'était mon devoir.
L'Etat, juge et partie, m'a répondu, par de beaux arrêts, que j'avais
tort.
Accepterait-il de soumettre ses jugements à un tribunal arbitral, formé
de juristes de pays amis de la Belgique?
Je renonce d'avance aux bénéfices de leur décision, si elle est en ma
faveur.
Accepterait-il une enquête, par leurs soins, sur la fortune _réelle et
personnelle_ du Roi à sa mort, et sur ce qu'elle est devenue?
Je suis fixée d'avance. Ces questions indiscrètes ne trouveront qu'un
silence profond.
Ce qui me console dans mon infortune, c'est de savoir que les hommes de
confiance du Roi se sont enrichis à son service. Si mon père n'a voulu
laisser que quinze millions, j'ai la certitude qu'ils pourront en
laisser beaucoup plus.
J'en suis heureuse pour eux, parce que je trouve naturel que le mérite,
la valeur, la conscience, la fidélité trouvent, ici-bas, des récompenses
matérielles.
Je ne déplore qu'une chose, qui tient à la nature humaine: l'argent,
hélas! ne la rend pas meilleure. Il durcit les coeurs.
Comment de fidèles serviteurs du Roi et de ma famille peuvent-ils être à
leur aise dans des palais, ou des demeures tout aussi confortables,
lorsque j'en suis réduite à vivre comme je suis obligée de vivre,
incertaine, chaque jour, du lendemain, quoique prise entre deux
fortunes: celle que j'aurais dû avoir, celle que je peux avoir encore?
On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais continuer de me
défendre, et qu'il ne sert à rien de gémir sur l'injustice des hommes.
Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque devant la justice
française la Société des Sites, et les biens français que, par personnes
interposées, le Roi a fait passer à la Belgique, pour qu'une justice,
qui est une justice, condamne une société fictive, n'en déplaise au
notaire parisien et aux serviteurs de ma famille, qui prêtèrent leur nom
en la circonstance. La loi est la loi pour tout le monde, en France, et,
lorsque la Société des Sites fut fondée à Paris, elle le fut au mépris
le plus criant de la légalité française.
Je n'ignore pas non plus que la loi allemande condamnerait ce qui s'est
fait, entre l'Etat belge et les administrateurs de Niederfullbach, si
j'attaquais ceux-ci devant la justice germanique, ainsi que je pourrais
le faire. Les deux Allemands qui comptaient au nombre de ces
administrateurs ont tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant
leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en prévision de
revendications périlleuses pour eux, ils se sont fait couvrir par l'Etat
belge, dans «l'arrangement» qu'ils acceptèrent, et qui dépouilla mes
soeurs et moi de sommes considérables.
Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale de 1901 est attaquable,
même en Belgique, en se basant sur la matérialité de l'erreur commise
sur la question de la quotité disponible.
Mais, en vérité, il m'est pénible de réfléchir à cela, et d'entrer dans
des détails de ce genre. Je les donne seulement pour que l'on sache que
j'ai résisté et que je résiste encore à mes Conseils, assurant que, si
je n'ai pas trouvé de justice en Belgique, j'en trouverai ailleurs.
A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je souffre cruellement des
débats auxquels j'ai été entraînée.
Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats de grand talent,
qui me défendirent ou qui m'attaquèrent, lors du procès de la Succession
du Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant de mots, de raisons
pour et contre, je sens bien qu'ici-bas, on peut tout attendre des
hommes, sauf l'équité.
Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser que trois de mes
avocats sont ministres ou viennent de l'être, quand j'écris ces pages.
Je n'ai qu'à reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de leur
conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat, qu'ils incarnent
aujourd'hui, de collusion, de fraude, en un mot, d'inqualifiables
procédés.
Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils dirent, écrivirent,
publièrent? Je prête en vain l'oreille de leur côté... Rien, plus un
mot. Je suis morte pour eux.
Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent.
Pas un n'a une pensée, un souvenir pour moi, qui leur ai fait confiance.
Ils sont au Pouvoir, et je suis dans la misère; ils sont dans leur
patrie, et je suis exilée; ils sont des hommes, et je suis une femme. O
pauvreté de l'âme humaine!
Je songe encore à tout ce qui a été dit et écrit contre moi, dans le
pays qui m'a vue naître, et pour lequel j'ai été sacrifiée. Que
d'erreurs! Que d'exagérations, de passions, de partis pris,
d'ignorances! Et pourtant, pris individuellement, ceux qui médisent,
ceux qui attaquent sont de braves gens, de bonnes gens. Et ils déchirent
des coeurs! Ne savent-ils donc ce qu'ils font?
La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience? Si grande aujourd'hui
devant le monde entier, se peut-il qu'elle s'expose à la diminution
morale, dont la menace l'Histoire, examinant de près le Procès de la
Succession du Roi, et ses suites pour moi? Peut-elle posséder en paix ce
qui fut injustement acquis par elle? A tout le moins, trop âprement
saisi.
L'Histoire trouvera, comme je les retrouve, entre autres paroles
ineffaçables, le discours que prononça, au Sénat, M. de Lantsheere,
Ministre d'Etat, à propos de la donation royale de 1901, dont, d'abord,
instinctivement, tout ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme belge
sentait l'inacceptable.
Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et je les livre aux
méditations des honnêtes gens.
Voici comment parla M. de Lantsheere, au Sénat belge, le 3 décembre
1901, pour combattre l'acceptation par la Chambre des Représentants, de
la donation du Congo, et de tout ce qui, au privé, avait pu enrichir le
Roi:
«J'entends demeurer fidèle à un principe dont le Roi Léopold Ier ne
s'est jamais départi, et que j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M.
Malou, avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres du Cabinet, dont
j'avais l'honneur de faire partie, avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et
Nothomb, principe que d'autres avant moi, comme d'autres après moi, ont
défendu également. Ce principe, qu'il était réservé au projet de loi
actuel de déserter pour la première fois, peut se formuler en deux mots:
«_Le Droit commun est l'indispensable appui du patrimoine royal_»... Le
projet froisse la justice... Deux des princesses royales se sont
mariées. De ces mariages sont nés des enfants. Voilà des familles
constituées. Ces enfants se sont mariés à leur tour et ont constitué de
nouvelles familles. Ces familles ont pu très légitimement compter que
rien ne viendrait restreindre, à leur détriment, la part héréditaire
légitime, que le Code déclare indisponible, au profit des descendants...
Si, par une aberration dont vous donneriez le premier exemple... vous ne
respectez pas les pactes sur lesquels se sont fondées les familles, _il
n'y aura qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines qui auront
enrichi la nation des dépouilles des enfants du Roi_... Ne pensez-vous
pas qu'il soit mauvais que la Royauté puisse être exposée au soupçon de
vouloir, sous le couvert décevant d'une grande libéralité au pays, se
ménager les moyens, sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les
dépouiller au delà de ce que permettent non seulement les lois, mais
aussi la raison et l'équité? Je me permets de croire que ceux-là servent
mieux les intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle demeure
soumise aux lois et respectueuse du droit commun, que ceux qui lui font
le présent funeste d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment si
jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit de Sa Majesté; vous
ignorez si elles n'y entreront point; mais je sais que les volontés de
l'homme sont changeantes et que les lois sont faites pour demeurer
au-dessus de leurs atteintes... _S'il doit se faire que, au moment du
décès du Roi, le disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage
de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi vous forger des armes
dont, le moment venu, vous rougiriez de vous servir?_ Ainsi se révèle,
une fois de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même temps que
son caractère profondément odieux autant que dangereux... c'est une
monstruosité juridique... Il ne se trouvera pas... dans tout le royaume
de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans la succession de son père
des droits plus étendus que n'en auront les filles du Roi dans la
succession de leur père...»