Le pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque
sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès
d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à
revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle
originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte.
Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu,
ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la
résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer
rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M.
Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques.
Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins,
arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins,
l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune;
l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels.
Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière
dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de
mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de
crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant
alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement
stériles.
L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux
premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres
d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du
niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de
toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le
«Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit
pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux
collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à
l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à
l'alimentation de Nîmes.
Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers
environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste
s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont
loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande
étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux
aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le
monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui
l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval,
appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la
particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le
fonds d'un particulier.
[Illustration: Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone de
protection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenant
en grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent les
endroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.]
[Illustration: 1.--Fourche formée par le chemin de grande communication
(à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangée d'arches, et
par l'entrée (à droite) du chemin privé de M. Calderon.--_Phot. Ch.
Bernheim._]
La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette
partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence,
aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des
eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon.
L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la
rivière était navigable ou flottable.
Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède
simplement:
Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;
Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre
la projection des arches inférieures;
Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités
du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État
pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.
Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce
indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État.
Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838;
l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en
1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M.
Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.
[Illustration: 3--Le chemin de grande communication franchissant le
Gardon par le pont moderne juxtaposé au pont antique contre la rangée
des premières arches.]
Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait
construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le
même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à
peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont
appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande
communication n° 32.
Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de
M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une
atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de
l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut
pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.
[Illustration: 2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété de M.
Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les arches du
pont.--_Phot. Ch. Bernheim._]
Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat,
qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont
de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui
appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut
vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède
depuis 1894.
On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur
qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval
de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous
la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents
mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge
inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150
ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain
dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul
point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue.
Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.
Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de
son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a
créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête,
dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de
Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent
sous les yeux des gendarmes débordés.
Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son
chemin privé, et il semble _provisoirement_ maître de la situation. Car,
comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété
du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut,
il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du
chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».
L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec
une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la
division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts,
est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé
d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue».
M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain
d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.
Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas
désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune
et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après
l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les
abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept
seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare.
Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le
département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le
faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi
de 1841.
Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.
Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on
conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a,
dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant
son mobilier et usant de son billard.
En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre,
M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui
sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les
Français applaudiront à ce geste élégant.