_De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque ne peut y répondre._
Mon dessein n'est point de faire ici l'éloge du Mariage, & moins encore
d'outrer les choses sur ce sujet, comme a fait un Auteur moderne dont
les éxagérations ont été fort relevées[149]. Je n'ai pas dessein non
plus d'éxaminer à fond la matiére du mariage; Sanchez & Pontius y ont
trouvé de quoi faire chacun un gros volume in folio; & nous avons vû
depuis peu, qu'un Ecclésiastique de Florence nommé Charles Mazzi, a
tâché de traiter succinctement ce sujet & de réduire ce qu'on en a dit
en abregé comme il paroît par le titre de son Ouvrage, qui est, _Mare
Magnum Sacramenti Matrimonii in exiguo_; Cependant, son Livre est un
Volume in folio; Ce qui a donné lieu à un habile homme de dire[150], que
puis que l'Auteur, en nous donnant un in folio, ne nous montre qu'en
petit l'ocean du mariage; combien de volumes faudroit-il pour nous le
montrer en grand? Quoi qu'il en soit, c'est une matiére si vaste, si
agitée, si pleine d'écueils, que les Théologiens Casuistes ne sçavent
comment faire pour l'épuiser, & qu'ils se trouvent souvent incertains de
la route qu'ils doivent tenir; Je me contenterai donc de poser quelques
principes généraux par lesquels je ferai connoître la nature & le but du
mariage, pour en tirer ensuite des conséquences nécessaires au sujet
particulier que je traite.
Le Mariage est, selon la définition que les Jurisconsultes en donnent,
un consentement de l'homme & de la femme, de passer leur vie ensemble
dans une union perpétuelle, qui ne soit séparable que par la mort de
l'un ou de l'autre; [151]_Viri & mulieris conjunctio individuam vitæ
consuetudinem continens_. Quoi que cette définition soit donnée par des
Jurisconsultes qui ont été les oracles de la Jurisprudence, j'oserai
dire néanmoins qu'elle n'est point juste; car si elle l'étoit, la
Tourterelle qui ne s'accouple qu'avec un mâle, & qui ne se laisse point
approcher par un autre lors que le premier est mort, auroit contracté un
mariage; ce qu'on ne peut pas dire d'une bête destituée de raison &
d'intelligence. D'ailleurs, le concubinage constant avec une seule femme
seroit aussi un véritable mariage, ce qui est contraire à l'institution
de son union. Toutes les unions qui sont indivisibles dans la société ne
sont pas des mariages; cependant, pour ne pas disputer ici contre une
définition reçûë depuis tant de siécles, je dirai seulement qu'elle
contient deux expressions qui demandent quelqu'éclaircissement; l'une
est le mot _conjunctio_, il ne se prend pas simplement pour le
consentement des contractans, il se prend aussi _pro corporum
commixtione_. L'autre est le terme _individuam_, il s'entend de ceux qui
contractant mariage lesquels sont censez avoir dessein de vivre ensemble
dans l'union jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre, car le divorce étoit
permis chez les Romains, comme on le voit par le tître entier du Code de
_Repudiis_, & du Digeste _De Divortiis & Repudiis_. Ce que je dirai dans
la suite de ce chapitre pourra satisfaire aux doutes auxquels ces mots
ont donné lieu.
Le Mariage est la plus excellente de toutes les unions. 1. Parce que
c'est Dieu qui l'a institué dans le Paradis terrestre, durant l'état
d'innocence. 2. Parce qu'il n'y a rien qui convienne mieux à l'homme que
le mariage, ni qui se rapporte plus parfaitement à ses besoins. 3. Parce
que le mariage est très nécessaire au monde pour y conserver les
Sociétez, & pour y entretenir la sagesse & la pudeur.
La différence des séxes & ces paroles, _croissez & multipliez_, que Dieu
a prononcées lui-même lors qu'il les joignit ensemble, qu'il institua le
mariage & qu'il le benit, font voir manifestement que le but de cette
union n'est autre que la propagation du genre humain. Cette union ne
peut donc point passer pour un simple consentement de demeurer ensemble,
comme quelques-uns l'ont crû, mais _pro corporum commixtione_, ou _pro
copula carnali_. Ces paroles de Dieu, _& ils seront deux dans une même
chair_, ne signifient autre chose. Les Canonistes ne regardent le gendre
& la fille que comme une seule & même personne, comme un seul & même
enfant, _si vir & uxor non jam duo sed una caro sunt, Non aliter est
nurus reputanda quam filia_, or ils ne peuvent être una caro que par la
consommation du mariage, _non aliter vir & uxor mulier non possunt una
caro fieri nisi carnali copulâ sibi cohæreant_; ce sont les termes qui
sont employez dans le droit Canon[152]. En effet, si ces paroles ne
signifioient qu'un simple consentement, quel sens pourroit-on donner à
cette expression de Saint Paul, _Ne sçavez-vous pas que celui qui
s'attache avec une femme débauchée est fait un même corps avec elle, car
les deux_, est-il dit, _deviendront une même chair_. Un homme qui commet
paillardise avec une femme, ne s'engage pas à demeurer toûjours avec
elle, comment donc est-il fait un même corps avec elle? Ce ne peut être
que _per corporum commixtionem_, ou _per copulam carnalem_, comme je
l'ai dit; Or quel but peut avoir cette conjonction, selon l'intention de
Dieu qui en a été l'Instituteur? Ça été de procurer lignée, d'engendrer
des enfans; _Croissez & multipliez_, dit-il, voila pourquoi je vous
joins ensemble; Il ne dit pas, _divertissez-vous, donnez l'essor à vos
passions brutales. Faites tout ce que vos sens & la nature éxigeront de
vous, uniquement dans la vûë de leur plaire & de les satisfaire_.
D'ailleurs, Adam étant dans l'état d'innocence, le dessein de Dieu ne
pouvoit pas être de lui donner cette liberté, il n'avoit point alors de
ces convoitises charnelles qui sont nées avec ses successeurs depuis sa
chute. Il est vrai que quelques Interprétes ont crû que ce mot
_croissez_ ne regardoit que la grandeur du corps; mais outre qu'il est
certain que le mot original signifie, _fructifiez_, & que c'est en ce
sens qu'il est dit au Pseaume 132., _l'Eternel a juré la vérité à David,
il ne s'en détournera point, je mettrai du fruit de ton ventre sur ton
Trône_, c'est à dire, quelqu'un des tiens & de ta postérité; c'est en ce
même sens qu'Elizabeth dit en passant à Marie, _benit est le fruit de
ton ventre_, les Auteurs profanes se servent de la même expression dans
le même sens, témoin celui-ci du Poëte Claudien,[153]
_Nascitur ad fructum mulier prolemque futuram._
Cette expression est aussi connuë dans le droit Canon[154], dans lequel
_Mater in procreatione filiæ dicitur radix, Filius Verò flos & pomum_,
outre tout cela dis-je, il est certain que le mot _multipliez_ qui suit
celui-ci, _fructifiez_, ôte toute l'ambiguité qu'il pouroit y avoir; &
d'ailleurs, le Prophete Malachie explique les paroles de Dieu d'une
maniére claire & qui ne laisse aucun doute dans l'esprit; Il parle à un
mari de sa femme légitime en vertu d'un Contract qu'il a fait avec elle,
& il lui dit, _N'est-elle pas l'ouvrage du même Dieu, & n'est-ce pas son
souffle qui l'a animée comme vous? Et que demande cet Auteur unique de
l'un & de l'autre, sinon qu'il sorte de vous une race d'enfans de Dieu!_
Saint Paul nous en donne un Commentaire à peu près pareil, lors que
parlant des veuves il dit, [155]qu'_il veut que les jeunes se marient &
qu'elles mettent des enfans au monde_; on prend donc des femmes & on se
marie avec elles pour en avoir des fils & des filles, _afin de
multiplier & de ne point laisser périr nôtre nombre_, comme s'exprime le
Prophete Jerémie[156]. Dieu donc n'a établi le mariage que pour susciter
lignée, & par ce moyen nous rendre en quelque façon vivans après nôtre
mort; [157]_Natura nos docet parentes pios liberorum procreandorum animo
& voto uxores ducere. ...... Et enim id circò Filios filiasve concipimus
atque edimus ut ex prole eorum, earumve, diuturnitatis nobis memoriam in
ævum relinquamus_; De là vient que quelques Interprétes estiment que
Jésus Christ dans Saint Luc[158], dit que ceux qui seront ressuscitez ne
se marieront point; car, dit-il, _ils ne pourront plus mourir_, comme
s'il vouloit dire que le mariage n'étant établi que pour nous substituer
des successeurs après nôtre mort il ne sera plus nécessaire de se marier
après la résurrection, puis qu'alors on ne pourra plus mourir. Le desir
d'avoir lignée est dans l'homme & dans la femme, mais on dit qu'il est
plus grand aux femmes qu'aux hommes, & que de là vient que ce contract a
pris son nom de la femme plûtôt que de l'homme, _Matrimonium_,
dit-on[159], _a matris nomine, non adepto jam, sed cum spe & omine jam
adipiscendi_. Mais j'avouë que je ne suis point du tout de ce sentiment,
car il est certain que l'homme perpétuant son nom & sa réputation par le
moyen de ses enfans, doit souhaiter beaucoup plus d'en avoir, que la
femme dont le nom est éteint lors qu'elle se marie, parce qu'elle prend
celui de son mari, & dont la réputation consiste uniquement à faire son
devoir envers son mari & envers sa famille, _la gloire de la femme_, au
reste, _étant le mari_, comme parle Saint Paul; D'ailleurs, pour me
servir de l'expression des Canonistes[160], _filius matri ante partum
est onerosus, in partu dolorosus, post partum laboriosus_. Je croirois
donc qu'il seroit plus vrai-semblable de dire que le mariage prend son
nom de la femme, parce qu'elle contribuë plus au mariage que l'homme.
Quoi qu'il en soit, il résulte toûjours de tout ceci, que le desir
d'engendrer est le but & la fin du mariage; les Philosophes eux-mêmes en
conviennent, _Quem admodùm_, disent-ils, _homo naturaliter &
substantialiter est Animal, ita est vivens, Naturalissimum autem opus
viventium est generare sibi simile; perfectum est_, disent-ils encore,
_unum quodque, cum simile sibi producere potest_. Suivant ces maximes,
comment le mariage peut-il convenir à un Eunuque? Comment peut-il être
capable de le contracter? Et ne paroît-il pas que l'Eunuchisme & le
mariage sont deux choses incompatibles & essentiellement opposées? Aussi
les Payens, quoi qu'ils ne se conduisissent qu'à la lueur de la raison
humaine obscure & bornée, ne vouloient pas qu'on contractât mariage à
aucun autre but qu'à celui de procréer lignée. Voici un éxemple qui le
fait bien voir; «Septitie mére des Trachales Ariminsens, pour leur faire
dépit, bien qu'elle fût hors d'âge de porter enfans, épousa un Publicius
aussi fort âgé, & par un testament les priva de sa succession; ces deux
fils s'en étans plains au Divin Auguste, il déclara le mariage nul, &
cassa le testament, voulant que ses enfans fussent ses héritiers, &
refusant même au vieillard l'avantage que cette femme lui faisoit à
cause qu'ils avoient contracté leur mariage sans espérance d'avoir
lignée. Si la justice même s'étoit mise dans son Trône, & qu'elle eût
pris connoissance de cette affaire, auroit elle plus équitablement &
plus gravement prononcé?» Parmi les bêtes mêmes qui n'ont point péché &
qui sont toutes demeurées dans les termes de leur nature, qui suivent
toutes leur ordre, les femelles ne souffrent le mâle que pour devenir
méres.