CHAPITRE XXII

Le Temple.—Description.—Le palais du grand prieur.—La Tour du

Temple.—La grosse et la petite Tour.—La famille royale est

enfermée provisoirement dans la petite Tour.—Le 19 août, on la

sépare de ceux qui l'ont accompagnée.—Vie des

prisonniers.—Sentiments de la Reine sur l'invasion.—Cléry entre à

la Tour.—Les journées de septembre.—On apporte sous les fenêtres

du Temple la tête de la princesse de Lamballe.—Outrages aux

prisonniers.—Turlot et Rocher.—Abolition de la royauté.—Le Roi est

transféré dans la grosse Tour.—La famille royale y est transférée

à son tour.—Le Dauphin est séparé de sa mère et remis à son père.

Le Temple! Quelle somme d'inénarrables douleurs rappelle ce nom! Tout

ce que la haine peut inventer de tortures, tout ce que la brutalité

peut imaginer d'insultes, la famille royale l'a souffert. Toutes les

amertumes qui peuvent abreuver le cœur d'un homme ou d'un roi, Louis

XVI les a ressenties. Toutes les larmes que peuvent contenir les yeux

d'une femme et d'une reine, Marie-Antoinette les a versées. Des cinq

prisonniers, sur lesquels se fermaient, le 13 août au soir, les portes

du Temple, trois ne devaient en franchir le seuil que pour monter à

l'échafaud. Le quatrième, un enfant, ah! la mort prompte eût été plus

douce que le long et abominable supplice auquel allait le condamner

l'infamie de ses bourreaux!

L'enclos du Temple, dans lequel venaient d'être introduits les

prisonniers, renfermait deux bâtiments bien différents: l'un, vaste

hôtel sans style, appelé palais du grand Prieur, ancienne résidence des

Vendôme et des Conti, et en dernier lieu du comte d'Artois; l'autre,

tour carrée à quatre étages, surmontée d'un toit pointu et flanquée

aux quatre angles de tourelles rondes aux toits aigus. A la grande

Tour, était adhérente une tour plus petite et plus basse, ornée de

deux tourelles en poivrière, et sans communication directe avec le

bâtiment principal. La petite porte qui y donnait accès ressemblait

au guichet d'une prison[1315]. Les étages, beaucoup plus bas que ceux

de la grosse Tour, ne contenaient guère chacun que deux pièces et un

cabinet placé dans une des tourelles; l'autre tourelle renfermait un

escalier en colimaçon, qui montait jusqu'à la plate-forme. Un escalier

plus large, mais se rétrécissant à mesure qu'il s'élevait, partait du

rez-de-chaussée et reliait les étages entre eux.

C'est dans ce bâtiment, qui avait servi de logement au conservateur

des archives du Temple, M. Barthélemy, que fut conduite la famille

royale. Elle devait y rester jusqu'à ce que les appartements qu'on lui

destinait dans la grosse Tour fussent prêts.

Le souper était à peine fini, triste souper, auquel, dit Mme de

Tourzel, «personne n'était tenté de toucher[1316],» qu'un municipal

s'empara du Dauphin, qui tombait de sommeil, et, lui faisant traverser

un souterrain, l'emporta rapidement dans sa chambre. Mme de Tourzel

le suivit aussi vite qu'elle put, coucha l'enfant et s'assit sur une

chaise, plongée dans de mornes réflexions. Bientôt la Reine vint la

rejoindre, lui serra la main, en murmurant: «Ne vous l'avais-je pas

bien dit?»—«Et, s'approchant du lit de cet aimable enfant, qui dormait

profondément, les larmes lui vinrent aux yeux en le regardant. Mais

loin de se laisser abattre, elle reprit sur-le-champ ce grand courage

qui ne l'abandonna jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des

chambres de ce triste séjour[1317].»

La Reine fut installée au deuxième étage, dans l'ancien salon de

M. Barthélemy. Le mobilier, dont une main pieuse nous a laissé la

description, conservait les restes d'un certain luxe: il était en

lampas bleu et blanc[1318]. Madame Royale avait un petit lit dans la

chambre de sa mère. Mmes de Tourzel et Saint-Brice couchaient dans

la chambre du Dauphin; Mme de Lamballe, dans une antichambre obscure

qui réunissait les deux pièces. Dans la tourelle attenant à la chambre

du jeune prince, était la garde-robe, commune à la famille royale, aux

municipaux et aux soldats; il fallait, pour s'y rendre, traverser la

chambre du Dauphin.

Le Roi occupait le troisième étage; son appartement avait été meublé

à la hâte; sur les murs pendaient des gravures peu décentes; il les

enleva lui-même: «Je ne veux pas, dit-il vivement, laisser cela sous

les yeux de ma fille.» La petite tourelle lui servait de cabinet de

lecture. Dans un tout petit réduit à côté logeaient Hue et Chamilly.

Mme Élisabeth avait été établie dans une ancienne cuisine,

horriblement sale; elle avait fait mettre un lit de sangle près d'elle

pour Mlle de Tourzel; mais il était difficile de dormir. La pièce

qui précédait cette cuisine servait de corps de garde, et l'on peut

juger du bruit qui s'y faisait[1319].

La chambre de la Reine étant plus grande, puisqu'elle avait servi de

salon, c'était là qu'on se réunissait dans la journée; le Roi lui

même y descendait dès le matin. Mais les prisonniers n'avaient pas

la consolation d'être seuls: un municipal, qui changeait d'heure en

heure, était toujours dans la pièce où ils se tenaient. «La famille

royale leur parlait à tous avec une telle bonté, dit Mme de Tourzel,

qu'elle parvint à en adoucir plusieurs[1320].»

Au moment du repas, on descendait au premier étage où se trouvait

la salle à manger[1321]; à côté de la salle à manger était une

bibliothèque, qui contenait de douze à quinze cents volumes. Vers

cinq heures du soir, on se promenait au jardin, promenade pénible où

l'on était exposé à toutes les insultes, mais dont le Roi et la Reine

n'hésitaient pas à affronter les ennuis pour procurer un peu d'air à

leurs enfants[1322]. De là ils voyaient travailler à leur prison.

Les travaux de défense, décidés par la Commune le 13 août, et confiés

à Palloy, le démolisseur de la Bastille, se poursuivaient avec ardeur,

quoique avec une certaine indécision. On creusait un large fossé; on

exhaussait les murs; on abattait les arbres voisins de la Tour; on

masquait les fenêtres par où l'on pouvait voir en dehors de l'enceinte.

La captivité se resserrait; elle allait devenir encore plus dure par

l'isolement.

Dans la nuit du 19 au 20 août[1323], deux municipaux se présentèrent

au Temple, chargés, disaient-ils, d'emmener «toutes les personnes qui

n'étaient pas de la famille Capet». La Reine voulut en vain retenir

Mme de Lamballe, alléguant qu'elle était sa parente[1324]; on refusa

d'écouter ses réclamations. «Dans la position où nous étions, dit

Mme de Tourzel, il n'y avait qu'à obéir[1325].» Madame Royale était

«tout interdite»; la Reine manifestait la plus vive douleur, surtout de

se séparer de son amie; elle ne pouvait s'arracher de ses bras[1326].

«Soignez bien Mme de Lamballe, dit-elle à Mme de Tourzel et à

sa fille. Dans toutes les occasions essentielles, prenez la parole,

et évitez-lui autant que possible d'avoir à répondre à des questions

captieuses et embarrassantes[1327].» Mme Élisabeth descendit à son

tour, encourageant ses malheureuses amies.

«Nous embrassâmes pour la dernière fois ces augustes princesses,

raconte Mme de Tourzel, et nous nous arrachâmes, la mort dans l'âme,

d'un lieu qui nous rendait si chère la pensée de pouvoir être de

quelque consolation à nos malheureux souverains[1328].»

Les municipaux avaient promis que les prisonniers reviendraient au

Temple après avoir été interrogés par la Commune[1329]. Hue revint seul

le lendemain. Mmes de Tourzel et de Lamballe furent enfermées à la

Force. On sait comment elles en sortirent et sous quel sanglant aspect

la belle tête bouclée de Mme de Lamballe reparut sous les murs du

Temple.

L'isolement était complet et les infortunés princes durent se faire à

la vie nouvelle et désormais solitaire que leur infligeait la Commune.

Mme Élisabeth descendit du troisième étage au second et prit la

place du Dauphin, dont le lit avait été transporté dans la chambre

de sa mère; Madame Royale fut réunie à sa tante. Dès lors, réduits

à eux-mêmes, les captifs tracèrent le programme de leur journée,

programme qui resta le même, avec peu de variations, jusqu'à la

translation dans la grosse Tour, le 26 octobre.

Le Roi se levait entre six[1330] et sept[1331] heures, se rasait,

s'habillait, et passait dans la tourelle, où il restait à prier et

à lire jusqu'à neuf heures. La Reine et le Dauphin se levaient plus

tôt encore; car en descendant chez eux, à huit heures, Hue d'abord,

Cléry ensuite, les trouvaient toujours debout. Ces premières heures

de la journée étaient les seules où la malheureuse femme fût libre;

les municipaux entraient avec le valet de chambre et ne la quittaient

plus. A neuf heures, Marie-Antoinette, Mme Élisabeth et les enfants

montaient chez le Roi pour déjeuner. A dix heures, l'on redescendait

dans la chambre de la Reine, où l'on passait la journée. Le Roi

continuait alors l'éducation de son fils; il lui enseignait le latin,

lui faisait réciter des passages de Corneille et de Racine, lui

donnait des leçons de géographie et l'exerçait à lever des cartes.

L'intelligence précoce du jeune prince répondait aux soins de son

père. La Reine, de son côté, s'occupait de sa fille, l'instruisait des

principes de la religion et faisait succéder à ces graves enseignements

des leçons de musique et de dessin. Le reste de la journée se passait

pour elle à coudre, à tricoter et à faire de la tapisserie, quand il

ne fallait pas réparer les vêtements du Roi[1332]. A midi, les trois

princesses passaient dans la chambre de Mme Élisabeth, pour quitter

leur costume du matin[1333], une robe de basin blanc et un simple

bonnet de linon, et prendre un vêtement de toile fond brun à petites

fleurs[1334].

A une heure, quand le temps était beau, la famille royale descendait au

jardin; quatre municipaux et un chef de bataillon de la garde nationale

l'accompagnaient. On se promenait dans la grande allée de marronniers,

et le jeune prince jouait au palet, à la balle ou à la course. Mais

quel supplice que ces promenades, au milieu de visages hostiles, de

cris injurieux, de chansons insultantes[1335], de misérables qui

affectaient de se couvrir devant les royaux prisonniers! Et lorsqu'on

traversait le guichet, si bas qu'on était obligé de se courber pour

passer dessous, il fallait recevoir les bouffées de tabac et les rires

outrageants des geôliers Rocher et Risbey. Rocher, de sellier devenu

municipal, se vantait de son insolence. «Marie-Antoinette faisait la

fière, disait-il en ricanant; mais je l'ai forcée de s'humaniser. Sa

fille et Élisabeth me font, malgré elles, la révérence; le guichet est

si bas que, pour passer, il faut bien qu'elles se baissent devant moi.

Chaque fois, je flanque à cette Élisabeth une bouffée de la fumée de

ma pipe. Ne dit-elle pas l'autre jour à nos commissaires: «Pourquoi

donc Rocher fume-t-il toujours?»—«Apparemment que cela lui plaît,»

répondirent-ils[1336].»

A deux heures, on remontait dans la Tour; c'était l'heure du dîner.

Santerre venait fréquemment y assister; le Roi lui adressait parfois la

parole; la Reine, jamais. Après le repas on se rendait dans la chambre

de la Reine pour jouer au piquet ou au trictrac. A quatre heures, le

Roi se reposait un moment pendant que les princesses lisaient; à son

réveil, on reprenait la conversation; le jeune prince travaillait

ou jouait. A la fin du jour[1337], la famille royale se réunissait

autour d'une table; la Reine ou Mme Élisabeth faisait à haute

voix une lecture instructive ou amusante, mais pendant laquelle des

rapprochements imprévus et douloureux se présentèrent plus d'une fois.

Le Roi y ajoutait des énigmes à deviner, puisées dans une collection du

_Mercure de France_, qu'il avait trouvée dans la bibliothèque. A huit

heures, le Dauphin soupait et se couchait; c'était toujours sa mère qui

lui faisait réciter sa prière. L'enfant ne manquait jamais d'y ajouter

une prière spéciale pour Mme de Tourzel et Mme de Lamballe;

quand les municipaux étaient là, il faisait ces deux prières à voix

basse[1338].

A neuf heures, le Roi soupait à son tour; pendant ce temps-là,

Marie-Antoinette ou Mme Élisabeth se relayaient auprès du Dauphin.

Après le souper, Louis XVI serrait à la dérobée la main de sa femme

et de sa sœur, recevait les caresses de Madame Royale et remontait

au troisième étage. La Reine et les princesses se renfermaient chez

elles; un municipal restait dans la petite pièce qui séparait les deux

chambres et y passait la nuit[1339].

Telle était la vie que menaient les augustes prisonniers: vie si calme

et si régulière en apparence, si tourmentée et si sombre en réalité,

partagée entre des travaux manuels et l'éducation des enfants; vie de

devoir et de souffrance, où il n'y avait qu'une force: la satisfaction

de la conscience; qu'un sourire: les ébats joyeux du Dauphin.

Les jours s'écoulaient, ramenant leur cortège d'anniversaires

douloureux et d'incessantes vexations. Vêtements, linge, couverts

étaient en si petite quantité que cela suffisait à peine pour le

service journalier. Le Roi n'avait qu'un habit, que Mme Élisabeth

était obligée de raccommoder la nuit[1340]; le Dauphin couchait dans

des draps troués. L'Assemblée avait décrété que Louis XVI recevrait

pour ses dépenses personnelles cinq cent mille livres. Mais le décret

n'était pas exécuté et le malheureux monarque était tellement dépourvu

d'argent qu'un jour il dut emprunter six cents francs à son valet de

chambre pour solder une note de cinq cent vingt-six livres[1341].

On lui refusait des journaux, et le fidèle Hue ne pouvait avoir de

nouvelles et en donner à son maître qu'en se hissant jusqu'à une

fenêtre à demi bouchée et en écoutant les crieurs de la rue. Un jour,

cependant, on avait laissé une gazette en vue dans la chambre du

prisonnier; c'est parce qu'on avait inscrit dessus ces mots menaçants

que les factionnaires, de leur côté, se plaisaient à graver sur les

murs: «Tremble, tyran; la guillotine est en permanence[1342].» On

n'était large que pour les frais des travaux destinés à la garde des

prisonniers; pour ceux-là, on dépensait sans compter[1343].

Les geôliers espionnaient tout, même l'éducation des enfants. Pendant

que la Reine donnait ses leçons à Madame Royale et lui préparait des

extraits, un municipal regardait par-dessus l'épaule de la jeune fille,

pour s'assurer que ce n'étaient pas des conspirations[1344]. Un jour,

on avait failli ne pas laisser entrer des modèles de dessin envoyés par

le professeur de la princesse, Van Blaremberg, parce qu'on avait vu,

dans ces têtes casquées et laurées, l'image des tyrans coalisés. On

dut renoncer à apprendre au Dauphin l'arithmétique: c'était un langage

hiéroglyphique, qui devait servir à une correspondance chiffrée[1345]!

Tout ce qui entrait à la Tour était rigoureusement visité; le

pain était coupé en deux; les plats étaient goûtés; les carafes

et cafetières ne pouvaient être remplies qu'en présence des

commissaires[1346]. Un jour, on avait fait venir pour le Dauphin un

damier; un municipal, du nom de Molinon, fit décoller toutes les

cases pour s'assurer qu'il n'y avait rien de caché dessous. Le Roi

lui-même n'était pas à l'abri de ces investigations; on fouillait

jusque dans ses poches[1347]. Dans la nuit du 24 au 25 août,—jour de

sa fête!—on lui enleva son épée. La nuit suivante, un municipal, nommé

Venineux, vint, un gourdin noueux à la main, faire une perquisition

dans l'appartement du prince, sous prétexte qu'il aurait pu s'évader.

D'autres s'opiniâtraient à rester le soir dans la chambre de la Reine

jusqu'à l'heure de son coucher et l'on avait une peine infinie à les

faire sortir[1348]. La plupart de ces hommes affectaient vis-à-vis

des captifs l'attitude la plus insolente et les propos les plus

grossiers, chantant la _carmagnole_ et des chansons obscènes[1349].

«Si le bourreau ne guillotinait pas cette sacrée famille, disait le

municipal Turlot, je la guillotinerais moi-même[1350].»—«Quel quartier

habitez-vous?» demanda un jour la Reine à un autre municipal qui

assistait au dîner—«La Patrie», répondit-il brutalement—«La Patrie!»

reprit tristement la Reine, «ah! c'est la France[1351].»

C'était le moment où les armées coalisées s'avançaient, presque sans

résistance, sous le commandement du duc de Brunswick. Marie-Antoinette,

qui l'avait appris par Hue, n'ignorait pas non plus la surexcitation

que la nouvelle des succès des Prussiens avait causée parmi les

Jacobins et le redoublement de colère qui en était résulté contre

elle et contre le Roi. Et voici ce que cette femme, accusée d'avoir

préparé la ruine et le démembrement de la France, disait à son dévoué

confident: «Tout m'annonce que je vais être séparée du Roi. J'espère

que vous resterez avec lui. Comme Français, comme l'un de ses plus

fidèles serviteurs, pénétrez-vous bien des sentiments que vous devez

toujours lui exprimer et que je lui ai souvent manifestés. Rappelez

au Roi, quand vous pourrez lui parler seul, que jamais l'impatience

de briser nos fers ne peut arracher de lui aucun sacrifice indigne de

sa gloire. _Surtout point de démembrement de la France._ Que, sur ce

point, aucune considération ne l'égare; qu'il ne s'effraye ni pour sa

sœur, ni pour moi. Représentez-lui que toutes deux nous préférons voir

plutôt notre captivité indéfiniment prolongée que d'en devoir la fin à

l'abandon de la moindre place forte. Si la divine Providence nous fait

recouvrer notre liberté, le Roi a résolu d'aller établir momentanément

sa résidence à Strasbourg. C'est également mon désir. Il se pourrait

que cette ville importante fût tentée de reprendre sa place dans le

corps germanique. Il faut l'en empêcher et la conserver à la France...

_L'intérêt de la France avant tout[1352]._» On sait quelle fut à ces

patriotiques sentiments la réponse de la Convention.

Hue ne pouvant suffire au service de la famille royale tout entière,

Louis XVI avait demandé qu'on lui adjoignît un homme de peine. On fit

droit à cette demande, mais ce fut pour envoyer un ancien employé aux

barrières, nommé Tison, vendu à la Commune. Cet homme et sa femme

vinrent s'installer au Temple, moins comme domestiques que comme

espions. Quelques jours après, le 26 août, un nouvel auxiliaire fut

donné à Hue, mais celui-là, quelles qu'eussent été au début les

préventions contre lui, se montra fidèle et dévoué jusqu'au bout:

c'était Cléry, ancien valet de chambre du Dauphin.

Le 2 septembre, une animation inaccoutumée se produisit autour du

Temple. Le Roi et sa famille étaient descendus, comme d'habitude,

au jardin; on les fit rentrer précipitamment pour les soustraire

aux pierres qu'on leur jetait des fenêtres[1353]. Vers cinq heures,

un municipal ex-capucin, nommé Mathieu, entra comme un furieux dans

la chambre de la Reine, où toute la famille royale était réunie, et

s'adressant au Roi: «Monsieur, dit-il, vous ignorez ce qui se passe. La

générale a battu; le tocsin a sonné; le canon d'alarme a été tiré; les

émigrés sont à Verdun. S'ils viennent, nous périrons tous, mais vous

périrez le premier[1354].»—«J'ai tout fait pour le bonheur du peuple,

répondit le prince, il ne me reste plus rien à faire[1355].» Le Dauphin

effrayé s'enfuit en pleurant. Mathieu se retourna vers Hue: «Je vous

arrête,» dit-il; et, lui laissant à peine le temps de faire un paquet

de ses vêtements, il l'emmena à l'Hôtel-de-Ville.

Après cette scène violente, la Reine ne put dormir de la nuit.

L'agitation croissait dans Paris; la générale battait[1356]. Le 3, à

huit heures du matin, Manuel vint à la Tour et assura le Roi que Mme

de Lamballe et toutes les personnes enlevées du Temple se portaient

bien et étaient tranquilles à la Force[1357]. A une heure, Louis XVI

voulut descendre au jardin; les municipaux s'y opposèrent[1358]. Vers

trois heures, on entendit des cris affreux. Une foule composée d'hommes

déguenillés, de femmes ivres, d'enfants en haillons, entourait le

Temple, hurlant des chansons révolutionnaires et des menaces de mort;

on distinguait les cris: _la Lamballe, l'Autrichienne_. C'étaient les

assassins de l'infortunée princesse de Lamballe, qui avaient traîné

jusque-là son corps défiguré et le lavaient dans la fontaine du Temple,

pour le montrer à sa royale amie. Sa chemise, souillée de boue et de

sang, était arborée au bout d'une pique comme un hideux trophée. Au

bout d'une autre pique était fixée la tête de la malheureuse victime:

ses longs cheveux bouclés, que, par un raffinement horrible, on avait

pris soin de poudrer et de friser, flottaient autour du sanglant

instrument.

Incertains de ce qu'ils devaient faire, n'osant tenter une résistance

«impolitique, dangereuse et _peut-être injuste_[1359]», les

commissaires s'étaient contentés de tendre au travers de la porte

une écharpe tricolore. La bande, un moment arrêtée, grondait devant

cette barrière improvisée. On lui refusa l'entrée de la Tour, mais

on lui permit celle du jardin. Le municipal Danjou la harangue, et

la foule mobile, convaincue peut-être par le sinistre argument de

l'orateur[1360], renonce à pénétrer dans la prison. Laissant dans

la rue le cadavre de la princesse, mais emportant la tête, à la

grande joie du guichetier Rocher, elle se répand sous les fenêtres,

vociférant et hurlant; les ouvriers qui travaillent à la Tour et Rocher

lui-même se joignent à elle, et tous ensemble, résolus à se donner

au moins le plaisir de la douleur et des «grimaces» des prisonniers,

appellent à grands cris la famille royale; quelques-uns ajoutent: «Si

l'Autrichienne ne se montre pas, il faut monter jusqu'à elle et lui

faire baiser la tête de la Lamballe[1361].»

Le Roi sortait de table; il faisait une partie de trictrac avec la

Reine[1362]. Cléry était descendu pour dîner avec Tison et sa femme,

lorsque celle-ci pousse un cri et s'évanouit: elle avait vu la tête de

la princesse. Cléry remonte précipitamment; sa figure est tellement

bouleversée que la Reine s'en aperçoit: «Pourquoi n'allez-vous pas

dîner?» demande-t-elle—«Madame, je suis indisposé.»—Le municipal de

service ferme la porte et, s'approchant de la fenêtre, en fait tirer

les rideaux[1363]. Plusieurs municipaux et officiers de la garde

arrivent. Le Roi leur demande si sa famille est en sûreté. «On fait

courir le bruit, répondent-ils, que vous et votre famille n'êtes plus

dans la Tour; on demande que vous paraissiez à la croisée; mais nous ne

le souffrirons pas. Le peuple doit montrer plus de confiance en ses

magistrats.» Les cris redoublent au dehors; on entend distinctement

les injures vomies contre la Reine. Le bandit qui tient la tête de

Mme de Lamballe est monté sur les décombres des maisons qu'on a

abattues pour isoler la Tour, afin de rapprocher davantage du mur son

hideux trophée; un autre porte au bout d'un sabre le cœur sanglant de

l'infortunée princesse.

Un nouveau municipal survient, escorté de quatre hommes députés par

le peuple, pour s'assurer que les captifs sont bien encore au Temple.

L'un de ces hommes, en habit de garde national, ayant deux épaulettes

et armé d'un grand sabre[1364], insiste pour que les prisonniers se

mettent aux fenêtres. Les municipaux s'y opposent. «Non, n'y allez

pas, quelle horreur!» s'écrie l'un d'eux?, nommé Menessier[1365]. Une

altercation s'engage; le Roi en demande la cause: «Eh bien! Monsieur,

réplique brutalement le garde national, puisque vous voulez le savoir,

c'est la tête de Mme de Lamballe qu'on veut vous montrer[1366]. Je

vous conseille de paraître si vous ne voulez pas que le peuple monte

ici[1367].»

A cette atroce révélation, la Reine tombe évanouie; «c'est le seul

moment, dit Madame Royale, où sa fermeté l'ait abandonnée[1368].»

Mme Elisabeth et Cléry la relèvent et la placent dans un fauteuil;

ses enfants fondent en larmes; l'homme reste là, insensible à cette

douleur. «Monsieur,» ne peut s'empêcher de dire le Roi, «nous nous

attendons à tout; mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la

Reine ce malheur affreux.»

Ce fut sa seule vengeance. Quand, un peu plus tard, Malesherbes lui

demanda le nom de ce misérable: «Celui-là, dit-il, je n'avais pas

besoin de le connaître.»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2) · 第 39 / 61 题