La Reine, revenue à elle, mêla ses larmes à celles de ses enfants et
passa, avec sa famille, dans la chambre de Mme Élisabeth, d'où
l'on entendait moins les clameurs de la foule. Les assassins étaient
toujours là, avec leur abominable trophée. Ce ne fut qu'après de
nouveaux et longs pourparlers qu'on put les décider à s'éloigner.
Il était huit heures du soir, lorsque le calme se rétablit autour
du Temple. Est-il besoin d'ajouter qu'après cette horrible scène la
malheureuse Marie-Antoinette ne dormit pas? «Elle passa la nuit à prier
et à sangloter[1370].»
Mais l'ingénieuse cruauté des persécuteurs n'était pas épuisée. Chaque
jour, c'était quelque vexation nouvelle, quelque nouvelle insulte des
geôliers. Quand la Reine remontait du jardin à sa chambre, une parodie
des couplets de _Marlborough_:
Madame à sa tour monte;
Ne sait quand descendra,
hurlée par des voix avinées, la saluait méchamment au passage[1371].
On plaçait, sous les yeux du Roi et de sa famille, les numéros les
plus ignobles du _Père Duchesne_, ou des caricatures infâmes, des
inscriptions haineuses: _Madame Veto la dansera..... Nous saurons
mettre le gros cochon au régime..... Il faut étrangler les petits
louveteaux._ Tantôt c'était une potence à laquelle pendait un cadavre,
crayonnée avec ces mots: _Louis prenant un bain d'air_; tantôt une
guillotine, au bas de laquelle on lisait: _Louis crachant dans le sac_.
Un jour, que je ne sais quelle panique s'était répandue dans Paris,
annonçant la marche victorieuse et l'entrée prochaine des armées
coalisées, Rocher, l'injure à la bouche, la rage dans les yeux, gravit
précipitamment l'escalier et, mettant le poing sous la figure du Roi:
«S'ils arrivent, hurla-t-il, je te tue[1372].»
«Un soir, raconte Madame Royale, un municipal, en arrivant, dit mille
injures et menaces, et répéta ce qui nous avait déjà été dit, que
nous péririons tous, si les ennemis approchaient. Il ajouta que mon
frère seul lui faisait pitié, mais qu'étant fils d'un tyran, il devait
mourir. Voilà les scènes que ma famille avait à supporter tous les
jours[1373].»
Le 21 septembre, la Convention succédait à la Législative; le même
jour, sur la proposition d'un histrion de bas étage, Collot-d'Herbois,
elle décrétait l'abolition de la royauté. Le soir, à quatre heures,
le municipal Lubin, escorté de quatre gendarmes à cheval et d'une
nombreuse populace, vint proclamer cette décision sous les fenêtres
du Temple. Lubin avait une voix de Stentor. La famille royale put
entendre distinctement les termes du décret qui rompait ainsi
solennellement avec les séculaires traditions de la France. Hébert,
le trop fameux _Père Duchesne_, et Destournelles, qui fut depuis
ministre des contributions publiques, étaient à ce moment de garde au
Temple; pendant la lecture de Lubin, ils regardaient le Roi avec une
curiosité méchante. Le Roi s'en aperçut; sans manifester d'émotion, il
continua de lire un livre qu'il avait à la main. La Reine montra la
même fermeté; pas un signe qui pût donner à ces misérables la basse
jouissance qu'ils cherchaient[1374].
Le même soir, Cléry, ayant à demander pour le jeune prince des rideaux
et des couvertures, formula ainsi sa requête: «Le Roi demande pour
son fils...»—«Vous êtes bien hardi, lui dit Destournelles, de vous
servir d'un titre aboli par la volonté du peuple. Vous pouvez dire
à _Monsieur_, dit-il en montrant Louis XVI, de cesser de prendre un
titre que le peuple ne reconnaît plus.» Le Roi ne sourcilla pas. Le
lendemain, Mme Élisabeth recommanda à Cléry d'écrire désormais: «Il
est nécessaire pour le service de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de
Louis-Charles, etc[1375].»
Le 29, cinq ou six municipaux se présentèrent dans la chambre de la
Reine, où toute la famille était réunie. L'un d'eux, nommé Charbonnier,
fit lecture d'un arrêté de la Commune qui ordonnait d'«enlever papier,
encre, plumes, crayons et même les papiers écrits, tant sur la personne
des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de chambre et
autres personnes de service à la Tour; de ne leur laisser aucune arme
quelconque, offensive ou défensive; en un mot de prendre toutes les
précautions nécessaires pour ôter tout commerce de _Louis le Dernier_
avec autre personne que les officiers municipaux[1376]». Le Roi et
les princesses durent remettre ce qu'ils avaient; les commissaires
fouillèrent dans les chambres, dans les armoires, cherchant partout,
«même avec dureté[1377],» et emportant les objets désignés dans
l'arrêté. Néanmoins, la Reine et Madame Royale réussirent à cacher et à
conserver leur crayon[1378].
Le soir du même jour, comme le Roi venait de souper et s'apprêtait à
remonter dans sa chambre, un municipal lui dit d'attendre. Un quart
d'heure après, les six municipaux qui étaient déjà venus le matin,
Hébert en tête[1379], reparurent et lurent un nouvel arrêté, ordonnant
la séparation des prisonniers[1380] et la translation immédiate du Roi
dans la grosse Tour. Quoique prévenu de cette résolution, le Roi en fut
vivement affecté; la Reine fondit en larmes. Mais Hébert ne se laissait
pas attendrir. Il fallut se quitter. Cléry accompagna son maître dans
sa nouvelle prison.
Malgré les instances de Santerre, et quoiqu'on eût appliqué à ces
travaux une partie des cinq cent mille francs destinés à l'entretien
de la famille royale, l'appartement du monarque déchu était à peine
achevé; pas de meubles dans la chambre: un lit seulement; les peintres
et les colleurs travaillaient encore, et l'odeur était insupportable.
Cléry passa la première nuit sur une chaise, dans la chambre du Roi; le
lendemain, le prince obtint que son valet de chambre occupât une petite
pièce près de lui.
A l'heure habituelle, à neuf heures, le Roi voulut se rendre chez
sa femme pour déjeuner; on ne le lui permit pas. La Reine, Mme
Élisabeth et les enfants furent servis à part; la Reine ne voulut rien
prendre. Sa douleur était sombre et morne[1381]. A dix heures, Cléry
entra, avec des municipaux; il venait chercher des livres pour le Roi.
A sa vue, la douleur des prisonnières redoubla; elles fondaient en
larmes et firent au fidèle serviteur mille questions, auxquelles il ne
put répondre qu'avec réserve, à cause de la présence des municipaux. La
Reine, s'adressant à ces derniers, renouvela vivement sa demande d'être
réunie à son mari, au moins quelques instants et à l'heure des repas.
«Ce n'étaient plus des plaintes ni des larmes, dit Cléry,c'étaient
des cris de douleur.»—«Eh bien! dit un municipal effrayé ou touché
par cette explosion, ils dîneront ensemble aujourd'hui; nous ferons
demain ce que la Commune prescrira.» Ses collègues y consentirent,
mais intimèrent la défense de parler bas et en langue étrangère; il
fallait parler haut et _en bon français_[1382]. Quoique la faveur fût
bien mince, la joie fut immense. La Reine, ses enfants dans les bras,
Mme Élisabeth, les mains levées au ciel, remerciaient Dieu de ce
bonheur inattendu. Les municipaux eux-mêmes se sentirent attendris;
quelques-uns ne purent retenir leurs larmes. L'un d'eux, l'un des plus
atroces, le savetier Simon, cette hideuse figure qu'on commence à voir
apparaître dans l'histoire du Temple, dit assez haut: «Je crois que ces
b... de femmes me feraient pleurer.» Et s'adressant à Marie-Antoinette:
«Lorsque vous assassiniez le peuple, au 10 août, vous ne pleuriez
point.»—«Le peuple est bien trompé sur nos sentiments,» répliqua
doucement la pauvre femme[1383].
Le dîner fut servi dans la chambre du Roi, où toute la famille se
rendit; si douloureux que fût ce revoir, on avait tant souffert de
la séparation que la réunion fut presque joyeuse. On n'entendit plus
parler de l'arrêté de la Commune et les prisonniers purent se retrouver
chaque jour à l'heure des repas, ainsi qu'à la promenade, vers midi.
«Le matin, dit Madame Royale, nous restions le temps nécessaire pour
que Cléry pût nous peigner, parce qu'il ne pouvait plus venir chez ma
mère, et que c'était gagner quelques moments pour rester plus longtemps
avec mon père[1384].»
Le malheur rend ingénieux. Grâce à d'habiles combinaisons, grâce à la
complicité dévouée d'un ancien officier de la bouche du Roi, nommé
Turgy, qui avait trouvé moyen de se faire attacher au service de la
Tour avec deux de ses camarades, Marchand et Chrétien, grâce parfois
à la bonne volonté de certains municipaux, meilleurs que les autres,
Cléry réussissait à se procurer quelques nouvelles et à les communiquer
aux captifs. Soupçonna-t-on ce pieux complot? Le 26 octobre, Cléry
fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. L'interrogatoire
heureusement fut favorable, et le soir, à minuit, le valet de chambre
vint reprendre son service au Temple.
Pendant sa courte absence, un grand changement s'était opéré dans
l'existence des prisonniers. La Reine, ses enfants et Mme Élisabeth,
avaient été transférés dans la grosse Tour. Depuis un mois, les pauvres
femmes soupiraient après ce transfert qui les réunissait du moins sous
le même toit que Louis XVI; mais on se tromperait, si l'on attribuait à
un sentiment de compassion ou de justice cette décision de la Commune.
La haine des bourreaux contre la Reine n'était point assouvie et elle
était habile à tourmenter la royale victime: le jour même où on la
rapprochait de son mari, on la séparait de son fils. Les soins qu'elle
prodiguait à cet enfant, la reconnaissance qu'il lui témoignait, les
caresses affectueuses dont il la comblait, étaient sa seule consolation
depuis son entrée au Temple: on lui enviait même cette suprême et amère
jouissance.
«Sur les observations faites par l'un des membres de service au
Temple, dit l'arrêté du Conseil de service, ratifié le jour même par
le Conseil général, que le fils de Louis Capet était jour et nuit sous
la direction des femmes, mère et tante; considérant que cet enfant est
dans l'âge où il doit être sous la direction des hommes, le Conseil
arrête qu'à l'instant le fils de Louis Capet sera retiré des mains des
femmes pour être remis et rester entre celles de son père, les jours et
nuits.» On tolérait seulement que chaque jour, à l'heure du dîner, il
montât «dans l'appartement de ses mère et tante, pendant le temps que
son père repose, pour en descendre sur les quatre ou cinq heures».
_A l'instant_, suivant le mot cruel des commissaires, l'arrêté fut
exécuté, sans qu'on en eût même prévenu la malheureuse mère. L'enfant
fut conduit chez son père, et il n'en revint pas.