Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand homme.
Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer et de tirer parti
des valeurs qu'il lui est facile de grouper autour de lui. Bien peu,
d'ailleurs, l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins par
le coeur, pour avoir le goût des supériorités.
En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne songea pas à réunir autour
de lui une élite qui l'aurait inspiré. Il n'avait ni les ressources
d'hommes que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple développa
dans son royaume. La Belgique était encore un Etat adolescent et dont la
croissance exigeait les soins d'une main habile et exclusive.
Elle est venue au monde faite de deux pays jumeaux, fort différents de
caractère. Ils sont unis par une même loi. Leur même politique nationale
est comme une membrane qui doit les tenir assemblés. Mais une telle
constitution n'est pas sans inconvénient.
Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète que, pour durer et se
fortifier, la Belgique avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui
ferait en elle l'unification des intelligences et des efforts et qui lui
permettrait de prendre une place plus grande dans le monde.
Il avait étudié la carte de la terre et conçu le projet inouï de doter
son petit royaume d'un immense domaine colonial. Il n'avait pas
d'argent, il n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y
enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle.
L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, est toujours celui dont
le mutisme effraya mon enfance.
La Reine est assise, ayant en main un livre qu'elle ne lit point. Elle
me tient près d'elle, en suivant des yeux le souverain. Les portes du
salon sont ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient, les
mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans nous regarder, sans que
rien le dérange de sa méditation interminable. Autour d'elle, le silence
s'est fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit l'accès
de l'appartement royal. La Reine et moi, nous sommes les prisonnières
involontaires de ce prisonnier de sa volonté.
Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante et sa physionomie
si caractéristique sont connues même des générations nouvelles. Elles en
ont vu l'image populaire. La photographie ne saurait rendre l'expression
de finesse sceptique de son regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte
brun clair, prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui, arrêtée
sur nous quand nous étions en faute, mes soeurs et moi, nous terrifiait
plus que les reproches et punitions.
La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque chose d'enveloppé, et,
par instant, de nasillard, était, dans la colère, d'une dureté de
pierre. Mais, s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur et
de l'émotion. On parle encore de la manière dont il prononça le discours
du Trône, après la mort de Léopold Ier, et de ce début émouvant: «La
Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un père...»
S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le Roi se mêlait de
montrer de l'esprit, c'était un esprit à l'emporte-pièce, mais il en
avait, et beaucoup. J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements
sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il en est qui vivent
encore, et qui seraient très flattés; il en est d'autres qui le seraient
moins.
Le Roi ne s'occupait guère de mes soeurs et de moi. Ses caresses étaient
rares et brèves. Nous étions, devant lui, toujours impressionnées. Il
nous paraissait Roi bien plus que père.
A l'égard de son attitude chez la Reine, si je remonte jusqu'au plus
lointain de mes souvenirs, je vois toujours un homme absorbé, parlant
peu.
Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement en tiers avec nos
parents réunis. Moi seule qui, par mon âge et l'avance que j'ai eu sur
mes soeurs, ai pu être près de notre père et de notre mère alors que les
difficultés entre eux n'étaient pas commencées, je n'arrive pas à me
souvenir de quelque douceur ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée.
Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la Reine, avait le culte des
fleurs, ne manquait jamais, à une certaine époque (ce devait être vers
mes onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine, à notre mère. Il
était allé les cueillir dans les jardins royaux. Il arrivait dans
l'appartement de la Reine, chargé de sa moisson odorante, et il disait:
«Voici, ma bonne femme.»
Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la parure des vases, moi,
surtout, la grande, et qui avais appris de la Reine à aimer et disposer
les fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui mettent dans le
_home_ des parfums, des couleurs, des caresses, du repos, quintessence
de la terre et du ciel.
Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia. Je fus éblouie. J'avais
à peu près treize ans. J'ai longtemps espéré, mais en vain, que cette
gracieuseté paternelle se renouvellerait.
Ce prince de génie, dont les conceptions politiques et sa façon de mener
les négociations utiles à la Belgique font l'admiration, sinon de ceux
qui leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences d'autres
pays, était, par certains côtés, singulièrement minutieux. Il tenait à
ce qu'il portait, à ce qu'il avait personnellement, d'une manière
obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins, à Laeken, avec rigueur.
Des pêches énormes et succulentes poussaient en espalier, et le Roi en
était fier. J'avais la passion des pêches. J'osai, un soir, me régaler
d'une d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et, cette
année-là, l'espalier donnait beaucoup de fruits.
Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique affaire.
Promptement soupçonnée, j'avouai mon crime et je fus punie. Le Roi
savait le compte de ses pêches!
Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le matérialisme
l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme. Je ne me permettrai pas de
supposer qu'il ne croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en faisait
une autre idée que la Reine. Elle en souffrait. Il persistait dans sa
façon de penser.
Il allait à la messe le dimanche. C'était un exemple qu'il devait à la
cour et au peuple. Or, il fut un temps où il escortait la Reine à
l'office, en prenant d'autorité _Squib_, un minuscule _ratler_ que ma
mère affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne:
il l'appelait le _Squib_.
Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien
qui ne bougeait, comme terrifié. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux
entendaient la messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait pas
que ce fût très catholique. L'office achevé, le Roi, toujours chargé «du
Squib», allait, à travers les salons, jusqu'à la salle à manger où il
déposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine.
De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo.
J'ai su, j'ai vécu par ricochet les alternatives de crainte et
d'espérance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque
entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'était d'ailleurs
à voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le
mieux.
Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impératrice
Charlotte, administrée par le Roi, se trouvèrent un moment engagées, non
sans risque, dans la conquête et l'organisation des possessions que
l'une ou l'autre des grandes Puissances européennes pouvait disputer à
la Belgique. Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit habilement
entre les Puissances. L'Histoire connaît son oeuvre. Elle dit quel
profond politique il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient
plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance dans l'âme belge.
Elle a montré sa grandeur en 1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour,
dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux armer contre
le danger de guerre, les réparations que sa gloire mérite.
Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont pu faire de tort qu'à
lui-même et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a même
bénéficié, au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au
Roi de lui attribuer, sans réserver la part de ses filles, ainsi
exclues, par lui, de la famille belge.
Ici, nous touchons à un côté du caractère du Roi qualifié de
contre-nature par les psychologues, comme la législation dont le
gouvernement belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes,
contraire au Droit.
L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, est que le Roi
voulut passer outre au droit naturel.
J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, dès avant son mariage,
ou peu s'en faut, le Roi annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun
bénéfice de la charge royale et que sa fortune, en tout état de cause,
ne saurait s'accroître au bénéfice de ses descendants.
Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme
comme un autre: sa charge vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi
pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du génie, et il
faudrait que ce fût une raison pour que ses enfants aient pu être bien
et dûment dépouillés d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien
propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse paternelle!
Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles de son immense
accroissement de richesse? Voilà ce qu'il faut préciser.
Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes soeurs et moi, au
minimum de ce qu'il croirait convenable de nous attribuer, c'est-à-dire
beaucoup moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives, parce
qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne vit jamais en nous que
des héritières repoussées par son ambition, torturée de n'avoir pas de
descendance mâle.
Seule de mes soeurs, j'ai pu observer que, dans les années qui suivirent
la mort de son fils, le Roi, à diverses reprises, se montra d'une humeur
différente avec notre mère; il fut même aimable et plus fréquent. J'ai
compris, devenue femme.
Clémentine vint au monde. Sa naissance avait été précédée d'une
espérance déçue; et l'enfant qui arrivait était encore une fille!
Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable épouse à laquelle Dieu
refusait de rendre un fils. Mystère des épreuves humaines.
Quant aux filles nées de l'union royale, elles furent acceptées,
tolérées, sans que le coeur du Roi s'ouvrît vraiment pour elles.
Cependant, nous n'en fûmes pas totalement exclues. Les sentiments de
notre père à notre égard varièrent selon les circonstances, et pour moi,
notamment, selon les calomnies et les intrigues. Ma soeur Stéphanie eut
aussi à en souffrir.
Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au loin, privées de
l'occasion de revoir souvent le Roi, nous ne pouvions prétendre à être
l'objet de sa constante pensée. Nous courions le risque d'être aisément
desservies par des courtisans au service de nos ennemis.
Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui toute la tendresse qu'il
pouvait accorder à l'une de ses trois descendantes, restée près de lui
et qui l'entourait d'affection filiale, et conservait à la Maison Royale
les traditions qu'à défaut de la Reine, savait y représenter une fille
de la mère que nous avons eue.
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