Suites du 20 juin.—Entrevue du Roi avec Pétion.—Proclamation de
Louis XVI.—Voyage de Lafayette à Paris.—Lettre de la Reine à
Mercy.—Attaques des Girondins contre le Roi.—Pétion suspendu, puis
rétabli.—Insultes à la famille royale dans le jardin des Tuileries
et sur la terrasse des Feuillants.—Un assassin s'introduit aux
Tuileries.—Arrivée des fédérés à Paris.—Le Roi se fait faire un
plastron.—Tentatives pour arracher la famille royale aux dangers
de Paris.—Le prince Georges de Hesse.—Mme de Staël.—Le duc de
Liancourt.—Plan de Lafayette.—La Reine refuse tout.—Son antipathie
contre Lafayette.—Pourquoi?—Surveillance incessante autour des
Tuileries.—La Fédération du 14 juillet 1792.—Alertes continuelles:
le 26 juillet.—Lettres de la Reine à Fersen.—Entrée des
Marseillais.—Leur conflit avec les grenadiers des
Filles-Saint-Thomas.—Dernière lettre de la Reine à Fersen.—Marche
des armées coalisées.—Manifeste du duc de Brunswick.—Son effet
déplorable.—Avances des Girondins à la Cour.—Les Jacobins
redoublent d'efforts.—Pétion demande la déchéance du Roi.—Arrêté
de la section Mauconseil.—Préparatifs du 10 août.—Illusions de la
Cour.—Son impuissance.—Dernière messe de la famille royale aux
Tuileries.
Le lendemain de cette déplorable journée, le jeudi 21 juin, de nouveaux
attroupements se formèrent; l'alarme se répandit au Château, et le
petit Dauphin, se pressant contre sa mère, s'écria en pleurant: «Maman,
est-ce que hier n'est pas encore fini[1095]?»
Ce même jour, Pétion, le Pilate de la royauté, comme on l'a justement
appelé, eut l'audace de reparaître aux Tuileries; il y trouva réunis le
Roi et la Reine, avec le procureur du département, Rœderer, et quelques
amis: «Sire, dit-il, nous avons appris que vous aviez été prévenu qu'un
rassemblement se portait sur le Château. Nous venons vous informer que
ce rassemblement est composé de citoyens sans armes qui veulent planter
un mai. Je sais, Sire, que la municipalité a été calomniée; mais sa
conduite sera connue de vous.»
«Elle doit l'être de la France entière,» répondit sèchement le Roi; «je
n'accuse personne en particulier; j'ai tout vu.»
Pétion chercha à se justifier et à justifier l'émeute: «Sans les
précautions prises par la municipalité,» reprit-il, «il serait
peut-être arrivé des événements beaucoup plus fâcheux, non pas contre
votre personne.» Et fixant la Reine qui était à côté de son mari: «Vous
devez savoir, Sire, que votre personne sera toujours respectée.»
Son air était provocant. Louis XVI perdit patience:
«Taisez-vous,» dit-il d'un ton absolu et d'une voix forte. «Est-ce
respecter ma personne, que d'entrer chez moi en armes, de briser mes
portes et de forcer ma garde?»
«Sire, répondit le maire, je connais l'étendue de mes devoirs et ma
responsabilité.»
«Faites votre devoir», riposta impérieusement le Roi. «Vous répondez de
la tranquillité de Paris. Adieu.»
Le surlendemain, 23, le monarque adressait aux Français une
proclamation pleine de noblesse, où, après avoir dénoncé au pays les
attentats dont il avait été l'objet et dont il avait failli être la
victime, il ajoutait ces belles paroles:
«Le Roi n'a opposé aux menaces et aux insultes des factieux que sa
conscience et son amour du bien public. Le Roi ignore quel sera le
terme auquel ils voudront s'arrêter; mais il a besoin de dire à la
nation française que la violence, à quelque accès qu'on veuille la
porter, ne lui arrachera jamais son consentement à tout ce qu'il croira
contraire à l'intérêt public..... Comme représentant héréditaire de
la nation française, il a des devoirs sévères à remplir, et s'il peut
faire le sacrifice de son repos, il ne fera jamais le sacrifice de ses
devoirs.»
Un grand mouvement répondit à ce noble langage. «Je ne puis vous dire
combien Louis a gagné dans le respect et l'affection de tous, depuis
le 20 de ce mois,» écrivait le 24 juin un témoin peu suspect[1096].
L'audace des factieux, le danger couru par la famille royale,
l'héroïsme de son attitude, un dernier reste peut-être de cet amour
traditionnel que la France avait si longtemps porté au sang de ses
rois, amenèrent une réaction de l'opinion. Des adresses indignées
arrivèrent de soixante-dix départements[1097]. Vingt mille signataires,
tant de Paris que de la province, protestèrent contre ce «crime de
lèse-nation[1098]» et réclamèrent énergiquement la répression de
l'émeute. Le Directoire du département de la Seine, justement indigné
de la conduite de Pétion et du procureur de la Commune, Manuel, leur
demanda un compte sévère de l'emploi de leur temps, et les juges de
paix de la capitale ouvrirent une enquête.
Dès le 28, Lafayette était arrivé à Paris et, au nom de l'armée, avait
exigé de l'Assemblée la punition des émeutiers, la suppression du club
des Jacobins et l'adoption de mesures vigoureuses pour la défense de
l'autorité et du Roi en particulier. La droite l'accueillit par des
applaudissements; la gauche par un morne silence et bientôt par des
murmures. Au sortir de la séance, la garde nationale l'acclama, et il
put croire un moment qu'il avait retrouvé son ancienne popularité. S'il
eut cette illusion, elle dura peu. Lorsqu'il fallut passer des paroles
aux actes, lorsque le général voulut profiter de la terreur causée
par sa brusque arrivée pour dissoudre le club des Jacobins, il ne
rencontra partout que froideur et inertie, et il dut renoncer à toute
intervention énergique. Le 30, il repartit pour son camp sans avoir
osé prendre l'initiative d'aucune mesure et sans avoir laissé d'autre
trace d'une démarche qui l'honore qu'une lettre hautaine qui irrita les
passions, sans relever les courages[1099].
Le lendemain, 1er juillet, après une discussion orageuse et une
longue séance de nuit, l'Assemblée décida le licenciement immédiat de
l'état-major de la garde nationale; c'était la réponse de la Gironde à
l'impérieuse sommation de Lafayette.
Le 4 juillet, la Reine écrivait à M. de Mercy la lettre suivante, la
dernière qui lui soit parvenue:
«Vous connaissez déjà les événements du 20 juin; notre position devient
tous les jours plus critique. Il n'y a que violence et rage d'un côté,
faiblesse et inertie de l'autre. L'on ne peut compter sur la garde
nationale ni sur l'armée; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se
jeter ailleurs.
«Il est plus que temps que les Puissances parlent fortement. Le 14
juillet et jours suivants peuvent être l'époque d'un deuil général pour
la France et de regrets pour les Puissances qui auront été trop lentes
pour s'expliquer.
«Tout est perdu, si l'on n'arrête pas les factieux par la crainte d'une
punition prochaine. Ils veulent à tout prix la république; pour y
arriver, ils ont résolu d'assassiner le Roi. Il serait nécessaire qu'un
manifeste rendît l'Assemblée nationale et Paris responsables de ses
jours et de ceux de sa famille.
«Malgré tous ces dangers, nous ne changerons pas de résolution; vous
devez y compter, autant que je compte sur votre attachement. Je me
plais à croire que je partage les sentiments qui vous attachaient à ma
mère. Voilà le moment de m'en donner une grande preuve, en sauvant moi
et les miens, moi, s'il en est temps[1100].»
La Reine n'avait que trop raison; la situation devenait de jour en
jour plus épouvantable: les attaques de l'Assemblée se joignaient aux
insultes de la rue et aux vociférations des clubs. Le jour même où
Marie-Antoinette écrivait cette lettre, Vergniaud s'élevait violemment
contre les prétendues trahisons de la Cour, et dans un mouvement d'une
fougueuse éloquence demandait si le sombre génie de Médicis errait
toujours sous les voûtes du Palais et si l'on allait voir se renouveler
la Saint-Barthélemy et les dragonnades. Quelques jours après, Brissot,
non moins violent, s'écriait que frapper la Cour des Tuileries, c'était
frapper tous les traîtres d'un seul coup. Marat tonnait contre le
palais où «une reine perverse» fanatise « un roi imbécile» et «élève
les louveteaux de la tyrannie[1101]». Et comme pour donner raison à ces
déclamations, et encourager l'émeute, Pétion, le complice du 20 juin,
suspendu le 6 juillet par le Directoire, était rétabli le 13 dans ses
fonctions.
Aux appels à la violence et à l'assassinat, les violences de la
populace répondaient. Des écrits incendiaires étaient répandus à
profusion dans la capitale, dans les provinces, dans l'armée. Sur
les places de Paris, dans les rues, dans tous les lieux publics,
on prêchait hautement l'insurrection. Aux discours se mêlaient les
chansons; aux journaux, les pamphlets et les caricatures immondes
contre le Roi et la Reine. Le jardin des Tuileries, un moment fermé
après le 20 juin, puis rouvert, était sans cesse rempli de femmes qui
insultaient tout ce qui tenait à la Cour; on y criait jusque sous
les fenêtres un infâme libelle intitulé: _Vie de Marie-Antoinette_,
accompagné d'estampes dégoûtantes que les colporteurs montraient au
milieu d'éclats de rire outrageants[1101a]. On y chantait aux oreilles
de la Reine cet odieux couplet:
Madame Veto avait promis
De faire égorger tout Paris.
Les gardiens avaient voulu imposer silence aux chanteurs; une rixe
s'en était suivie, et une des personnes qui accompagnaient la Reine
ayant frappé ces misérables à coups de plat de sabre, ils étaient
allés se plaindre à l'Assemblée, et l'Assemblée leur avait accordé les
honneurs de la séance. Une autre fois, la foule tenta de briser les
fenêtres à coups de pierres; on dut fermer de nouveau le jardin, qui
ne fut rouvert qu'à la fin de juillet[1102]. Le 21 juillet, un décret
avait décidé que la terrasse des Feuillants serait regardée comme
une annexe de la salle des délibérations et, à ce titre, resterait
ouverte au public. Aussitôt on la sépara du reste du parc par un ruban
tricolore, et sur les arbres dont elle était bordée on traça cette
inscription: «Citoyens, respectez-vous; donnez à cette faible barrière
la force des baïonnettes.» La terrasse des Feuillants fut baptisée:
_Terre de la Liberté_; le jardin des Tuileries, c'était la _Terre de
Coblentz_. Quiconque osait franchir cette démarcation était hué et
traité d'aristocrate. Un jour, un jeune homme, sans faire attention
à la consigne, était descendu dans le jardin; des vociférations
l'assaillirent; on cria _à la lanterne!_ Immédiatement, le jeune homme
ôta ses souliers et essuya avec son mouchoir le sable qui s'était
attaché aux semelles. On applaudit et on le porta en triomphe[1103].
Malgré la clôture du jardin, où on ne laissait pénétrer que les
personnes munies de cartes[1104], la Reine et ses enfants, dès qu'ils
y paraissaient, étaient assaillis par des vociférations tellement
épouvantables, partant de la terrasse, qu'ils étaient obligés de
rentrer; à partir de la fin de juillet même, ils durent renoncer à s'y
promener[1105].
Cependant, lorsque l'enquête sur le 20 juin avait été ordonnée,
Marie-Antoinette, apprenant que Hue y serait entendu, l'avait fait
venir et lui avait dit: «Mettez dans votre déposition toute la réserve
que permet la vérité..... Il faut écarter tout soupçon que le Roi ou
moi gardions le moindre ressentiment de ce qui s'est passé. Ce n'est
pas le peuple qui est coupable, et, quand il le serait, il trouverait
toujours auprès de nous le pardon et l'oubli de ses erreurs[1106].»
Et le Roi, au dire de l'ambassadeur des États-Unis, ne songeait encore,
au milieu de cette crise, qu'à assurer à la France la liberté[1107] et
un bonheur stable.
C'est ainsi que le peuple les en récompensait[1108].
Une nuit, vers une heure du matin, la Reine ne dormait pas,—elle
s'entretenait avec Mme Campan;—toutes deux entendirent des pas
étouffés dans le corridor qui régnait le long de l'appartement. C'était
un garçon de salle qui s'était introduit là dans une intention trop
facile à deviner. Un valet de chambre, averti par Mme Campan, se
jeta sur cet homme et le terrassa. «Madame, dit-il, c'est un scélérat;
je le connais, je le tiens.»—«Lâchez-le, répondit la Reine, il venait
pour m'assassiner; demain, les Jacobins le porteraient en triomphe.»
Et se tournant vers Mme Campan: «Quelle position! dit-elle, des
outrages le jour, des assassins la nuit[1109]!»
Le lendemain, M. de Septeuil ordonna de changer toutes les serrures.
Louis XVI fit plus; il exigea que sa femme quittât le rez-de-chaussée,
où elle logeait seule, et où elle était insultée à chaque
instant[1110], et montât au premier, dans une chambre de l'appartement
du Dauphin. Mme de Tourzel, qui occupait cette chambre, céda sa
place à la Reine et s'installa sur un lit de veille qu'on dressait tous
les soirs[1111]. On laissait les persiennes et les volets ouverts, afin
que l'infortunée souveraine vît poindre le jour, et que ses nuits sans
sommeil fussent moins pénibles[1112].
La Reine eut une peine extrême à se décider à ce changement de
logement. Il lui répugnait de laisser paraître de l'inquiétude; il ne
lui répugnait pas moins de déranger de fidèles serviteurs. Le malheur
avait resserré les liens qui l'unissaient à eux et la rendait plus
soucieuse encore de leur bien-être: «Cette princesse était si bonne et
si occupée de tous ceux qui lui étaient attachés, dit Mme de Tourzel
en racontant ce fait, qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer
la moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus attachante, ne
marqua plus de sensibilité pour le dévouement qu'on lui témoignait, et
ne fut plus occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes qui
l'approchaient. Croirait-on qu'une Reine de France en était réduite à
avoir un petit chien dans sa chambre, pour l'avertir au moindre bruit
que l'on ferait entendre dans son appartement[1113]?»
Mais le Dauphin, qui aimait passionnément sa mère, était ravi de ce
nouvel arrangement. Dès que la Reine était éveillée, il courait à son
lit, «la serrait dans ses petits bras, en lui disant les choses les
plus tendres et les plus aimables. C'était le seul moment de la journée
où cette princesse éprouvât quelque consolation; son seul courage la
soutenait[1114].»
Au milieu de toutes ces alertes et de toutes ces angoisses, de ces
nuits sans sommeil et de ces jours sans repos, de ces fatigues
physiques et de ces souffrances morales, la santé de la Reine se
soutenait; mieux encore, elle s'était affermie. Dans les temps
prospères, elle avait été sujette à des crises nerveuses; à l'heure
de la douleur, ces crises avaient disparu. «Les maux de nerfs,»
disait-elle avec un mélancolique sourire, «c'était bon pour les femmes
heureuses[1115].»
Le 14 juillet approchait; l'Assemblée avait décidé qu'on
renouvellerait, ce jour-là, la fête de la Fédération de 1790; c'était
un moyen détourné de former le rassemblement de vingt mille hommes
auquel le Roi s'était opposé. Les fédérés arrivaient de tous côtés;
ils avaient été soigneusement choisis parmi les révolutionnaires les
plus exaltés et les plus fanatiques. Ceux de Marseille et de Brest
se distinguaient par leur violence et leur audace. Accueillis avec
transport par les Jacobins, logés gratuitement par la municipalité,
défrayés de toutes leurs dépenses sur le trésor public, grisés de vin
et de déclamations, fournis de poudre et de cartouches, ces hommes
constituaient une force armée toute prête aux mains des factieux. Les
plus honnêtes d'entre eux partirent pour le camp de Soissons, où se
formait l'armée de réserve, chargée d'appuyer celle de Lafayette et
de Luckner; mais ils étaient rares: quinze cents environ[1116], et,
malgré le décret de l'Assemblée qui, le 11 juillet, avait déclaré la
patrie en danger, les autres restaient à Paris, pour donner le dernier
assaut à la monarchie, insultant la famille royale, maltraitant ses
amis et se prenant de querelle avec les gardes nationaux des compagnies
fidèles. «Il n'est pas de jour, écrivait Montmorin à la Marck, où je
ne tremble pour la vie du Roi et de la Reine, et lorsque le soir est
arrivé, je remercie la Providence de ce qu'ils existent encore, et, à
la vérité, il n'y a qu'elle seule à en remercier[1117].»
C'était avec une véritable terreur qu'on voyait arriver cette date du
14 juillet.
Louis XVI et Marie-Antoinette devaient assister à la Fédération, et
l'on ne doutait pas que le plan qui avait échoué le 20 juin ne fût
repris ce jour-là, et que, dans cette foule tumultueuse et hostile,
il ne se trouvât des assassins[1118]. On prêchait publiquement le
régicide, et il n'y avait guère de jour que quelque officieux ne vînt
avertir la Reine de se tenir sur ses gardes[1119]. La pauvre femme
n'avait pas un instant de tranquillité. Pour se rassurer un peu, elle
insista pour que le Roi se fit faire un plastron qui, en parant les
premiers coups, donnât au moins à ses amis le temps d'arriver pour
le défendre. Le plastron fut fait, et le prince, afin de calmer les
craintes de sa femme, consentit à le porter. «C'est pour la satisfaire,
dit-il; mais ils ne m'assassineront pas; leur plan est changé; ils
me feront mourir autrement.»—«C'est vrai», reprit la Reine quand
Mme Campan lui rapporta ces paroles de Louis XVI; «je commence à
redouter un procès pour le Roi. Quant à moi, je suis étrangère; ils
m'assassineront. Que deviendront nos pauvres enfants?» Et elle se mit à
répandre un torrent de larmes. Mais ce fut en vain que Mme Campan la
pressa de porter un corset de même tissu que le gilet du Roi. «Si les
factieux m'assassinent,» répondit la pauvre femme, «ce sera un bonheur
pour moi; ils me délivreront de l'existence la plus douloureuse[1120].»
Depuis longtemps déjà, résignée à mourir, mais ne voulant pas entraîner
dans sa perte ceux qui lui demeuraient attachés, elle ne se couchait
jamais sans avoir brûlé tous les papiers capables de compromettre ses
amis[1121].
Dans cette situation si critique et presque désespérée, les offres
de services affluaient; il semblait que le péril multipliât les
dévouements. La préoccupation constante de tous ces fidèles de la
dernière heure était d'arracher la famille royale à cette prison de
Paris, qui était pour elle l'émeute et le danger de mort en permanence.
Épouvantée des horreurs du 20 juin, une des amies d'enfance de la
Reine, la landgrave Louise de Hesse-Darmstadt, avait envoyé son frère,
le prince Georges de Hesse, en France, tout exprès pour tâcher de la
sauver. Quel était le plan du prince? Quels étaient ses moyens? Nous
l'ignorons; mais il est probable que ce plan ne visait qu'à sauver la
Reine seule. L'amie n'avait songé qu'à son amie, elle avait compté sans
l'épouse et sans la mère. Malgré toutes les instances, Marie-Antoinette
refusa; mais quand le prince Georges repartit, elle lui donna pour la
landgrave la lettre suivante, toute pleine d'affectueuse reconnaissance
et de douloureuse résignation:
«Votre amitié, vos soins, Madame, m'ont touchée jusqu'au fond de l'âme.
La personne qui repart pourra vous dire les raisons qui l'ont retenue
si longtemps; il vous dira aussi que, même à présent, je n'ose pas
le voir chez moi; il m'aurait pourtant été bien doux de parler avec
lui de vous, à qui je suis tendrement attachée. Non, ma Princesse, en
sentant tout le prix de vos offres, je ne puis les accepter. Je suis
vouée pour la vie à mes devoirs et aux personnes chères dont je partage
les malheurs, et qui, quoi qu'on en dise, méritent tout intérêt par
le courage avec lequel elles soutiennent leur position. Le porteur de
cette lettre pourra vous donner des détails sur ce moment-ci et sur
l'esprit du lieu que nous habitons. On dit qu'il a beaucoup vu et voit
juste. Puisse un jour tout ce que nous faisons et souffrons rendre
heureux nos enfants! c'est le seul vœu que je me permette. Adieu, ma
Princesse. Ils m'ont tout ôté, hors mon cœur qui me restera toujours
pour vous aimer. N'en doutez jamais; c'est le seul malheur que je ne
pourrais supporter[1122].»
Et s'ouvrant de ce projet à la confidente de ses jours de tristesse,
Mme de Tourzel, la Reine lui disait: «Mon parti est pris; je
regarderais comme la plus insigne lâcheté d'abandonner dans le danger
le Roi et mes enfants. Que serait d'ailleurs la vie pour moi sans des
objets aussi chers et qui peuvent seuls m'attacher à une vie aussi
malheureuse que la mienne? Convenez qu'à ma place vous prendriez le
même parti[1123].»
Le projet de Mme de Staël était plus vaste et plus complet que celui
du prince de Hesse, car il embrassait toute la famille royale. Une
terre, la terre de Lamotte, était à vendre, près de Dieppe. Mme de
Staël proposait de l'acheter, d'y mener avec elle un homme sûr, ayant
à peu près la taille et la figure du Roi, une femme de l'âge et de la
tournure de la Reine, et son fils, qui était de l'âge du Dauphin. Au
bout de deux ou trois voyages, ces personnes eussent cédé la place
à la famille royale, et, grâce à la faveur que la fille de Necker
rencontrait parmi les patriotes, dont elle avait partagé les opinions,
mais dont, à cette heure, elle ne partageait plus les illusions, on
eût pu sortir de Paris et gagner le château de Lamotte, où l'on eût
été en sûreté. Malouet fut chargé de communiquer ce plan au Roi et
à la Reine, il n'en reçut que cette réponse décourageante: «que les
augustes prisonniers étaient très sensibles à ce que Mme de Staël
voulait faire pour eux, mais qu'ils n'accepteraient jamais d'elle aucun
service[1124].»
Malouet ne se découragea pas cependant. Toujours en quête, avec
Montmorin, Lally-Tolendal, Malesherbes, Bertrand de Moleville, des
moyens de salut pour la famille royale, il s'était adressé au duc
de Liancourt, qui, depuis 1790, commandait à Rouen, et le duc, qui
avait quatre régiments sous ses ordres, avait promis de les porter
à Pontoise, où les Suisses auraient pu conduire Louis XVI. De là,
la famille royale eût gagné Rouen; un yacht, préparé par les soins
d'un ordonnateur de la marine, M. de Mistral, l'eût reçue pour la
transporter au Havre, et, à la dernière extrémité, en Angleterre.
Malouet fit remettre à Louis XVI, par M. de la Porte, une lettre où
il développait ce plan, en insistant vivement sur le danger qu'il y
avait à rester à Paris. Le Roi lut la lettre sans rien dire et sans
en rien communiquer à personne; mais il ne put dissimuler son extrême
agitation, et quand la Reine lui en demanda la cause: «C'est, dit-il,
une lettre de M. Malouet; mais il y a des exagérations dans ses
inquiétudes, et peu de sûreté dans ses moyens..... Nous verrons; rien
ne m'oblige encore à prendre un parti si hasardeux..... L'affaire de
Varennes est une leçon.»
La Reine ne dit rien, et M. de la Porte se retira; mais Montmorin,
quand il connut cette réponse, ne put s'empêcher de s'écrier: «Il faut
en prendre son parti; nous serons tous massacrés, et cela ne sera pas
long[1125].»
Le danger en effet devenait si imminent qu'il frappait les moins
clairvoyants. Lafayette offrit encore une fois son concours, et,
d'accord avec M. de Montciel, ministre de l'intérieur, Lally-Tolendal
et l'ambassadeur des États-Unis, le sage et dévoué Gouverneur Morris,
il ébaucha un nouveau plan. On eût profité de la fête de la Fédération.
Lafayette et le vieux maréchal Luckner, complètement gagné à sa
cause, avaient demandé à y assister, au nom de l'armée. Le 15, placés
entre eux deux et escortés par cent cavaliers dévoués, le Roi et la
famille royale sortiraient de Paris en plein jour; la garde nationale
protégerait leur départ, et les Suisses, échelonnés entre la capitale
et Compiègne, appuieraient leur marche. Une fois à Compiègne, où quinze
escadrons et huit pièces de canon assureraient sa liberté, le Roi,
délivré des empiétements de l'Assemblée et de la pression des clubs, se
porterait médiateur entre les Puissances et la France, et reprendrait
son pouvoir en révisant la Constitution. Si l'Assemblée et les Jacobins
s'opposaient à sa sortie légale, les deux généraux se croiraient
autorisés par cette mesure inconstitutionnelle à marcher sur Paris à la
tête de leurs troupes[1126].
Le projet fut examiné au Conseil des ministres; il fut approuvé à
l'unanimité[1127]. Louis XVI, malgré sa répugnance à quitter la
capitale[1128], et à se mettre entre les mains des Constitutionnels,
auxquels il attribuait la responsabilité de sa déplorable
situation[1129], semblait disposé à se prêter à ce plan. Déjà
les préparatifs étaient commencés: les Suisses avaient reçu des
ordres[1130], lorsque, tout à coup, le prince déclara qu'il était
décidé à ne pas partir, qu'il aimait mieux s'exposer à tous les
dangers que de donner le signal de la guerre civile[1131]. C'étaient,
assure-t-on, les conseils de la Reine, qui, au dernier moment, avaient
ainsi modifié la résolution du Roi[1132]. Elle avait pour Lafayette une
insurmontable antipathie, et elle disait à Mme Campan qu'il valait
mieux périr que de devoir son salut à l'homme qui leur avait fait le
plus de mal et de se mettre dans la nécessité de traiter avec lui[1133].
On a vivement reproché à Marie-Antoinette son opposition acharnée à ce
projet. On l'a accusée d'avoir sacrifié la monarchie et l'existence
même des siens à d'aveugles préventions. Sans doute, il eût été plus
politique d'oublier les griefs du passé et de ne plus voir que le
dévouement de l'heure présente; mais ce dévouement, la Reine ne croyait
pas à son désintéressement et à sa sincérité. Lafayette était toujours
à ses yeux l'homme qui avait porté à l'autorité royale les coups les
plus sensibles, qui lui avait infligé à elle-même l'injure la plus
sanglante, une de ces injures qu'une femme ne pardonne pas[1134]. Le
grand orateur dont elle regrettait peut-être alors de n'avoir pas mieux
suivi les avis, Mirabeau, l'avait toujours prévenue contre l'ambition
brouillonne et la présomptueuse incapacité de celui qu'il appelait
dédaigneusement _Gilles-César_, et à ce moment même, ses confidents
les plus intimes, Mercy, Fersen, ne lui recommandaient-ils pas, dans
leurs lettres, si la nécessité ou des circonstances favorables la
déterminaient à quitter Paris, de ne jamais appeler Lafayette, mais de
réclamer le concours de provinces fidèles, comme la Picardie[1135]?
Ce plan, d'ailleurs, était-on aussi sûr de sa réussite qu'on le
prétendait[1136]? La garde nationale s'y fût-elle prêtée? Un exemple
tout récent permettait d'en douter. Dans la nuit du mercredi 11 au
jeudi 12 juillet, le bruit s'était répandu, dans la garde de service
au Château, que la Reine était partie. Le commandant ne put calmer
ses hommes qu'en éveillant le Roi à deux heures du matin et en le
priant de lui faire voir la Reine. Étaient-ce là des dispositions
favorables, soit à une évasion, soit à un départ public? Montmorin,
qui transmettait ces détails à son ami la Marck, en arrivait à ce
douloureux dilemme: «Depuis que le Roi a licencié sa garde, je crois
impossible qu'il sorte de Paris, et très dangereux qu'il y reste.»
Et il concluait ainsi: «Le Roi, et surtout la Reine, se sont refusés
absolument à toute proposition de sortir de Paris, et, quelque
danger que je voie au séjour qu'ils y font, je crois qu'ils ont bien
fait[1137].»
Malgré ces sombres pronostics, la Fédération se passa tranquillement;
mais les alarmes furent vives. Le Roi était, avec toute sa famille,
à l'École militaire, attendant le cortège qui était allé poser la
première pierre d'une colonne sur l'emplacement de la Bastille. Quand
le cortège parut et défila sous le balcon où se tenait la famille
royale, des cris formidables de _Vive Pétion!_ éclatèrent de toutes
parts; quelques rares cris de _Vive le Roi!_ y répondirent. Louis
XVI descendit et se rendit à pied, du pavillon de l'École militaire,
à l'autel dressé à l'extrémité du Champ-de-Mars. Sa tête poudrée
ressortait au milieu des cheveux noirs des députés et ses vêtements
brodés d'or tranchaient sur le costume sombre des gens du peuple qui
l'entouraient. «Quand il monta les degrés de l'autel, on crut voir la
victime sainte s'offrant volontairement au sacrifice[1138].» La Reine
ne l'avait pas perdu de vue pendant ce long et douloureux trajet, au
milieu de ces hommes qui, dit un témoin oculaire, «avaient plus l'air
d'être réunis pour une émeute que pour une fête[1139].» Un instant,
elle l'avait vu disparaître dans la foule[1140]; elle avait poussé un
cri; mais ce n'était qu'une fausse alerte; peu après, le Roi reprit
sa place près de sa famille. «L'expression du visage de la Reine,
dit Mme de Staël, ne s'effacera jamais de mon souvenir; ses yeux
étaient abîmés de pleurs; la splendeur de sa toilette, la dignité de
son maintien contrastaient avec le cortège dont elle était entourée;
quelques gardes nationaux la séparaient seuls de la populace[1141].»
Quand le Roi revint à l'École militaire, elle descendit à sa rencontre;
le prince la serra dans ses bras avec une affectueuse émotion, et ses
enfants l'embrassèrent en pleurant[1142].
La cérémonie terminée, la famille royale remonta en voiture et retourna
aux Tuileries. Heureux de la voir vivante, après les inquiétudes
qu'avait excitées cette journée, les grenadiers qui entouraient le
carrosse ne cessaient de crier: _Vive le Roi! Vive la Reine!_ «Ils
étaient tout cœur et tout âme, écrit Mme Élisabeth; cela faisait du
bien[1143].» Mais qu'étaient ces cris isolés à côté des acclamations
immenses qui avaient accueilli le maire de Paris, le vrai triomphateur
du jour, ce fat et misérable Pétion, qui avait abandonné la royauté au
20 juin, qui devait la livrer au 10 août?
L'agitation continuait dans Paris. Le bruit courait plus que jamais
que l'Assemblée voulait enlever la famille royale, et l'emmener dans
le Midi[1144]; pour faciliter l'exécution de ce projet et isoler
le Roi de plus en plus, on faisait partir pour le camp de Soissons
les trois régiments de ligne qui restaient dans la capitale et deux
bataillons de Suisses[1145]. Au Château, on n'avait plus un instant
de tranquillité. Les rumeurs les plus absurdes prenaient créance, dès
qu'elles étaient hostiles à la famille royale, et donnaient lieu à des
mouvements populaires. Le 20 juillet, les fédérés avaient passé la nuit
en orgies sur la place de la Bastille; quelques meneurs vinrent leur
raconter que la Cour avait fait assassiner les députés patriotes et
conservait dix-huit mille fusils au Château. Aussitôt ils prennent les
armes «pour exterminer les traîtres». A cinq heures du matin le rappel
est battu; quatre mille gardes nationaux se portent aux Tuileries. Pour
cette fois, du moins, le danger fut conjuré: Pétion lui-même calma
l'effervescence. Mais cette journée néanmoins exerça une influence
néfaste sur l'avenir; pendant que la famille royale était réunie avec
les ministres dans le cabinet du Roi, attendant l'insurrection et
délibérant sur la conduite à tenir, on avait décidé que si les factieux
approchaient, le prince et sa famille, n'ayant pas de moyens de se
défendre, se retireraient à l'Assemblée: résolution fatale qui ne fut
que trop mise à exécution le 10 août[1146].
Quelques jours après, dans la nuit du 24 au 25 juillet, Mme
Campan fut avertie que les faubourgs s'apprêtaient à marcher sur
les Tuileries; on avait résolu, disait-on, d'enlever le Roi et de
l'enfermer à Vincennes. Déjà le tocsin sonnait à Saint-Roch; Mme
Campan courut à l'appartement de la Reine; brisée de fatigue, après
tant d'insomnies, la malheureuse femme dormait. Le Roi, qui survint, ne
voulut pas qu'on la réveillât; on venait d'apprendre d'ailleurs que le
mouvement annoncé avait avorté; Pétion, ne se trouvant pas suffisamment
prêt, s'y était opposé. Mais la Reine, quand elle s'éveilla, reprocha
vivement à sa première femme de chambre d'avoir respecté son sommeil,
et comme Mme Campan lui représentait qu'elle avait besoin de réparer
ses forces abattues: «Elles ne le sont pas, dit-elle; le malheur en
donne de grandes. Élisabeth était auprès du Roi, et je dormais, moi qui
voudrais périr à ses côtés! Je suis sa femme et je ne veux pas qu'il
courre le moindre péril sans moi[1147].»
C'est à ce rôle passif qu'elle était réduite. Si elle n'avait écouté
que son courage, elle ne se fût pas si facilement résignée; elle se
fût souvenue du mot de Mirabeau, de ce que pouvaient une femme et un
enfant à cheval. Périr pour périr, elle eût mieux aimé succomber les
armes à la main que d'attendre patiemment la mort par le poignard ou
l'échafaud. Mais elle était paralysée par l'inertie de son mari: «Le
Roi, disait-elle, a peur de commander et craint plus que toute autre
chose de parler aux hommes réunis. Quelques paroles bien accentuées,
adressées aux Parisiens, centupleraient les forces de notre parti; il
ne les dira pas.... Pour moi, je pourrais bien agir et monter à cheval,
s'il le fallait; mais si j'agissais, ce serait donner des armes aux
ennemis du Roi. Le cri contre l'_Autrichienne_, contre la domination
d'une femme, serait général en France, et d'ailleurs j'anéantirais le
Roi en me montrant. Une Reine qui n'est pas régente doit, dans ces
circonstances, rester dans l'inaction et se préparer à mourir[1148].»
Un jour que l'abbé de Montesquiou lui avait soumis un plan qui
demandait beaucoup de conduite et de fermeté: «C'est inutile,
répondit-elle tristement, la conduite que vous me proposez ne peut pas
se conseiller; celui qui n'a pas en lui le caractère nécessaire pour
l'imaginer ne saurait en suivre le conseil[1149].»
Ainsi réduite à l'inaction en France, la Reine n'espérait plus guère
que de l'étranger. Sa correspondance avec Fersen se multipliait:
Fersen, que son père avait voulu rappeler en Suède après l'assassinat
de Gustave III, et qui avait noblement refusé, dût-il être réduit à la
misère, d'abandonner ses augustes clients[1150]. Elle avait recours
aux procédés les plus ingénieux pour dissimuler ces relations. Les
lettres étaient presque toujours écrites en chiffres, ou du moins
dans un style de convention; elles étaient envoyées, tantôt par des
gens sûrs, tantôt, et surtout à l'époque où nous sommes, dans des
boîtes de biscottes, dans des paquets de thé ou de chocolat, dans la
doublure d'un chapeau ou d'un vêtement, sous forme d'annonce dans un
journal[1151]. Les billets succédaient aux billets avec une rapidité
et une fréquence extraordinaires; chaque semaine, il y en avait au
moins deux, soit de Marie-Antoinette, soit du fidèle Goguelat. A la fin
de juillet, ce ne sont plus guère que des cris d'alarme, des appels
désespérés. La Reine écrit le 24 juillet:
«Dans le courant de la semaine, l'Assemblée doit décréter sa
translation à Blois et la suspension du Roi. Chaque jour produit une
scène nouvelle, mais tend toujours à la destruction du Roi et de
sa famille; des pétitionnaires ont dit, à la barre de l'Assemblée,
que, si on ne le destituait pas, ils le massacreraient. Ils ont eu
les honneurs de la séance. Dites donc à M. de Mercy que les jours du
Roi et de la Reine sont dans le plus grand danger, qu'un délai d'un
jour peut produire des malheurs incalculables, qu'il faut envoyer le
manifeste sur-le-champ, qu'on l'attend avec une extrême impatience,
que nécessairement il ralliera beaucoup de monde autour du Roi et le
mettra en sûreté; qu'autrement personne ne peut en répondre pendant
vingt-quatre heures: la troupe des assassins grossit sans cesse[1152].»
Huit jours après, nouvel appel plus pressant encore. Le 28 juillet,
d'Éprémesnil avait été à moitié assommé sur la terrasse des
Feuillants[1153]. Le 29, les Marseillais avaient fait leur entrée à
Paris. Ramassis de brigands et de gens sans aveu, tourbe cosmopolite,
échappée des bagnes de Gênes, d'Espagne et de Toulon[1154], ils
apportaient à la populace parisienne un appoint puissant, moins par le
nombre,—ils n'étaient guère que six cents,—que par leur audace et leur
expérience en fait d'émeutes et de crimes. C'était pour les attendre
que Pétion avait ajourné l'émeute du 27 juillet. Le lendemain même de
leur arrivée, le 30, ils rencontrent aux Champs-Élysées des grenadiers
du bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui faisaient un repas de corps
chez le restaurateur Dubertier, leur cherchent querelle sans motif, en
massacrent un, en blessent une quinzaine, et les autres n'échappent au
même sort qu'en se réfugiant dans le jardin des Tuileries, et de là
au Château, où on leur prodigue des secours. Vainement les camarades
des victimes viennent-ils demander justice à l'Assemblée; la gauche
les accueille par des murmures, les tribunes par des vociférations.
Ce sont eux qu'on transforme en coupables, et l'on dénonce à la
vengeance populaire la Reine et les dames qui ont donné leurs soins aux
_assassins_ des braves fédérés.
Le 1er août, Marie-Antoinette faisait écrire par Goguelat à
Fersen cette lettre désespérée, la dernière qu'ait reçue d'elle son
chevaleresque correspondant; l'angoisse l'y rendait même parfois
injuste pour les fidèles grenadiers des Filles-Saint-Thomas.
«La vie du Roi est évidemment menacée depuis longtemps, ainsi que
celle de la Reine. L'arrivée d'environ six cents Marseillais et d'une
quantité d'autres députés de tous les clubs des Jacobins augmente bien
nos inquiétudes, malheureusement trop fondées. On prend des précautions
de toute espèce pour la sûreté de Leurs Majestés; mais les assassins
rôdent continuellement autour du Château; on excite le peuple; dans
une partie de la garde nationale, il y a mauvaise volonté, et dans
l'autre, faiblesse et lâcheté. La résistance qu'on peut opposer aux
entreprises des scélérats n'est que dans quelques personnes décidées
à faire un rempart de leurs corps à la famille royale, et dans le
régiment des gardes-suisses. L'affaire qui a eu lieu le 30, à la suite
d'un dîner aux Champs-Élysées, entre 180 grenadiers[1155] d'élite de
la garde nationale et des fédérés marseillais, a démontré clairement
la lâcheté de la garde nationale et le peu de fond qu'il faut faire
sur cette troupe, qui ne peut en imposer que par sa masse. Les 180
grenadiers ont pris la fuite; il y en a eu deux ou trois de tués et une
vingtaine de blessés. Les Marseillais font la police du Palais-Royal et
du jardin des Tuileries, que l'Assemblée nationale a fait ouvrir.....
Pour le moment, il faut songer à éviter les poignards et à déjouer
les conspirateurs qui fourmillent autour du trône prêt à disparaître.
Depuis longtemps, les factieux ne prennent plus la peine de cacher le
projet d'anéantir la famille royale. Dans les deux dernières assemblées
nocturnes, on ne différait que sur le moyen à employer. Vous avez pu
juger par ma précédente lettre combien il est intéressant de gagner
vingt-quatre heures; je ne ferai que vous le rappeler aujourd'hui, en
ajoutant que, si l'on n'arrive pas, il n'y a que la Providence qui
puisse sauver le Roi et sa famille[1156].»
A cette date du 1er août, les armées coalisées étaient en marche.
Le duc de Brunswick s'était mis en mouvement le 28 juillet[1157]; il
comptait être, au bout de huit ou dix jours, à la frontière[1158],
y laisser des corps suffisants pour masquer les places et empêcher
leurs garnisons de s'opposer à ses opérations, et se porter lui-même
directement sur Paris[1159]. Au moment d'entrer en campagne, le 25,
cédant aux vives instances des émigrés, il avait lancé, de Coblentz, un
manifeste menaçant. Après avoir exposé les réclamations de l'Empereur
et du roi de Prusse pour les princes allemands possessionnés en
Alsace et leur intérêt à voir cesser l'anarchie en France, sans
vouloir s'enrichir par des conquêtes, ni prétendre «s'immiscer dans le
gouvernement de la France», il invitait la partie saine de la nation à
rentrer dans les voies de la justice, et s'engageait à protéger ceux
qui se soumettraient au Roi. Mais il menaçait d'une punition exemplaire
tous ceux qui se défendraient contre ses armes, déclarant que, si la
moindre insulte, la moindre violence était faite au Roi ou à la Reine,
la ville de Paris serait livrée à une exécution militaire et à une
subversion totale.
Par quelle déplorable habileté Fersen réussit-il à substituer ce
manifeste, dû à la plume d'un émigré, M. de Limon[1160], au texte,
modéré et sage, proposé par l'agent accrédité du Roi et de la
Reine, Mallet du Pan, et primitivement adopté par les Puissances?
Par quel aveuglement surtout, lui qui connaissait la France, qui
venait de la traverser tout récemment encore, et qui écrivait «qu'on
ne peut compter sur les gardes nationaux, ni sur les gens de bien
de Paris, qui craignent de se mettre en avant de peur de recevoir
une égratignure, tandis que les scélérats agissent[1161]», ajoutant:
«Mon inquiétude pour vous est extrême; je n'ai pas un seul moment de
tranquillité[1162]»; par quel aveuglement put-il croire que cette
déclaration hautaine et provocante relèverait le courage des amis de
la royauté et terrifierait ses adversaires? Comment ne vit-il pas
qu'édicter ainsi les derniers supplices contre tous les partisans de
la Révolution, c'était en grossir le nombre, les réduire au désespoir,
et que les premières victimes de ce désespoir seraient précisément les
malheureux souverains qu'on avait la prétention de sauver? Lui-même
cependant avait écrit à son ami Taube, en lui envoyant le manifeste:
«Voici un moment critique pour eux, Dieu les conserve[1163]!» Et à
sa demande, le baron de Breteuil avait envoyé l'évêque de Pamiers à
Londres pour obtenir de Pitt une intervention de l'Angleterre en faveur
des malheureux otages que d'imprudentes menaces allaient livrer à
toutes les colères[1164].
Mais on se faisait, de l'autre côté du Rhin, même parmi les plus sages,
d'étranges illusions. Les émigrés avaient si souvent répété que la
guerre ne serait qu'une promenade militaire à travers la France, que
le duc de Brunswick s'imaginait ne pas rencontrer de résistance[1165],
et que Mercy lui-même, si peu disposé, par son âge et son expérience,
aux espérances exagérées, écrivait, le 9 juillet, à Marie-Antoinette:
«En un mois, on sera sauvé[1166].» On indiquait déjà les étapes de
la marche des coalisés: on devait être tel jour à Verdun, tel autre
à Châlons[1167]. La Reine elle-même, momentanément rassurée par la
parole de Mercy, confiait à Mme Campan, pendant une de ses nuits
d'insomnie, que, dans un mois, «elle ne verrait plus cette lune sans
être dégagée de ses chaînes[1168].» Et le baron de Breteuil formait
déjà le cabinet qui devait prendre la direction des affaires, à la
rentrée à Paris[1169].
Quoi qu'il en soit, le résultat de ce manifeste ne fut pas celui
qu'en attendaient ses auteurs: «Il ne rallia personne, parce qu'il
ne présentait aucun point de ralliement; n'effraya personne, parce
qu'il annonçait des prétentions extravagantes, et enfin n'obtint rien,
parce qu'il demandait l'impossible. Une partie de la France resta
muette à cet appel; l'autre y répondit par des cris de fureur et de
vengeance[1170].»
A ce moment suprême, pourtant, les Girondins ne voulaient pas encore
la république; ils sentaient qu'ils n'auraient point pour eux l'appui
de l'armée, même de l'armée du Midi, sur laquelle ils comptaient le
plus[1171]. Il y eut un moment d'hésitation dans la marche des ennemis
de la royauté. La garde nationale voulait conserver le Roi, comme
une sauvegarde contre les représailles des coalisés, et certains
chefs de la Révolution s'étaient déjà ménagé les moyens de fuir en
Amérique[1172]. Le plan qui souriait le plus à Brissot et à ses amis,
c'était de proclamer la déchéance de Louis XVI et de mettre le Dauphin
sur le trône, avec Condorcet comme gouverneur et Pétion comme régent.
Mais déjà les Girondins étaient débordés et, pour ne pas être laissés
de côté, ils étaient obligés de se mettre à la remorque des Jacobins.
Le 3 août, Pétion se présente à la barre de l'Assemblée et, au nom
de 46 sections de Paris sur 48, demande la déchéance. L'Assemblée,
sans discussion, renvoie une pétition à une commission extraordinaire
pour faire son rapport le 9 août[1173]. En attendant, tout se prépare
pour le dernier assaut qui doit être livré à la royauté. Le Comité
insurrectionnel siège en permanence au cabaret du _Cadran-bleu_. La
section Mauconseil, sans attendre la décision de l'Assemblée, vote
la déchéance; la section du Théâtre-Français, sous la présidence de
Danton, se déclare en état d'insurrection[1174]. Les Marseillais,
quittant leurs casernes trop éloignées, se transportent au centre de la
capitale, dans les sections Poissonnière et du Théâtre-Français[1175],
où on les incorpore dans les bataillons révolutionnaires[1176]; on leur
donne à profusion du vin et de l'argent[1177]. Westermann est désigné
pour prendre le commandement des bandes, à la place de Santerre, dont
l'incapacité est trop manifeste, et Panis et Sergent font distribuer
aux fédérés les cartouches qu'ils refusent aux gardes nationaux. On
fait venir de tous côtés des recrues sur lesquelles on peut compter.
Jourdan et les massacreurs de la Glacière sont à Paris[1178]. «Jourdan
et ses compagnons sont réunis à Santerre, mandait Malouet à Mallet du
Pan; les promenades dans les rues, les hurlements sont horribles. Les
affiches, les placards ont la même couleur de sang. Jamais cette ville
de boue n'a été aussi infecte, aussi pestilentielle[1179].»
En même temps, on éloigne de la capitale les derniers défenseurs de la
royauté. Dès la fin de juillet, un officier suisse écrivait: «Ils sont
parvenus à faire sortir de Paris toute la force armée. Voilà les cinq
régiments de ligne et les deux tiers des régiments des gardes-suisses,
que l'on craignait, hors d'état de nuire aux factieux. Bientôt nous
allons voir commencer la tragédie[1180].» Les troupes de ligne, en
effet, dont l'Assemblée redoutait le bon esprit, avaient été envoyées
à l'armée[1181]; trois cents Suisses avaient été dirigés sur la
Normandie, sous prétexte de protéger la circulation des grains et l'on
avait enlevé à ceux qui restaient à Paris leurs douze canons[1182].
Pour achever de désorganiser la résistance, la municipalité arrête que
la garde de service au Château sera chaque jour composée de citoyens
de toutes les sections. Tout est prêt pour se porter en armes aux
Tuileries et y déposer le Roi. Le jour seul est encore incertain.
Successivement fixé au 4, puis au 6, il est enfin arrêté pour le 9 au
soir, lorsque l'Assemblée aura délibéré sur la pétition des sections
de Paris; ce jour-là, si, à onze heures, justice n'est pas rendue
au peuple par le Corps législatif, «à minuit le tocsin sonnera, la
générale sera battue et tout se lèvera à la fois[1183]». En attendant,
la terreur règne dans la capitale; les députés qui osent encore,
nous ne dirons pas se montrer favorables au Roi, mais simplement ne
pas exécuter servilement les volontés des clubs, sont insultés et
maltraités[1184]. On répand les bruits les plus lugubres. On annonce
qu'on promènera la Reine dans une cage de fer avant de la conduire à la
Force, qu'on enfermera le Roi à l'Hôtel-de-Ville, puis au Temple[1185].
Dès le 2 août, on vend dans les rues un imprimé qui n'est que le
programme de la journée qu'on prédit, et le médecin Brunier peut le
remettre à Mme de Tourzel[1186]. Une agitation effrayante régnait
dans le peuple, et une femme, très liée avec les révolutionnaires,
écrivait cette phrase sinistre: «Il pleuvra du sang; je n'exagère
point[1187].»
A ces menaces directes et publiques, qu'avait à opposer la royauté?
Rien que des promesses vagues, des espérances fragiles, et, hélas! des
illusions obstinées: la marche lointaine encore du duc de Brunswick,
l'argent donné aux chefs des factieux, Pétion, Danton[1188], Santerre,
pour empêcher l'insurrection et qui ne sert qu'à la payer; et, au
Château, neuf cents Suisses, quelques rares gardes nationaux fidèles,
et une centaine de gentilshommes. Qu'était-ce contre les bandes
dirigées par Barbaroux et Westermann?
Vainement les fidèles de la dernière heure, les Malouet, les
Malesherbes, les Morris, les Lally-Tolendal, présentèrent-ils, le 7
août, un suprême projet d'évasion. Vainement offrirent-ils de conduire
la famille royale à Pontoise ou à Compiègne[1189], sous la protection
des grenadiers d'Aclocque et des Suisses de Courbevoie, en partant en
plein jour, à huit heures du matin, du Pont-Tournant, et en avertissant
le président de l'Assemblée qu'on allait à Compiègne, en vertu de la
Constitution[1190]. Le Roi refusa, et Mme Élisabeth se contenta
de répondre que l'insurrection annoncée n'aurait pas lieu, qu'on en
avait pour garant la parole de Pétion et de Santerre, qui, moyennant
sept cent cinquante mille livres, s'étaient engagés à ramener les
Marseillais dans le parti de Sa Majesté[1191].
Malgré cette confiance apparente et étrange, l'alarme régnait en
permanence au Château. Si l'on avait pu croire, pendant quelque temps,
comme le disait Morris, que les gardes nationaux et les Parisiens
voudraient conserver Louis XVI «comme la protection la plus efficace
contre le pillage et les insultes des ennemis[1192]», depuis le 20 juin
on ne pouvait plus guère avoir cette confiance: on ne cherchait qu'à
gagner du temps; mais on était gardé à vue. Pour prévenir une fuite,
dont le bruit s'était encore une fois répandu, les fédérés faisaient
chaque jour et chaque nuit des patrouilles autour des Tuileries[1193].
Les hommes à pique, avant d'aller, le bonnet rouge sur la tête, faire
à l'Assemblée des motions incendiaires, défilaient près du Château, en
chantant d'injurieux couplets; «on eût dit qu'ils venaient reconnaître
les lieux, avant de l'attaquer[1194].» On insultait la Reine jusque
sous les fenêtres de ses petits cabinets qui donnaient sur la cour, et
Mme de Tourzel, dont les appartements étaient au rez-de-chaussée,
n'osait plus y conduire le Dauphin[1195]. Un Marseillais, le sabre
au poing, criait aux Suisses en faction à la porte du Carrousel:
«Misérables, c'est la dernière garde que vous montez; nous allons vous
exterminer tous[1196].»
Chaque jour, chaque nuit, ce sont des alertes nouvelles[1197]. Le Roi
brûle ses correspondances[1198]; la Reine ne se couche qu'une fois sur
deux[1199], et elle en est réduite, nous l'avons vu, à avoir un petit
chien dans sa chambre pour l'avertir en cas de danger[1200]. Toute la
nuit du 4 au 5 août, l'on s'attend à être égorgé[1201]. Louis XVI est
debout: «Ah! qu'ils viennent!» dit le malheureux prince, résigné à
son sort; «dès longtemps je suis préparé; mais,» ajoute-t-il avec une
sollicitude touchante, «qu'on n'éveille pas la Reine[1202].»
Le dimanche 5 août, la famille royale allait à la chapelle des
Tuileries entendre la messe pour la dernière fois. Pendant qu'elle
traversait la galerie pour s'y rendre, un certain nombre de gardes
nationaux la saluèrent des cris de _Vive le Roi!_ Mais aussitôt
les autres répondirent par de formidables huées: «_Pas de Roi! A
bas le Veto!_» Et le soir, aux vêpres, les musiciens, chantant le
_Magnificat_, se donnèrent le mot pour «tripler le son de leurs voix
d'une manière effrayante», en psalmodiant: _Deposuit potentes de
sede[1203]!_
C'était le dernier outrage. Cinq jours après, la sinistre prédiction
des musiciens de la chapelle allait être accomplie.