LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCÈS

Un livre existe, qui a été tiré seulement à 110 exemplaires,

judicieusement répartis entre des mains qui ne les ont pas égarés.

Ce livre, je déplore qu'on ne l'imprime pas à grand nombre, complété,

par exemple, _de toutes les pièces_ du débat relatif à Niederfullbach,

et des divers arrêts rendus contre mes revendications. Tel qu'il est,

par ce qu'il contient et encore plus par ce qu'il ne contient pas, je

serais heureuse de le voir dans les Facultés et Ecoles de Droit du monde

entier. Il y serait utile et suggestif. Le grand public lui aussi,

pouvant l'avoir sous les yeux, le consulterait avec intérêt.

Que de réflexions il inspirerait, non seulement aux juristes, mais

encore aux philosophes, aux historiens, aux écrivains, voire aux simples

curieux des documents par lesquels un siècle, un peuple, un homme se

caractérisent.

Que de trouvailles on y ferait sous la belle ordonnance des mots et des

chiffres. Quelle partie prodigieuse jouée dans ce livre par un esprit

génial entouré de collaborateurs dévoués à sa grandeur, tant qu'il est

vivant, et qui, enrichis et satisfaits, oublient son oeuvre et son nom,

dès qu'il est mort.

La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est comme ces liqueurs d'Orient

qui se conservent dans des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases

de plomb.

Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On sait même des vases pleins

à déborder de ce précieux métal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu

ne fait pas le contenant.

Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort volume relié en

carton vert, imprimé à Bruxelles sous ce titre: «Succession de Sa

Majesté Léopold II.--Documents produits par l'Etat Belge.»

Un des plus notables jurisconsultes de France m'a écrit, parlant de ce

recueil:

«C'est un trésor énorme, une mine inépuisable. Un jour ou l'autre, les

amis du Droit, jeunes et vieux, de quelque pays qu'ils soient,

publieront des thèses, des ouvrages, inspirés des documents de la

Succession du roi Léopold II. Ils sont sans prix. On y trouve un

passionnant roman d'affaires, de magnifiques conceptions, d'étonnants

modèles de contrats, de statuts et de substitutions de personnes, enfin

un merveilleux débat juridique où la morale et l'amoralité sont aux

prises. Le tout aboutit à un jugement fantastique, précédé et suivi de

transactions stupéfiantes.

«On croit ce procès fini. Il recommencera et durera cent ans peut-être,

sous des formes et dans des conditions que nous ne pouvons prévoir. Il

est impossible que le défi porté par la justice belge au droit naturel

reste sans appel et sans sanction.»

Si, comme on le verra tout à l'heure, il est incontestable que le Roi a

libéralement transmis à la Belgique l'Etat du Congo formé, à l'origine,

de ses deniers et de ses soins, la simple raison ne saurait admettre

qu'un tel don ait pu se faire sans obliger la Belgique à l'égard de la

famille du Souverain et, premièrement, de ses enfants.

Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa fortune réelle, c'est

non moins incontestable, mais qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce

ne sera jamais admis par l'équité. On se heurte à un principe sacré qui

est la base même de la continuité familiale.

Je citais tout à l'heure l'opinion d'un jurisconsulte. Ses confrères qui

lisent ceci le savent: je pourrais en citer mille.

Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la justice belge, assez

puissant pour obtenir, «au nom de la raison d'Etat», un jugement

sacrilège.

A la veille de l'arrêt qui devait marquer dans ma personne la défaite de

la légalité, un de mes avocats se croyait si certain du succès qu'il

télégraphiait à un autre de mes Conseils, dont les avis avaient été

précieux, ses «félicitations anticipées». Comment douter? Le procureur

royal, véritable légiste, avait conclu en ma faveur. C'était un honnête

homme. Il a sauvé, ce jour-là, l'honneur de la justice belge.

Mon principal avocat belge était si convaincu de ne pas être battu qu'il

s'était opposé à une transaction, possible peut-être, et j'y étais

prête. Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie, devant les

tribunaux, j'ai horreur des procès. Là comme ailleurs, j'ai été prise et

entraînée dans un engrenage fatal. Il serait facile de le démontrer.

Mais l'intérêt n'est pas là. Il est dans l'extraordinaire débat que j'ai

dû soutenir, presque seule, dans le procès de la Succession du Roi.

Ma soeur Clémentine qui, peut-être n'a pas assez lu Hippolyte Taine,

cédant à des illusions dynastiques a, sans hésiter, fait le sacrifice de

ses revendications. Elle a accepté de l'Etat belge ce qu'il lui a plu de

lui offrir. Elle n'a pas considéré qu'elle devait s'unir à ses soeurs.

La devise de la Belgique est «l'union fait la force». Cette devise n'est

pas celle de toutes les familles belges.

Ma soeur Stéphanie a été avec moi, puis s'est retirée, puis est revenue,

puis est repartie...

J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de le penser; j'ai su, du

moins, ce que je voulais. Ma soeur cadette en a paru moins assurée.

C'est son affaire. Il n'a pas tenu à moi que ma cause ne fût toujours la

sienne, en étant celle du Droit.

Car je supplie qu'on en soit persuadé: je n'ai lutté que pour la

légalité. Personne ne peut préjuger de ce que j'aurais fait, gagnante.

Jamais il n'a été dans mon intention, à propos du Congo, de prétendre

que mes soeurs et moi, nous pouvions passer outre aux volontés du Roi et

aux lois votées en Belgique pour l'adjonction de la colonie. Mais, entre

la prise en considération de certains faits et l'acceptation totale

d'une exhérédation contre nature et illégale, il y a un espace que

pouvait, que devait remplir une honorable transaction.

L'Etat belge avait un geste à faire, qu'il a timidement esquissé. Mon

principal avocat n'a pas jugé cela suffisant. Le peuple belge, livré à

lui-même, eût su mieux faire, comme il eût su noblement honorer la

mémoire de Léopold II, s'il ne s'en était pas remis à ceux qui, jusqu'à

ce jour, ont manqué à ce devoir, d'un coeur léger.

Supposons que la Belgique soit une personne vivante, douée d'honneur et

de raison, soucieuse du jugement de l'Histoire et de l'estime

universelle, maîtresse du milliard congolais et des autres milliards en

puissance dans ce trésor colonial, se croirait-elle dégagée de toute

obligation vis-à-vis des enfants malheureux du donateur de ces biens?

Assurément non.

S'il en était autrement, elle serait sans honneur, sans raison,

cruellement cynique, et justement méprisée.

Tous les arrêts du monde ne pourront jamais rien là contre.

J'ai raisonné, je raisonne encore ainsi. Mais je n'étais pas seule, et

mes avocats belges ont eu d'autres raisons que les miennes et qu'ils

croyaient concluantes.

Si je n'ai pas réussi dans mes vues, j'ai eu, du moins, la consolation

de voir qu'ils ne perdaient rien à ne pas réussir dans les leurs. Ma

cause leur a porté chance. Ils sont devenus ministres à l'envi et, de

toute façon, ils n'ont eu qu'à se louer de m'avoir défendue.

Mais donnons la parole aux textes: ils sont plus éloquents que je ne

saurais l'être. Je ne veux qu'être sincère. Là, comme ailleurs, je dis

toute ma pensée. Je ne farde ni n'arrange. Je me retiens seulement

d'être trop vive. On peut me voir telle que je suis.

Je m'exprime de même façon que si j'étais devant le Roi. C'est lui,

c'est son esprit, c'est son âme que je voudrais atteindre et convaincre

dans l'invisible.

En tête de ces pages, j'ai écrit son nom demeuré cher à mon respect

filial. Je n'ai pas su, pu, osé discuter, de son vivant, avec ce père

trompé et abusé sur mon compte. J'en garde l'incessant regret.

*

* *

Le 18 décembre 1909, le Moniteur belge publiait l'officielle

communication suivante:

La Nation belge vient de perdre son Roi!

Fils d'un Souverain illustre dont la mémoire restera à tout jamais

comme un symbole vénéré de la monarchie constitutionnelle, Léopold II,

après quarante-quatre années de règne, succombe en pleine tâche,

ayant, jusqu'à sa dernière heure, consacré le meilleur de sa vie et de

ses forces à la grandeur et à la prospérité de la Patrie.

Devant les Chambres réunies, le 17 décembre 1865, le Roi prononçait

ces paroles mémorables que, depuis lors, bien des fois l'on s'est plu

à rappeler:

«Si je ne promets à la Belgique ni un grand règne, comme celui qui a

fondé son indépendance, ni un grand Roi comme Celui que nous pleurons,

je lui promets, du moins, un Roi belge de coeur et d'âme dont la vie

entière lui appartient.»

Celle promesse sacrée, nous savons avec quelle puissante énergie elle

fut tenue et dépassée.

La création de l'Etat africain, qui forme aujourd'hui la Colonie belge

du Congo et qui fut l'oeuvre personnelle du Roi, constitue un fait

unique dans les annales de l'Histoire.

La postérité dira que ce furent un grand règne et un grand Roi.

La Patrie en deuil se doit d'honorer dignement Celui qui disparaît en

laissant une telle oeuvre.

Elle place tout son espoir dans le concours loyal et déjà si

heureusement éprouvé du Prince appelé à présider désormais aux

destinées de la Belgique.

Il saura s'inspirer des exemples illustres de Ceux qui furent, avec

l'aide de la Providence, les Bienfaiteurs du Peuple belge.

Autour des trônes que j'ai vu tomber · 第 38 / 54 题