On ouvre un paquet, scellé du cachet de la Commune et renfermant les
objets trouvés sur la Reine, le 2 août, au moment où elle a été écrouée
à la Conciergerie. Il y a là des portefeuilles, des portraits, des
cheveux[1647]. L'accusation n'y pourrait-elle découvrir quelque pièce
de conviction contre l'accusée? Ne seraient-ce point par hasard des
insignes contre-révolutionnaires? Et ce portefeuille de maroquin rouge
ou ce livret de moire verte n'auraient-ils pas reçu la confidence de
quelque complot contre la liberté? Non, ces portraits sont ceux de
la princesse de Lamballe et de deux amies d'enfance, les «Dames de
Mecklembourg et de Hesse». Ce portefeuille ne contient que l'adresse du
médecin de la Reine ou des femmes chargées de son linge. Ces cheveux
sont ceux de son mari et de ses enfants.
A défaut d'accusateurs parmi les serviteurs de l'ancien régime et de
l'ancienne Cour, ou parmi les hommes de 89, va-t-on au moins en trouver
chez les serviteurs de la Révolution, chez les hommes de 93, chez les
séides de Robespierre et d'Hébert? Les voici qui défilent devant le
Tribunal. Voici Simon, le «gouverneur du fils Capet». Voici Mathey,
le concierge de la Tour du Temple. Ont-ils quelque chose de sérieux à
alléguer? Contre les administrateurs de police, des accusations vagues,
des propos insignifiants, des hypothèses; contre la Reine, rien.
En voici un, cependant, un espion de police, Tisset, l'auteur d'un
recueil infâme, _le Compte rendu aux sans-culottes de la République
française par très haute, très puissante et très expéditive dame
Guillotine_, qui, plus heureux ou plus habile que les autres, arrive
les mains pleines de faits. Tisset a découvert, chez le trésorier de
la liste civile, Septeuil, de nombreuses notes de paiements faits à
Favras, Bouillé et autres conspirateurs. Il a vu, il a tenu dans ses
doigts _deux_ bons de quatre-vingt mille livres, signés _Antoinette_.
Ces bons ont été déposés à la commission des Vingt-Quatre qui, depuis,
a été dissoute.
Et voici le ci-devant secrétaire de la commission des Vingt-Quatre,
Garnerin, qui déclare avoir vu _le_ bon de quatre-vingt mille livres,
signé _Antoinette_, au profit de la ci-devant Polignac. Ce bon, comme
les autres pièces, a été remis à Valazé, membre de la commission.
Garnerin en sait même plus long: il sait que la Cour a fait faire des
accaparements, pour «procurer un surhaussement dans le prix des denrées
et par là dégoûter le peuple de la Révolution et de la liberté».
La Reine, interpellée, déclare n'avoir aucune connaissance de ces
accaparements; mais elle interroge à son tour; elle demande de quelle
date sont ces deux bons qui, pour Garnerin, se réduisent déjà à un
seul, et Tisset, troublé, répond que l'un d'eux est du 10 août 1792,
comme si, ce jour-là, pendant l'attaque des Tuileries ou dans la loge
du _Logographe_, la Reine avait pu envoyer un bon de quatre-vingt
mille livres à Septeuil. L'accusation tombe sous le ridicule, et Valazé
lui porte le dernier coup, en transformant le bon de quatre-vingt mille
livres en une quittance de quinze ou vingt mille livres, dont il ne
se rappelle plus le destinataire. Et cette quittance même, on ne la
produit pas.
C'est sur cet échec de l'accusation qu'à trois heures de l'après midi
l'audience est suspendue. La Reine n'est pas reconduite dans son
cachot; on lui apporte un potage qu'elle prend à la hâte: elle a besoin
de forces pour cette dernière et mortelle séance qui ne finira que bien
avant dans la nuit.
A cinq heures, le Tribunal rentre dans la salle. Cette fois ce sont les
officiers municipaux et les administrateurs de police, Lebœuf, Jobert,
Moëlle, Vincent, Bugnot, Dangé, Michonis, etc., qui sont appelés à
déposer; mais ces hommes, dont la plupart se sont conduits envers la
captive avec une déférence et un dévouement que plusieurs paieront de
leur tête, n'ont rien à alléguer contre elle. Brunier, médecin des
Enfants de France, qui a été mandé à diverses reprises au Temple pour
leur donner ses soins, n'a rien à dire non plus. On lui reproche de ne
s'être approché des enfants de l'accusée qu'avec toutes les bassesses
de l'ancien régime. «C'était bienséance et non bassesse,» répond
courageusement Brunier.
Didier-Jourdeuil déclare avoir vu une lettre adressée par l'accusée
au commandant des Suisses, le comte d'Affry, dans laquelle elle lui
disait: «Peut-on compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance
quand il sera temps?» Mais cette lettre, Marie-Antoinette la nie, et
Jourdeuil ne peut la représenter.
De cette séance comme de celles qui l'ont précédée, que reste-t-il
donc? La ridicule déposition de Michel Gointre, qui soupçonne la Reine
d'avoir fondé une fabrique de faux assignats à Passy, ou l'absurde
question d'Herman, qui lui demande si elle n'a pas conçu le projet de
réunir la Lorraine à l'Autriche. Mais d'allégations sérieuses, pas une
seule; de pièces authentiques, pas une seule; de bases pour l'œuvre
monstrueuse de l'accusateur public, pas une seule. «La Reine, a dit
éloquemment un de ses historiens, ne consentit à se justifier que pour
justifier les autres et, dans ces longs débats, pas une parole ne lui
échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la conscience des
juges en repos[1648].»
La liste des témoins est épuisée; les angoisses de l'interrogatoire
sont finies. Le président demande à l'accusée si elle n'a rien à
ajouter à sa défense.
«Hier,» répond-elle simplement, devançant le jugement de l'histoire,
«hier je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient
déposer contre moi. Eh bien! personne n'a articulé contre moi un fait
positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis
XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés.»
Herman déclare les débats terminés et Fouquier-Tinville prend
la parole. On n'attend pas de nous que nous analysions ce long
réquisitoire, qui n'est que la reproduction de l'acte d'accusation, que
l'on connaît. Il y a un point, cependant, sur lequel Fouquier n'ose pas
revenir: c'est la déposition d'Hébert.
Les défenseurs se lèvent. A minuit, le président les a prévenus que
les débats allaient être clos, et qu'ils avaient _un quart d'heure_
pour se préparer. Chauveau-Lagarde parle le premier; il s'est chargé de
répondre à l'accusation d'intelligence avec les ennemis de l'extérieur,
tandis que son collègue défendra fendra la Reine contre l'accusation
d'intelligence avec les ennemis de l'intérieur. «Je ne suis dans
cette affaire, dit-il, embarrassé que d'une seule chose, ce n'est
pas de trouver des réponses, c'est de trouver des objections[1649].»
Et les deux avocats, «avec autant de zèle que d'éloquence», dit le
_Bulletin du Tribunal révolutionnaire_, réduisent à néant l'échafaudage
laborieusement élevé par Fouquier.
«Comme vous devez être fatigué, Monsieur Chauveau-Lagarde,» murmure
la Reine à l'oreille de son défenseur, «je suis bien sensible à
toutes vos peines[1650].» Ces mots sont entendus, et, séance tenante,
sous les yeux même de leur auguste cliente, Chauveau-Lagarde et
Tronçon-Ducoudray sont arrêtés.
Herman résume les débats, ou plutôt il prononce un nouveau et violent
réquisitoire, destiné à montrer aux jurés quelle est la besogne que
l'on attend d'eux. «C'est le peuple français, dit-il, qui accuse
Marie-Antoinette,» et, retraçant en quelques mots haineux la vie
publique de l'accusée, rappelant les événements politiques qui se sont
succédé depuis cinq années, évoquant «les mânes de nos frères égorgés
par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis», il
pose les quatre questions suivantes:
«1o Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences
avec les Puissances étrangères et ennemis extérieurs de la République,
lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours
en argent, à leur donner l'entrée du territoire français et à y
faciliter les progrès de leurs armes?
«2o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle
convaincue d'avoir coopéré à ces manœuvres et d'avoir eu ces
intelligences?
«3o Est-il constant qu'il a existé un complot et conspiration tendant
à allumer la guerre civile dans l'intérieur de la République, en armant
les citoyens les uns contre les autres?
«4o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle
convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration?»
Les jurés se retirent dans la chambre des délibérations, et l'accusée
est emmenée[1651]. Au bout d'une heure environ, les jurés rentrent et,
à l'unanimité, répondent affirmativement sur toutes les questions.
Par une dernière hypocrisie, Herman exhorte l'assistance à s'interdire
toute marque d'approbation, et, faisant ramener Marie-Antoinette, il
lui donne lecture de la déclaration du jury.
Fouquier prend la parole, et, conformément à l'article 1er de la
1re section du titre I de la IIe partie du Code pénal, requiert
contre l'accusée la peine de mort. Le président demande à la Reine si
elle a quelques réclamations à faire sur l'application de la peine. La
Reine secoue la tête, sans dire un mot.
Le président consulte ses collègues; le Tribunal opine à haute voix et
Herman déclare que Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, veuve de
Louis Capet, est condamnée à la peine de mort.
La Reine reste impassible. Pas une contraction sur son visage; pas une
larme dans ses yeux[1652]. Brisée de fatigue, épuisée par la perte de
son sang, affaiblie par le manque de nourriture,—elle n'a presque rien
pris depuis douze heures,—son incomparable énergie la soutient. Elle
ne dit pas un mot, elle ne fait pas un geste; sereine et fière, elle
quitte la salle d'audience, la tête haute, et rentre à la Conciergerie,
où les gendarmes la conduisent dans le cachot des condamnés à
mort[1653].