Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon mariage, le sort
m'exila du pays qui m'a vue naître. Je n'y ai plus séjourné qu'en
passant, et dans des circonstances souvent pénibles.
Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château de Laeken dans
telle allée du parc; j'irais, de même, dans tel sentier de la forêt de
Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa place,
et tel que je l'ai connu.
Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de mon frère et de mes
soeurs, comme à ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs
depuis de longues années, lorsque je revins en Belgique, pour quelques
jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée du vieil ami de mon
enfance, le gouverneur de mon frère, le général Donny, je fis une
promenade à Laeken, et retrouvai--avec quels sentiments!--le petit
jardin, jadis planté et cultivé par mon frère et moi, pieusement
conservé. Pensée du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon trouble, je ne
pus questionner. Mes larmes seules parlaient.
Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, je n'en vis que trois. On
me dit alors que, par une émouvante coïncidence, celui qui marqua la
venue de Léopold mourut jeune comme lui... Des autres, le mien était
fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le malheur de croître un peu de
travers; celui de Clémentine est de forme normale.
Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de notre destinée, selon
notre vie intérieure, ignorée ou incomprise des hommes, et connue de la
Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième,
disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour où je les ai revus.
Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vécu, ils
vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence même est si
expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur
voisinage, du moins à l'ombre de chênes poussés comme eux dans ma
patrie.
Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère bien-aimée et ma
vivante jeunesse dans les forêts, les campagnes, les villages où nous
passâmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est
ainsi que se révélaient à moi la nature et la vie belge, l'univers et la
société. La Reine aimait et me faisait aimer une terre héroïque dont
l'histoire de la défense de ses libertés, au cours des âges, est
peut-être la plus émouvante des Histoires.
Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.
Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproché, comme s'il y
avait eu de ma faute, mon éloignement de notre commune patrie. Des
témoins de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde trop brillant,
trop étranger, où j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les
scandales où je fus traînée sur la claie de l'incompréhension et de la
calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle ce n'était pas
assez d'interdire de revoir sa mère mourante, en la retenant au fond
d'une maison de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface de la
terre.
Ah! pauvre et misérable humanité, tellement portée au mal, que tu ne
vois que lui dans chaque créature, quel était donc mon crime?
Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais
tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais, à mes enfants,
puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque jour
plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le chevalier d'idéal qui
m'avait préservée des égarements auxquels j'étais résolue pour oublier
et faire comme tant d'autres!
J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être l'héroïne de discrètes
et multiples aventures. C'eût été conforme au Code des plus hautes
convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas
cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi toutes celles qui
l'étaient. Innombrable légion! J'eus aussi leurs confidents, irrités et
déçus.
Alors, la diffamation entreprit son oeuvre détestable. La persécution,
se masquant de l'indignation du faux honneur, commença, implacable.
Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège que l'on fit de la
Reine et du Roi et de l'opinion belge.
Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma patrie, emprisonnée, et
condamnée à devenir folle, car tout fut tenté pour que je le devinsse!
C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force morale sublime, que j'ai
dû de résister. Vous m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne
jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseignés.
J'y suis restée fidèle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour où vous
ne pouviez comprendre ma révolte. J'étais supprimée du monde. Toutes les
apparences, habilement exploitées, se tournaient contre moi. On vous
disait: «Elle est perdue, c'est une démente, les médecins l'ont
déclaré!»
Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la suite.
Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutôt. J'en sais une
pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du
droit commun. La loi de tout le monde n'a été pour elle la loi, que
lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.
Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité dépasse ce que
la raison peut concevoir, je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au
moment où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs, que ma mère mourait
à Spa; je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction; je n'ai pu suivre
son cercueil...
Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma maison de fous, c'est que
je ne devais pas, je ne pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y
pensant.
Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvré ma liberté par une
évasion qui fut l'oeuvre de l'ami sans pareil qui, une première fois,
m'ayant sauvée de moi-même, me sauvait de la prison et de la folie,
après avoir failli, lui aussi, succomber sous les coups de la haine.
Mais ma liberté reconquise fut un nouveau crime, ma fidélité à un idéal
incarné en un dévouement unique, un surcroît de forfait.
Quand je vins assister aux funérailles de mon père, je fus quasi gardée
à vue. On me limita le terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma
patrie. La fille aînée du grand Roi que la Belgique venait de perdre ne
trouva, comme accueil, que celui d'une police en vêtements de cour, et
fleurie de formules polies.
Oh! je n'incrimine personne, pas même des serviteurs dont je connus la
servilité. Je sais combien il est tentant et profitable d'égarer les
princes, et de quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se
pare d'un air de dévouement.
J'explique seulement pourquoi je ne suis pas restée davantage dans ma
patrie bien-aimée.
Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain des débats du
procès de la succession du Roi. Et, pour le coup, j'ai été encore plus
définitivement rayée de la nation belge. Car, à toutes mes abominations,
j'avais ajouté celle de croire qu'il y avait des juges en Belgique.
J'étais prisonnière à Munich, ou peu s'en faut, surprise en Bavière par
les hostilités, et traitée en princesse belge, c'est-à-dire fort mal,
comme on le verra plus loin.
A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, dès l'armistice, proclamée
étrangère dans la patrie à l'intérêt de laquelle j'ai été sacrifiée à
dix-sept ans, je me suis vue mise sous séquestre..., en prévision,
surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impératrice, ma tante, venait
à mourir.
Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le prince de Cobourg a été
annulé en 1907, par sentence du tribunal spécial de Gotha, jugeant
suivant le droit des Princes, dûment transmise au Maréchalat de la Cour
à Vienne. Le divorce a été acquis dans toutes les formes minutieuses de
la procédure des Cours, et du statut de l'ancienne Maison d'Autriche. Le
Roi m'a rendu officiellement mon titre de Princesse de Belgique.
De cela, qui n'est point rien, il n'a pas été fait cas, à
Bruxelles--simplement.
Il est vrai que la loi hongroise ne reconnaît pas le droit des Princes
et la procédure de Gotha. Pour elle, en raison des biens que possède la
famille de Cobourg, en Hongrie, je suis demeurée Princesse de Cobourg.
Je me perds dans tous les liens où l'on m'a enchaînée. Mais le bon sens
me crie que la disparition de la monarchie austro-hongroise et la
séparation de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin à l'état mixte, a
mis fin à la situation de «sujet mixte» qui était celle du Prince de
Cobourg.
Par ses ascendants et de lui-même, le prince Philippe de Saxe-Cobourg et
Gotha, prince autrichien, est d'origine franco-germanique et non
hongroise. L'union princière rompue, l'union civile abolie, je me sens
délivrée et rentrée dans ma nationalité belge, selon la volonté même du
Roi.
On a voulu l'ignorer à Bruxelles. On m'a baptisée hongroise parce que le
prince de Cobourg a un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien,
s'il était propriétaire en Turquie ou en Chine, me proclamer Turque ou
Chinoise?
Je questionne. Je ne reproche rien, à qui que ce soit, surtout au
principe supérieur d'autorité, pour la bonne raison que cela se passait
dans un Etat dont le souverain et la souveraine s'étaient retirés devant
l'envahisseur, afin de défendre le pays (on sait avec quel courage et
quelle abnégation), à l'extrême frontière, préservée de la conquête
ennemie. Ils rentraient en triomphe, tout à la joie de la victoire. Je
veux penser que l'attitude adoptée à mon égard a été une fatalité du
sort qui a voulu me faire étrangère dans ma patrie.
Cette patrie, si chère à mon coeur, j'ai pleuré sur elle en 1914. J'ai
craint que son erreur, à mon égard, pût ajouter à ses malheurs.
Je savais que l'arrêt de Bruxelles me déniant, dans le bien paternel,
jusqu'à la quotité disponible, avait déchaîné d'amères indignations à
Berlin. Mon gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frère de
l'empereur Guillaume II, était fondé à compter sur l'héritage du
grand-père de sa femme.
Je ne dis point que dans la colère du souverain allemand devant la
résistance de la Belgique, le souvenir de la déception d'un de ses
proches, pour lequel il fut plutôt sévère, ait décidé de l'ordre
d'écraser le petit peuple qui osait résister à la violation de sa
neutralité. Mais il ne fut pas fait pour ramener l'irritable Guillaume
II à la raison et à l'humanité, d'autant plus que ce malheureux, que
j'ai connu dès mon enfance, était convaincu alors de son rôle de Fléau
de Dieu et d'Invincible Justicier sur le théâtre de la guerre.
*
* *
Oublions un moment ces misères et ces douleurs, pour parler de l'époque
où je fus heureuse dans mon heureuse patrie. C'était le temps où
j'excursionnais avec la Reine, et découvrais le royaume de mes parents.
Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma mère. J'avais quatorze
ans à peine; j'étais son élève. Nous partions fréquemment en expédition
d'une journée, à travers notre chère Belgique, de l'aube à la nuit
pleine. Deux ou trois voitures de la Cour se suivaient. La Reine
conduisait le premier équipage; moi, le second; quelque officier ou une
des dames d'honneur, plus tard, ma soeur Clémentine, le troisième. Avec
nous venaient souvent le Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de
la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le bon général Donny,
le général Van Den Smissen, quelques-unes des dames d'honneur et autres
fidèles de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt de Soignes,
les environs de Spa, les Ardennes virent plus d'une fois la Reine dans
une clairière, assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans un de
ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles, sortis des cantines
royales. Que de bonnes choses il y avait! Le goût m'en revient aux
lèvres. Comme la Belgique était bonne alors, et quel air pur nous
rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais l'avenir.
Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine emportait la carte et
faisait elle-même son itinéraire, avec la sûreté d'un officier
d'état-major, et m'enseignait, ainsi qu'à mes soeurs, à savoir nous
orienter.
A cette époque, l'automobile n'avait pas encore ravagé le monde. J'ai lu
ce mot stupéfiant d'un Français: «La vitesse est l'aristocratie du
mouvement.» A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie de la
pensée.
L'automobile est parfois un bienfait individuel, et, constamment, un
fléau général. A côté de quelques satisfactions et commodités qu'elle
procure, elle bouleverse l'existence en la précipitant.
Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres impressions d'une
journée d'expédition qu'on n'en a, maintenant, au long de trois semaines
de haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables haies de
peupliers, entrecoupées d'apparitions de champs, de toits, de volailles,
dans une trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la boue qui
salit.
Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la parure et l'agrément de
la meilleure société européenne. L'exemple de la Reine y fut pour
quelque chose.
En France, dans la famille d'Orléans, qui est la nôtre, le duc et la
duchesse de Chartres donnaient le ton aussi bien à Cannes qu'en
Normandie, et dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse
pratiquait l'équitation en admirable amazone. J'ai gardé le souvenir de
ses yeux noirs, de ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne
fait de grâce naturelle et de distinction innée.
Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, était d'une galanterie
exquise. Il fut pour moi des plus empressés, ainsi que son frère, le duc
de Montpensier. Nous étions très gais. Les personnages graves de la
famille nous regardaient d'un oeil sévère.
Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand seigneur, au duc d'Aumale,
fidèle ami de la Belgique et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et
noble physionomie que la France républicaine commit la faute de ne pas
utiliser. Il se vengea comme il était capable de le faire, en comblant
de ses bienfaits son aveugle patrie.
J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur attendrie. Je me
revois, dans une chambre au rez-de-chaussée, donnant sur les douves,
dans ce Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce qui comptait,
en France, lorsqu'il recevait, ajoutait fréquemment à sa compagnie la
grande figure du prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre
pour l'honorer.
La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour l'autre un attachement
réciproque. Lorsque vinrent, pour ma mère, les amertumes d'une situation
rendue difficile, puis impossible par l'oubli, dans le Roi, de ce que
l'homme devait au Prince, le duc d'Aumale fut de ces amis inappréciables
dont la délicate compréhension et la fidèle pensée consolent des
délaissements.
Dévouée au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu aussi la comtesse de Paris,
chez laquelle j'ai séjourné, au château d'Eu. C'était une femme
originale, voire fantasque, mais d'une bonté joyeuse et agissante.
Une autre femme de la famille d'Orléans me fut, de bonne heure,
familière: la princesse Clémentine, de mémoire respectée, fille du roi
Louis-Philippe et femme du prince Auguste de Cobourg.
Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son fils aîné. Mon espoir
fut alors qu'elle serait pour moi une seconde mère. Il ne tint ni à sa
bonté, ni à mon désir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent
s'accorder.
Ma gratitude évoque aussi mes très proches, le comte et la comtesse de
Flandre, et tant de bontés que je n'ai pas oubliées. Leur noble vie
connut l'affreuse tristesse de l'écroulement d'un avenir tendrement
préparé. Mais Dieu leur avait accordé des réserves d'affections et
d'espérances.
J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus tendre enfance: la
Reine Marie-Amélie, veuve du Roi Louis-Philippe.
Cette femme d'élite, qui porta son deuil et son exil avec tant de
dignité, fut mon arrière-grand'mère, et ma marraine. Elle s'était
retirée au château de Claremond, en Angleterre.
A la nouvelle de ma venue au monde, une de ses premières questions fut:
«A-t-elle de petites oreilles?»
Elle témoigna le désir que je fusse nommée Louise-Marie, en souvenir de
sa fille, ma vénérée grand'mère, première Reine des Belges.
Je revois la douce et vénérable aïeule aux boucles blanches émergeant du
bonnet de dentelle à larges brides. Je revois le petit déjeûner du
matin, à côté de la bergère profonde, et le pain à la grecque donné de
sa main, lorsqu'on avait été sage. Puis le poney, porteur du double
panier dans lequel on nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours,
et moi, pour la promenade quotidienne dans les allées du grand parc.
La Reine avait comme lectrice une demoiselle Müser, une Allemande qui
fut l'amie, la compagne constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune
alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai pieusement gardé en
moi l'image, la voix, la tendresse de mon arrière-grand'mère
Marie-Amélie, Reine des Français.
De mes deux soeurs que mon souvenir revoit toujours dans l'heureux temps
où nous ignorions encore ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et
l'autre se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi, Clémentine,
bien plus tard.
Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme, était d'une grande
fraîcheur et beauté. Clémentine, très belle aussi, avait plus de charme.
Le destin lui a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a donné
des vues et des directives que nous n'avons pas eues. Chaque nature a
ses dons et ses chances. Loterie humaine.
Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon, et les possibilités
diverses qu'un nom aussi éclatant porte avec lui. Stéphanie a fait un
mariage qui semblait resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes.
Je parle du premier, car elle s'est mariée deux fois. La première fois,
elle a eu le bonheur d'épouser un être chevaleresque, et qui était,
peut-être, le plus remarquable des jeunes hommes de son temps. Il lui
apportait en partage la couronne de Charles-Quint et les trônes
d'Autriche-Hongrie... Couronne et trônes ont disparu, comme emportés par
un magicien infernal, et ma soeur est restée, pour l'Histoire, la veuve
de l'archiduc Rodolphe. Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il
mourut.
Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient les divers
personnages qui parlaient à mon intelligence et à mon coeur, à l'âge où
ils s'ouvraient. Il n'offre rien que de très connu.
Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château de Laeken. Il ne me
reste aucune impression agréable du Palais de Bruxelles, quoique je
n'aie pas oublié la galerie et les salons dont les beaux tableaux
m'intéressaient, surtout un Charles II, par Van Dyck, vêtu de noir, pâle
et noble visage où je croyais lire la mélancolie du destin des Rois.
J'ai vu beaucoup de demeures princières et royales. Elles se ressemblent
toutes comme les Musées, et sont, de même, en général, austères et
fatigantes. Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers pour soi seule,
que dix salons et cinq cents toiles qui sont à tout le monde.
Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait moins absorbant;
nous avions plus de liberté, plus d'espace. Je ne me privais ni de
courir, ni de sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès le
bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le garçon. J'étais forte,
vive et endiablée.
Je passais pour une enfant volontaire et avide de s'instruire. Mon
habitude de poser des questions m'avait fait surnommer _Madame
Pourquoi?_ J'ai toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive
passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de pied et de poing ma
gouvernante qui, par un faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais
dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé, voulut en tirer la
cause au clair. Sa conclusion fut que j'avais raison, dans le fond,
sinon dans la forme, et que mon caractère était celui d'une nature
entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, la franchise et
l'équité. On renvoya la gouvernante.
La Reine, bien des fois, rappela cet incident et les paroles du docteur.
Ce médecin, si dévoué à ma famille et trop tôt disparu, sauva ma soeur
Stéphanie d'une fièvre typhoïde à la suite de laquelle le Roi et la
Reine nous emmenèrent à Biarritz. Le changement d'air était nécessaire à
notre convalescence. Nous occupions la même chambre donnant sur la mer,
à la villa Eugénie, ma soeur et moi. J'avais treize ans, Stéphanie sept.
Je prenais soin d'elle. Il ne fallait pas qu'elle eût froid. Une nuit,
un vent de tempête se leva, venant du large et poussant des trombes
d'eau.
Réveillée, je cours en chemise à la fenêtre, qui s'était ouverte. Le
système de fermeture ne fonctionne pas ou je suis maladroite: je
n'arrive pas à fermer. Le vent arrivait si furieux qu'à chaque moment,
j'étais repoussée dans mon effort. Je tremblais: j'avais peur pour
Stéphanie. Je continuai de lutter contre le souffle de l'océan déchaîné.
Que dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens seulement qu'on me
trouva glacée, trempée, grelottante, et qu'on me mit dans un lit chaud.
Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer dire à la Reine:
--Voilà toute cette enfant: une autre aurait appelé, sonné. Elle n'a pas
voulu d'aide pour protéger sa soeur, et la tempête ne l'a pas effrayée.
Elle n'écoutera qu'elle-même et ne reculera pas.
Hélas! chacun est fait au gré de la destinée.
Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle rigueur fut la mort
de mon frère Léopold.
J'avais pour lui les sentiments d'une soeur aimante et maternelle.
C'était mon bien, ma chose, mon enfant. Nous grandissions côte à côte,
moi tirant de mes douze mois d'avance une autorité considérable. Et
j'étais respectueusement obéie.
Léopold, duc de Brabant, comte de Hainaut, aimait à jouer avec des
poupées; je préférais, de beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre
oncle, l'archiduc Etienne, frère de ma mère, un des meilleurs hommes et
des plus distingués que la terre ait portés, nous avait donné deux
poupées hongroises, chef-d'oeuvre du genre.
La mienne fut baptisée _Figaro_. Souvenir imprévu de Beaumarchais,
ennemi des cours. Qui l'appela ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire.
Celle de mon frère reçut le nom plus modeste et romantique d'_Irma_.
Il fut un temps où Figaro et Irma réjouirent le Palais et Laeken. Ils
déridèrent même le Roi. J'organisais des représentations avec Léopold,
Irma et Figaro, à rendre jaloux Bartholo!
Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et moi, comme on peut
l'être à notre âge; et la mort venait. Ce fut un déchirement de mon
être, cette disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième année.
J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le renier...
Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait, pour mon coeur,
ce qu'il y avait de plus précieux dans le monde, après notre mère
adorée. Je ne concevais pas plus l'existence sans lui que le jour sans
lumière. Et il partit... Je le pleure encore! Il y a plus de cinquante
ans de cela!
S'il avait vécu, que de choses changées!
Notre Maison, frappée dans la descendance mâle de sa branche aînée, ne
devait pas se relever de cet arrêt du sort. La Belgique saura se
souvenir de la grande oeuvre accomplie par elle. Mon père et mon
grand-père l'ont faite ce qu'elle est.
Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur la terre fut ma
grand'mère, l'immortelle reine Louise. Tant de larmes versées sur sa
mort ont laissé leur trace dans le coeur de la Belgique.
De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait solennellement M.
Delehaye, président de la Chambre des Représentants, dans l'adresse au
Roi, lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet 1856, pour célébrer
le 25e anniversaire de son accession à la couronne.
«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie éclataient à votre
couronnement, et, cependant, Sire, vous étiez seul alors sur votre
trône, avec vos qualités éminentes et la perspective de belles alliances
politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul, vous vous présentez au
pays appuyé sur vos deux fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée
et regrettée comme une mère, environné de la famille royale, avec
d'illustres alliances contractées, avec la confiance et le sympathique
appui des gouvernements étrangers, avec une renommée qui a grandi et
l'amour des Belges qui a grandi plus encore que cette renommée. Sire!
Nous pouvons avoir foi dans l'avenir...»
Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir encore foi dans
l'avenir?
J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle à la Reine, j'en
appelle au Roi, près de qui je fus trop souvent desservie et trahie...
De ce monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de la terre, il
peut voir clair en moi!