RÊVE D'EMPEREUR

Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se

draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de

ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies».

Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon

III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement

de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant

et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient

permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les

silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure

essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait

un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le

faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de

la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a

ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un

grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son

ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant,

conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du

«rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le

palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son

histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on

pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de

cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt

l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître

revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire».

M. Frédéric Loliée insiste peu sur les faits, déjà connus, et que l'on

pourra d'ailleurs retrouver, fort agréablement liés, commentés et

illustrés, dans l'ouvrage du comte Fleury et de M. Louis Sonolet, sur la

_Société du second Empire_[6]. M. Loliée concentre son observation sur

la vie intérieure, sur l'évolution d'âme; et les traits qu'il dégage en

force et en relief composent le portrait moral le plus impressionnant et

le plus vrai peut-être que l'on nous ait jusqu'ici donné du rêveur

impérial.

L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 · 第 26 / 41 题