LES LIVRES DE LA TERRE

Quelques livres de la terre nous sont venus liés ensemble comme une

gerbe d'automne. Ils renferment un peu de la même âme; ils répandent une

harmonie de parfums qui évoquent nos vacances trop vite interrompues

parmi les bois, les sillons et les vignes. Ces livres sont: _Au Pays

d'Oïl_, par M. Jean Revel; le _Vieux Gamin_, par M. Gaston Roupnel et le

_Roman de la Forêt_, de M. Jean Nesmy, auxquels il faut joindre le

_Planet Saint-Eloy_, de M. Roux-Servine, qui nous dit la vie et la mort

de la tradition provinciale sur la «placette» d'une petite ville de

Provence.

Nous devons à M. Jean Revel de fortes études sur la vie terrienne:

«Rustres», «Contes normands», les «Hôtes de l'Estuaire», «Terriens». On

lira avec le même goût les savoureuses et émouvantes nouvelles qu'il a

réunies sous ce titre: Au _Pays d'Oïl_[1]. M. Jean Revel a foi dans les

destinées de la littérature provinciale, qu'il a dotée généreusement

d'un prix annuel de 800 francs. Il continue d'écrire lui-même, pour

l'exemple, et avec raison, puisque son talent reste chaud et jeune.

Le _Roman de la Forêt_[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous

en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise.

Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très

beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où

il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions

de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois

mouillés:

«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites

aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des

branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces,

gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache

l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la

hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...»

Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la

forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout

le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre

saisons.

M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en

pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec

ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de

villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point

certes que le _Vieux Garain_[3] prenne dans ce récit un visage de saint.

Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa

jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes

sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le

bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu

débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa

sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits

bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre.

[Note 1: Édition Fasquelle.]

[Note 2: Édition B. Grasset.]

[Note 3: Édition Fasquelle.]

M. Roux-Servine, l'auteur du _Planet Saint-Eloy_[4], nous offre, pour

ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique,

pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en

bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et

peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la

meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage

du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en

apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il

nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence,

irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment

entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels

renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de

vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux

demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la

seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se

déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche

et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants

sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que

l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne,

traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret

quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire

bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le

connaître et affirment l'aimer.

[Note 4: Édition du «Provençal de Paris» 15, rue du Faubourg-Montmartre.]

L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 · 第 25 / 41 题