CHAPITRE XIX

Le 20 juin.

Depuis longtemps déjà tout se préparait pour un soulèvement; la date

avait été choisie: c'était le 20 juin, le double anniversaire du

serment du Jeu de Paume et de la fuite de Varennes. Des conciliabules

se tenaient au faubourg Saint-Antoine, chez le brasseur Santerre,

où, sous l'impulsion de Danton, et avec la connivence du maire de

Paris, Pétion, se réunissaient les meneurs habituels de la populace

parisienne: Fournier l'Américain, le marquis de Saint-Huruge, le

boucher Legendre, le Polonais Lazouski, Alexandre, le chef de bataillon

du faubourg Saint-Marcel. Le refus de sanction des décrets, s'ajoutant

au renvoi des ministres girondins, vint fournir le prétexte.

Dès le 19 au soir, Paris s'agitait; le charme d'une belle soirée

attirait les habitants au dehors; dans les rues, sur les places, des

groupes se formaient, s'entretenant de la manifestation projetée

pour le lendemain. «Aux Tuileries, dit un témoin, il y avait plus

de personnes que de grains de sable[1065].» Des journaux, comme les

_Révolutions de Paris_, prêchaient ouvertement le renversement de la

Constitution et la révolte contre «l'individu royal[1066]».

Prévenu de ce qui se passait par le nouveau ministre de l'intérieur,

Terrier de Montciel, le Directoire du département, composé de

Constitutionnels convaincus et résolus, manda près de lui le maire et

les administrateurs de police et les força de donner au commandant

général de la garde nationale, Ramainvilliers, l'ordre écrit de «tenir

les postes au complet, de doubler ceux de l'Assemblée et des Tuileries,

d'avoir des réserves d'infanterie et de cavalerie, et, au besoin, de

requérir les troupes de ligne». En même temps, il les avertissait

eux-mêmes d'avoir à prendre _sans délai_ toutes les mesures nécessaires

pour empêcher les rassemblements contraires à la loi.

Malgré ces injonctions si nettes et les dispositions formelles de la

loi, rien ne fut fait pour empêcher l'insurrection. La municipalité,

au contraire, «informée, dit-elle, qu'un grand nombre de citoyens se

proposent de se présenter à l'Assemblée et chez le Roi pour remettre

une adresse,» prit un arrêté pour ordonner au commandant général de

«rassembler sous les drapeaux les citoyens de tous uniformes et de

toutes armes, lesquels marcheront ainsi sous le commandement des

officiers du bataillon». C'était légitimer la violation de la loi et

rendre la répression impossible en désarmant l'autorité et en donnant

en quelque sorte à l'émeute la consécration de la légalité.

Tiraillé entre ces prescriptions contraires, Ramainvilliers hésita, se

troubla, et finalement s'abstint. Pendant toute la journée du 20, on le

chercha partout, sans le trouver.

Dès cinq heures du matin, le rappel avait battu; à huit heures, les

«faubourgs» se mettaient en marche; vers midi, ils arrivaient à la rue

Saint-Honoré. Partis des deux rives de la Seine, ils n'avaient pas

tardé à se réunir pour former un groupe compacte, qui se grossissait

en marchant de tous les oisifs et de tous les badauds. Les quinze

cents hommes de Santerre étaient ainsi devenus vingt mille. Des

sapeurs étaient en tête; puis venaient les canons et une voiture

portant l'arbre de la liberté qu'on devait planter sur la terrasse des

Feuillants.

A la porte de l'Assemblée, la colonne s'arrête, et Santerre fait

parvenir une lettre au président.

L'Assemblée délibérait précisément sur l'accueil qu'elle devait faire

aux pétitionnaires. Le président, Français, de Nantes, donne lecture

de la lettre qui réclame pour eux l'admission à la barre. Les tribunes

applaudissent. «Qu'on les fasse entrer,» crie la gauche.—«Non, non,»

riposte la droite. Les interpellations se croisent d'un côté à l'autre

de la salle. Quelques individus parviennent à s'introduire; on les fait

sortir.

Le Manège, qui, depuis le retour du Roi à Paris, servait de lieu de

réunion à l'Assemblée, était un grand bâtiment de cent cinquante pieds

de long environ, parallèle à la terrasse des Feuillants[1067]. Entre

la salle et cette terrasse régnait une longue cour étroite, séparée

du jardin des Tuileries par un mur élevé; une petite porte, pratiquée

dans le mur, donnait accès dans le jardin. La foule, ne voulant pas

s'entasser dans cette cour, où elle eût pu être facilement cernée,

s'était massée à l'autre extrémité des bâtiments. La tête de la

colonne se pressait au pied de l'escalier qui conduisait à la salle

des séances, et, poussée par les flots nouveaux qui survenaient sans

cesse, ne pouvant ni avancer ni reculer, elle s'était échappée de

côté et répandue dans un jardin voisin, dépendant d'un ancien couvent

de Capucins. Ne sachant que faire pendant que l'Assemblée délibérait,

les sapeurs plantèrent dans ce jardin l'arbre de la liberté qu'ils

traînaient sur un char.

D'autres bandes, cependant, cherchant une issue et trouvant partout la

place prise, avaient envahi la cour du Manège. Pressées, elles aussi,

par les nouvelles couches qui arrivent de minute en minute, étouffant

dans cet étroit espace, elles se précipitent vers la porte qui donne

dans le jardin des Tuileries. La porte est gardée par un détachement

de grenadiers, et des canons sont braqués pour en interdire le

passage. Vainement trois officiers municipaux, Boucher René, Bouclier

Saint-Sauveur et Mouchet, qui sont allés au devant du rassemblement

et se trouvent ainsi en tête de la colonne, réclament l'ouverture de

la porte; le commandant du poste les renvoie au commandant général.

Les officiers municipaux se rendent au Château et, ne rencontrant pas

Ramainvilliers, ils s'adressent au Roi. L'un d'eux, petit homme noir

et bancroche, qui joua dans cette journée le triste rôle de mouche

du coche révolutionnaire, Mouchet, interpelle Louis XVI et demande

qu'on laisse l'entrée du jardin libre pour des citoyens qui, marchant

_légalement_, ne peuvent qu'être blessés de se sentir soupçonnés:

«Nous-mêmes, ajoute-t-il, avons été affectés de voir des canons pointés

sur le peuple. De telles mesures sont plus propres à l'irriter qu'à

le contenter.»—«Votre devoir, répond le Roi, est de faire exécuter la

loi.»—«Si la porte n'est pas ouverte,» riposte Mouchet, «elle sera

enfoncée.»—«Eh bien,» reprend le Roi, «si vous le jugez utile, faites

ouvrir la porte des Feuillants. Qu'on défile le long de la terrasse,

pour sortir par la porte des écuries; mais faites en sorte que la

tranquillité publique ne soit pas troublée. Votre devoir est d'y

veiller.»

Les officiers municipaux sortent pour transmettre la réponse du Roi;

il était trop tard. La porte avait été enfoncée et la foule s'était

répandue dans le jardin, d'où il eût été facile alors, avec un peu de

bonne volonté et d'énergie, de la faire écouler. L'autre partie de la

colonne, ainsi coupée en deux, celle qui se pressait dans la cour des

Feuillants, avait fini par être admise dans l'Assemblée. L'orateur de

la bande, Huguenin[1068], se présente à la barre et lit une longue

et violente diatribe contre le Roi: «Pourquoi faut-il que des hommes

libres se voient réduits à la cruelle nécessité de tremper leurs mains

dans le sang des conspirateurs? Il n'est plus temps de dissimuler; la

trame est découverte; l'heure est arrivée; le sang coulera, et l'arbre

de la liberté, que nous venons de planter, fleurira en paix..... Un

seul homme ne doit point influencer la volonté de vingt-cinq millions

d'hommes.»

La gauche applaudit; la droite s'indigne; Mathieu Dumas demande la

question préalable sur la pétition. Mais, au milieu des vociférations

des tribunes et des menaces de ces bandes qui grondent au dehors, la

délibération n'est pas libre. La question préalable est repoussée, et

l'Assemblée décide que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine et

Saint-Marcel seront admis à défiler devant elle.

Un roulement rappelle la foule dispersée dans le jardin des Tuileries,

et le défilé commence, au son des tambours et de la musique. Santerre

et Saint-Huruge sont à la tête; ils se placent au pied de la tribune

et passent en revue leur armée. Puis vient un mélange confus de femmes,

d'enfants, de gardes nationaux et de sans-culottes, les uns sans

armes, les autres armés de sabres, de piques, de faulx, de haches, de

couteaux et même de scies. Deux hommes portent, au bout d'une pique,

l'un une vieille culotte, avec ces mots: _Vivent les sans-culottes!_

l'autre, un cœur de veau tout saignant, sous lequel est écrit: _Cœur

d'aristocrate!_ De grossiers emblèmes, des enseignes insultantes, des

inscriptions menaçantes flottent au-dessus des têtes: _A bas le Veto!_

_Avis à Louis XVI!_ _Le peuple est las de souffrir!_ _La liberté ou

la mort!_ La musique joue le _Ça ira_, et la foule tantôt répète les

paroles de la chanson populaire, tantôt crie en guise de refrain: _A

bas le Veto!_ Parfois, le cortège s'arrête et se livre, au milieu de

la salle, à des danses patriotiques. Et l'Assemblée assiste, avec une

résignation humiliée, à ce honteux avilissement de la représentation

nationale.

Le défilé dure près de deux heures. Quand il est terminé, Santerre

remercie les députés de l'amitié qu'ils ont bien voulu témoigner aux

pétitionnaires, remet au Président, en signe de reconnaissance, un

«superbe drapeau[1069]» et court sur la place du Carrousel reprendre le

commandement de son armée. Il est trois heures et demie. L'Assemblée

lève la séance.

En sortant de la salle par la cour du Manège, la colonne, au lieu

de regagner la rue Saint-Honoré, avait pénétré dans le jardin des

Tuileries, et de là, longeant la façade du Château, elle sortait

par le guichet du Pont-Royal. En passant sous les fenêtres elle

répétait bruyamment ses cris favoris: _Vivent les sans-culottes!_ _A

bas Monsieur et Madame Veto!_ Dix bataillons de la garde nationale

étaient là, formant un front de bandière, devant lequel défilaient les

faubourgs. Arrivé au Pont-Royal, le cortège sembla prendre la ligne

des quais, et l'on put croire un moment que tout se bornerait aux

déclamations violentes dont avait retenti l'Assemblée. Il n'en devait

pas être ainsi, et tel n'était pas le plan des chefs de l'émeute.

L'envahissement du Château faisait partie du programme, en attendant

mieux peut-être et en laissant au hasard le soin d'achever. Arrivée

en face du Carrousel, la bande, au lieu de continuer sa marche, se

détourne et franchit le guichet.

La cour du Conseil est envahie; là, le cortège s'arrête et frappe à

la porte de la cour Royale. «Nous voulons entrer, crie-t-on, nous ne

voulons pas de mal au Roi.» Pour toute réponse, les deux gendarmes

qui sont de garde croisent la baïonnette. La foule recule un moment.

Mais les gendarmes et les gardes nationaux n'ont pas d'instructions;

les uns veulent défendre la porte à outrance, les autres hésitent.

«Qu'avons-nous à faire?» demande un capitaine au colonel Rulhière.—«Je

n'ai pas d'ordres,» répond Rulhière, «mais je crois que la troupe

est ici pour soutenir la garde nationale.» Le commandant général,

Ramainvilliers, vient à passer; un lieutenant-colonel de gendarmerie,

Carle, court à lui et l'interroge: «Otez les baïonnettes,» répond

Ramainvilliers.—«Pourquoi,» riposte Carle indigné, «pourquoi ne

m'ordonne-t-on pas tout de suite de rendre mon épée et d'ôter ma

culotte?» Ramainvilliers ne réplique rien et disparaît.

Pour tout concilier, un des officiers les plus dévoués à la famille

royale, Aclocque, engage les chefs de la colonne à choisir vingt

pétitionnaires, qu'il promet de conduire au Roi. Une trentaine d'hommes

se présentent; on les laisse entrer et le guichet se referme.

La foule gronde au dehors. Les bruits les plus propres à irriter

les passions populaires circulent, habilement semés et commentés.

On raconte «qu'on a vu le matin, au Château, douze ou quinze cents

chevaliers de Saint-Louis; qu'on a reconnu dans la cour d'anciens

membres de la Maison du Roi supprimée; que les appartements sont

remplis de personnes vêtues de noir, animées des intentions les

plus contre-révolutionnaires; que ce jour est destiné à renouveler

la journée des poignards, etc.». Toutes ces rumeurs se répandent et

exaspèrent la populace, déjà surexcitée. Les canonniers des faubourgs,

qui sont rangés avec leurs pièces sur la place du Carrousel, font

chorus avec la foule. Le commandant du bataillon du Val-de-Grâce,

Saint-Prix, essaie vainement de faire rentrer ses hommes, qu'il sait

mal disposés, dans leur quartier; les hommes refusent, et, malgré

leur chef, chargent leurs canons: «Nous ne partirons pas,» dit un

lieutenant... «Nous ne sommes pas venus pour rien; le Carrousel est

forcé; il faut que le Château le soit. Voilà la première fois que les

canonniers du Val-de-Grâce marchent; ce ne sont pas des j..-f...; nous

allons voir.» Et montrant le Château de la main: «A moi, canonniers!

Droit à l'ennemi!» Les canonniers s'ébranlent et tournent leurs pièces

contre la porte royale. «Si on refuse l'ouverture de la porte,» dit

Santerre qui vient d'arriver, «on la brisera à coups de boulets.»

Mais il n'en est pas besoin: deux municipaux, Boucher René et un

autre, dont le nom est resté inconnu, donnent l'ordre d'ouvrir. Le flot

humain se précipite dans la cour des Tuileries; tout entre à la fois:

peuple, gardes nationaux, gendarmes. «Je verrai longtemps, a dit un

témoin oculaire, seize mille hommes armés, faisant bonne contenance,

se croyant obligés de céder à deux municipaux qui leur ordonnent,

par la loi, d'en laisser passer vingt mille avec des piques, haches,

escaladant avec une vitesse terrible les marches du palais. Jamais

les vagues furieuses de la mer ne m'ont semblé si dangereuses[1070].»

Quelques officiers dévoués s'efforcent de fermer la porte qui sépare

la cour du grand escalier. Les gardes nationaux, découragés par

l'attitude de la municipalité, refusent de défendre l'entrée, et comme

un des commandants leur dit: «Êtes-vous sûrs qu'il ne se mêlera point,

parmi ceux qui se présentent, des hommes capables d'attenter à la vie

du Roi?»—«Il vaut mieux,» répondent-ils, «qu'un homme soit égorgé

que nous.» C'est avec ce mot, qui justifie toutes les lâchetés et

qui autorise tous les crimes, que la dernière porte est franchie, et

l'accès de la demeure royale livré à l'invasion.

La foule, ne rencontrant plus de résistance, se rue dans l'escalier;

elle s'y élance en masses si compactes et avec une telle impétuosité,

qu'un des canons du Val-de-Grâce est porté à bras, jusqu'à la troisième

salle du Château, la salle des Suisses; là, ses roues s'accrochent dans

le tambour d'une porte; cet obstacle inattendu arrête un instant les

envahisseurs et redouble les colères. Le bruit court que c'est un canon

braqué par les défenseurs de la royauté pour mitrailler le peuple;

il n'en faut pas plus pour faire massacrer tous les habitants des

Tuileries. Heureusement, sur l'ordre de Mouchet, les sapeurs dégagent

le canon et le descendent au pied du grand escalier, où il reste

jusqu'à la fin de la journée.

Le Roi était dans sa chambre avec sa famille, quand tout à coup il

entend frapper à la porte. On ouvre; c'est un de ses fidèles, le chef

de bataillon Aclocque, qui vient le supplier de se montrer au peuple.

Louis XVI y consent; il passe dans la salle du lit et de là dans

celle de l'Œil-de-Bœuf. La Reine veut le suivre; le Roi l'en empêche;

on l'entraîne et elle n'a que le temps de dire aux grenadiers: «Mes

amis, sauvez le Roi[1071]!» «Plus heureuse qu'elle,»—c'est elle-même

qui le dit,—Mme Elisabeth accompagne son frère, et avec elle

quelques ministres et quelques gentilshommes: Terrier de Montciel, de

Lajard, Beaulieu, l'amiral Bougainville, les maréchaux de Beauvau,

de Mouchy, et de Mailly; MM. de Tourzel, d'Hervilly, etc.... «A moi,

grenadiers!» dit le Roi. Un certain nombre de gardes nationaux, la

plupart du bataillon Sainte-Opportune, accourent avec la Chesnaye,

commandant de la 6me légion. «Messieurs, sauvez le Roi!» leur dit

Mme Elisabeth, les larmes aux yeux. Tous entourent Louis XVI et

tirent leurs sabres. Mais, sur un mot d'Aclocque, qui fait observer

que cette attitude menaçante pourrait exposer le prince qu'ils veulent

défendre[1072], ils remettent le sabre au fourreau.

Une simple porte sépare Louis XVI des envahisseurs; la foule rugit au

dehors et ébranle la porte à coups de hache; déjà les deux panneaux

du bas ont été brisés, lorsque Aclocque engage le Roi à la faire

ouvrir plutôt que de la laisser enfoncer. «Je le veux bien,» répond le

prince, «je ne crains rien au milieu des personnes qui m'entourent.»

Un huissier ouvre la porte; les masses font irruption: «Citoyens,» dit

Aclocque, «reconnaissez votre Roi; respectez-le; la loi vous l'ordonne.

Nous périrons tous plutôt que de souffrir qu'il lui soit porté la

moindre atteinte.» Ces paroles, prononcées d'une voix haute et ferme,

amènent un léger temps d'arrêt dans l'invasion; les gardes nationaux

en profitent pour entraîner le Roi dans l'embrasure d'une fenêtre, du

côté de la cour; il monte sur une banquette; les grenadiers se placent

devant lui. «Sire,» dit l'un d'eux, «n'ayez pas peur.»—«Mon ami,»

répond l'intrépide monarque, en prenant la main du grenadier et en

l'appuyant sur sa poitrine, «mon ami, mettez la main sur mon cœur et

voyez s'il bat plus vite[1073].»

Les vagues populaires montent toujours; la foule, un instant hésitante,

se précipite en avant et remplit la salle avec des cris de haine

et des menaces de mort: _A bas Monsieur Veto, Madame Veto et toute

leur sequelle[1074]!_—_Au diable le Veto!_—_Le rappel des ministres

patriotes!_—_Il faut qu'il signe; nous ne sortirons point qu'il ne

l'ait fait._—Un misérable, un des premiers entrés, armé d'un long

bâton, au bout duquel est une lame d'épée très pointue, cherche à

foncer sur le Roi; on l'écarte à coups de baïonnettes. Un autre, brun

et grêlé de petite vérole, vêtu d'une redingote verdâtre et d'un

pantalon de toile, un sabre de la main gauche, un pistolet de la main

droite, essaie de percer la foule: «Ousqu'il est, que je le tue?»

hurle-t-il.—«Malheureux! le voilà, ton Roi,» lui dit un huissier de

l'appartement, «oses-tu le regarder?» Le brigand recule, comme saisi

d'une espèce de terreur. Il se fait un moment de silence. Le Roi veut

en profiter pour parler; mais une «inondation» nouvelle survient «avec

de si horribles cris, dit un rapport, que Dieu tonnant n'eût pas été

entendu[1075]». Au premier rang des envahisseurs paraît un brigand du

nom de Soudin, soi-disant vainqueur de la Bastille, dont le principal

exploit est d'avoir jadis lavé et porté au bout d'une pique les têtes

sanglantes de Foulon et de Berthier. Plus loin, gesticule un individu,

vêtu d'un habit vert, qui, suivant le mot énergique d'un témoin, passe

pour avoir été un _coupe-tête_ en 1789. Toute cette tourbe remplit

l'Œil-de-Bœuf, criant, vociférant, ajoutant la menace à l'insulte,

brisant les meubles, cassant les glaces, arrachant les serrures, volant

les objets précieux, se conduisant, en un mot, dit le rapport du

Directoire, «comme s'il s'agissait de faire le siège et le pillage des

Tuileries.»

«Que voulez-vous? demande tranquillement Louis XVI. Je suis votre Roi;

je ne me suis pas écarté de la Constitution.»

Sa voix se perd dans le tumulte. Le boucher Legendre s'approche de

l'embrasure. «Monsieur...» dit-il. A cette appellation inattendue,

Louis XVI fait un mouvement. «Oui, Monsieur, reprend Legendre,

écoutez-nous; vous êtes fait pour nous écouter... Vous êtes un perfide;

vous nous avez toujours trompés; vous nous trompez encore. Mais prenez

garde à vous! La mesure est à son comble; le peuple est las d'être

votre jouet.» Et il lit une prétendue pétition, qui, dit Rœderer,

«n'était qu'un tissu de reproches, d'injures et de menaces.»

«Je ferai ce que la Constitution et les décrets m'ordonnent de faire,»

répond simplement le Roi.

_A bas le Veto!_ _Le rappel des ministres!_ riposte la foule. Et dans

ce ramassis de sans-culottes et de mégères, qui remplit l'Œil-de-Bœuf,

les outrages redoublent. Quelques misérables, armés de sabres,

cherchent à rompre la ligne de gardes nationaux, pour atteindre le

Roi; les grenadiers les repoussent. Louis XVI reste impassible; ni les

vociférations, ni les violences ne peuvent altérer son incomparable

sérénité.

«Dans une circonstance aussi terrible, a dit un témoin non suspect,

Louis se conduisit avec une fermeté extrême et une prudence vraiment

royale, unies à un calme et à une bonté extraordinaires[1076].»

Cependant un individu, qui porte au bout d'un bâton un bonnet rouge,

s'approche du Roi et incline vers lui son bâton. Le municipal Mouchet

comprend le signe; il prend le bonnet et le donne à Louis XVI qui

le pose sur sa tête. La foule applaudit. _Vive la nation! Vive la

liberté!_ s'écrie-t-elle. Quelques acclamations de _Vive le Roi!_

se font entendre; mais elles ne rencontrent pas d'écho. Et le brave

grenadier Bidaut entend quelques misérables murmurer à mi-voix: «Il

a f..... bien fait de le mettre; car nous aurions vu ce qui serait

arrivé...., et f....., s'il ne sanctionne pas les décrets, nous

reviendrons tous les jours.»

Au milieu du rassemblement, une femme porte une épée entourée de fleurs

et surmontée d'une cocarde. Le Roi l'aperçoit; il fait un signe.

Mouchet, qu'on retrouve toujours partout, prend l'épée et la tend au

prince qui la brandit et fait attacher la cocarde à son bonnet. _Vive

la nation!_ crie la foule; et le Roi reprend avec elle: _Vive la

nation!_

Mouchet lui propose alors de sortir sur la terrasse. Louis XVI refuse.

«Je suis bien ici,» dit-il. La chaleur cependant est étouffante. Un

garde national, auquel on a fait passer une bouteille de vin et un

verre, offre à boire au Roi. «Sire,» dit-il avec une familiarité

naïve, «vous devez avoir bien soif; car moi, je meurs..... Si j'osais

vous offrir..... Ne craignez rien; je suis un honnête homme, et

pour que vous buviez sans crainte, je boirai le premier, si vous le

permettez.»—«Oui, mon ami, je boirai dans votre verre,» répond le

prince, et élevant le verre: «Peuple de Paris,» dit-il, «je bois à ta

santé et à celle de la nation française.»

Dans l'embrasure d'une autre fenêtre se tenait Mme Elisabeth. On

l'aperçoit: «Ah! crie-t-on, voilà l'Autrichienne! Il nous faut la

tête de l'Autrichienne!»—«Ce n'est pas la Reine,» dit l'écuyer de la

princesse, M. de Saint-Pardoux.—«Pourquoi les détromper?» reprend

vivement la généreuse femme. «Leur erreur pouvait sauver la Reine.»

Et apercevant près d'elle, dans cette horde qui l'entoure, menaçante,

un jeune homme dont la baïonnette effleure presque sa poitrine, elle

écarte doucement l'arme de la main: «Prenez garde, Monsieur,» dit-elle

avec un angélique sourire, «vous pourriez blesser quelqu'un, et je suis

sûre que vous en seriez fâché.»

Cependant, quelques députés, instruits de l'envahissement du Château, y

sont accourus de leur propre mouvement. Vergniaud et Isnard haranguent

la foule et cherchent à la rappeler au respect de l'autorité; ils ne

parviennent pas à se faire écouter. _A bas le Veto!_ _La sanction!_ _Le

rappel!_ sont les seules réponses qu'obtiennent leurs exhortations.

Enfin, le maire de Paris, Pétion, arrive. Après la séance du conseil

où avait été adopté l'arrêté qui légitimait l'insurrection, il s'était

retiré avec quelques intimes dans une salle de la maison commune. Il

était là, _plein de calme et de sérénité_, dit-il, car les nouvelles

qu'il recevait étaient _excellentes_, et le spectacle était beau, tout

à la joie et à la gaîté. Vainement le Directoire avait-il, à plusieurs

reprises, fait appel à sa vigilance; il ne s'était pas ému. Vers

quatre heures et demie pourtant, il avait donné l'ordre d'atteler sa

voiture, et, faisant à son devoir le sacrifice de son dîner,—il a pris

soin de le remarquer dans son rapport,—il s'était rendu aux Tuileries.

Il y arrive vers cinq ou six heures[1077]. Accompagné de Sergent, il

traverse la foule qui le salue des cris de _Vive Pétion!_ et s'approche

du Roi, qu'il voit avec admiration, dit-il, «couronné du signe de la

liberté.» C'est par cette expression qu'il désigne le bonnet rouge.

«Sire,» dit-il, «je viens d'apprendre à l'instant la situation dans

laquelle vous êtes.»—«Cela est bien étonnant,» riposte sèchement le

Roi; «il y a deux heures que cela dure.» Deux grenadiers hissent le

maire sur leurs épaules. Il parle au peuple et lui prêche le respect de

la loi. Mais il le fait si froidement, suivant le municipal Champion,

que les cris redoublent. Un grand jeune homme blond de vingt ou

vingt-cinq ans perce là foule et, interpellant le Roi avec des gestes

menaçants: «Sire,» dit-il, «je vous demande, au nom des cent mille

hommes qui m'entourent, le rappel des ministres patriotes, la sanction

des décrets, leur exécution,...... ou vous périrez...»

Pétion, qui est là, n'essaie pas un seul instant d'imposer silence à ce

forcené. Champion s'indigne de cette lâcheté ou de cette connivence:

«Monsieur le maire, dit-il, vous êtes responsable de ce qui peut

advenir.» Pétion se décide à haranguer une seconde fois la foule.

En face de cette violation de toutes les lois, de ces bandes de

brigands qui traitent les Tuileries comme une ville prise d'assaut,

de ces outrages persistants à la majesté du Chef de l'État, il parle

de la dignité du peuple: «Citoyens, dit-il, vous venez de présenter

légalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation; vous

l'avez fait avec la _dignité_, avec la _majesté_ d'un peuple libre.

Retournez chacun dans vos foyers et ne donnez pas occasion d'incriminer

vos _intentions respectables_.»

Intentions respectables! Et quelques années plus tard, Legendre avouait

à Boissy d'Anglas qu'un des buts secrets des chefs du mouvement avait

été l'assassinat du Roi!

«Les portes de la galerie sont-elles ouvertes?» demande Sergent.—«Oui,»

répond le Roi. «J'ai fait ouvrir les appartements; le peuple, en

défilant du côté de la galerie, aura le plaisir de les voir.»

A ces mots, un mouvement se fait; la curiosité pour les uns, la

lassitude pour les autres, déterminent enfin les émeutiers à sortir.

Sergent, son écharpe à la main, cherche à régulariser le mouvement,

et le défilé commence au bruit des cris, mille fois répétés, de _Vive

Pétion!_ _A bas le Veto!_ On voit reparaître, au milieu des bandes en

marche, le misérable qui porte au bout d'une pique un cœur de veau

sanglant avec ces mots: _Cœur d'aristocrate!_ «Cet homme, rapporte un

témoin, affectait de mettre cet horrible emblème sans les yeux du Roi.»

L'Œil-de-Bœuf était à demi évacué. Aclocque en profite pour proposer à

Louis XVI de se retirer. Ce que le monarque n'a pas accepté de Mouchet,

qui est suspect, il l'accepte du fidèle Aclocque; entouré de municipaux

et de gardes nationaux qui lui fraient un passage, il se dirige vers

une porte dérobée par laquelle il s'échappe, et la foule, privée de sa

victime, s'écoule en grondant à travers les appartements. En passant

dans la chambre royale: «_Est-ce là_, hurle-t-elle, _le lit du Gros

Veto? Ah! il a un plus beau lit que nous, le Gros Veto! Où est-il donc,

M. Veto?_» C'est au milieu de ces plaisanteries grossières et de ces

sarcasmes que le défilé continue.

Tandis que ces tristes scènes se passent à l'Œil-de-Bœuf, une autre

bande, conduite par un homme qui devait avoir une connaissance

approfondie du palais,—car il l'avait fait passer par une porte dont

les gens du service intérieur savaient seuls l'existence,—était

montée à la chambre du Dauphin, où l'on espérait trouver

Marie-Antoinette[1078]. La Reine venait de la quitter; les bandits,

désappointés, brisent les portes à coups de hache, sondent les lits

et les armoires, fouillent partout. De hideuses mégères vomissent

d'ignobles injures contre la malheureuse princesse, en jurant qu'elles

veulent la tenir entre leurs mains, morte ou vive. Un brigand, la

hache au poing, l'outrage à la bouche, s'écrie qu'il a enfoncé déjà

bien des portes, mais qu'il en enfoncera bien d'autres, pour avoir

l'Autrichienne!

La Reine avait fait de vains efforts pour accompagner le Roi;

quand il avait passé dans la salle de l'Œil-de-Bœuf, elle s'était

précipitée pour l'accompagner. On lui avait vivement fermé le passage.

Se retournant alors vers ses enfants:—«Sauvez mon fils,» avait-elle

dit. Le Dauphin, effrayé en entendant tout ce bruit, poussait des

cris lamentables[1079]. Hue le saisit et l'emporte dans l'appartement

de Madame Royale, plus éloigné du tumulte. La Reine, le sachant en

sûreté, s'élance de nouveau pour retrouver son mari; on la retient.

«Laissez-moi, dit-elle, ma place est auprès du Roi; je veux aller

mourir à ses pieds[1080].» Des serviteurs fidèles, MM. d'Aubier et de

Rougeville, l'arrêtent avec une respectueuse fermeté, et le ministre

des affaires étrangères, Chambonnas, lui représente que, loin de sauver

le Roi, elle l'exposerait peut-être davantage, que sa place est près de

ses enfants. Persuadée par ces raisons, elle se laisse conduire, non

sans regret, dans la chambre du Dauphin, où son fils lui est ramené.

Mais bientôt l'émeute gronde à la porte; on entraîne la Reine par un

passage secret dans la chambre du Roi[1081], puis dans la chambre du

Conseil. Elle est là, dans cette dernière pièce, assise[1082], pâle,

les jambes agitées par un tremblement involontaire que dissimule la

table[1083], entourée de ses enfants, et de Mmes de Lamballe, de la

Roche-Aymon, de Tourzel, de Maillé, de Mackau, du ministre Chambonnas,

du lieutenant général Wittinghof, et de quelques grenadiers, lorsque

commence le défilé à travers les appartements.

En entendant le tumulte grandir et les vagues populaires approcher, on

entraîne à la hâte Marie-Antoinette dans l'embrasure d'une croisée; on

roule devant elle la table du Conseil, et deux cents gardes nationaux

environ[1084] se placent sur trois rangs devant cette barricade

improvisée, sous le commandement de Mandat.

Bientôt l'émeute envahit la salle. Santerre entre le premier et,

interpellant les grenadiers: «Faites place, dit-il, pour que le peuple

voie la Reine.» Puis se tournant vers Marie-Antoinette: «Madame,

reprend-il, vous êtes trompée; le peuple ne vous veut pas de mal. Si

vous vouliez, il n'y aurait pas un d'eux qui ne vous aimât autant

que cet enfant,» ajoute-t-il, en désignant le Dauphin. «Au reste,

n'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal.»—«Je ne suis ni égarée,

ni trompée[1085], répond la Reine, et je n'ai pas peur; on ne craint

jamais rien, lorsqu'on est avec de braves gens.» Et elle tend la main

aux gardes nationaux, qui la saisissent avec transport et la baisent

respectueusement.

Le hideux défilé commence. Un misérable porte un paquet de verges

avec cette inscription: _Pour Marie-Antoinette_; un autre élève une

petite potence à laquelle est suspendue une poupée[1086] avec ces mots:

_Marie-Antoinette à la lanterne_; un troisième promène une guillotine

au bas de laquelle on lit cette phrase sinistrement prophétique:

_Justice nationale pour les tyrans. A bas Veto et sa femme!_ Santerre

se tient près de Mandat, dirigeant le mouvement et faisant à sa

bande, si je puis ainsi parler, l'_exhibition_ de la famille royale:

«Regardez, dit-il, voilà la Reine; voilà le Prince royal.» Le pauvre

petit Dauphin est là, assis sur la table; un brigand apostrophe

Marie-Antoinette: «Si tu aimes la nation,»dit-il d'une voix rauque,

«mets ce bonnet sur la tête de ton fils.» Et il lui tend un bonnet

rouge. La Reine prend le bonnet et le pose sur la tête du Dauphin. La

chaleur est affreuse. Le petit prince étouffe sous cette immonde et

épaisse coiffure. Santerre lui-même est ému de pitié: «Otez le bonnet à

cet enfant, dit-il, il a trop chaud.»

Malgré son calme, la Reine se retourne vers ses amis: «C'est trop fort

aussi, murmure-t-elle; cela va au delà de toute patience humaine[1087].»

Le mouvement se ralentit un instant; une femme, l'œil en feu, le

poing fermé, s'arrête devant Marie-Antoinette: «Tu es une infâme,»

vocifère-t-elle, «nous te pendrons.»—«Vous ai-je jamais fait aucun

mal?» répond douloureusement la Reine.—«Non, mais tu fais le malheur

de la nation.»—«On vous trompe; j'ai épousé le Roi de France; je suis

la mère du Dauphin, je suis Française; jamais je ne reverrai mon

pays; je ne puis être heureuse ou malheureuse qu'en France; j'étais

heureuse, quand vous m'aimiez.» Malgré elle, la femme est touchée de

cette douleur et de cette tristesse; elle s'attendrit: «Pardonnez-moi,»

murmure t-elle; «je ne vous connaissais pas; je vois que vous êtes

bonne.»—«Cette femme est soûle,» dit Santerre, dont cette émotion

dérange les plans; et la poussant rudement, il fait continuer le défilé.

«Si un de ces scélérats avait osé frapper la Reine dans ce moment,

ont raconté des témoins de ces horribles scènes, tous eussent suivi

son exemple, et tout ce qui était dans la chambre eût été massacré.

Heureusement la majesté de la Reine, peut-être sa beauté, son maintien

si noble et si fier, son air d'assurance leur imposa à tous[1088].»

A huit heures et demie, les appartements étaient enfin évacués, et

la Reine, rassurée par Mme Élisabeth sur le sort de son époux,

put aller rejoindre le Roi. Dès qu'elle l'aperçut, elle se jeta dans

ses bras en fondant en larmes. Impassible et debout devant l'émeute,

elle succombait à l'émotion du revoir. Les députés, présents à cette

entrevue, se sentaient eux-mêmes attendris, et l'un d'eux, Merlin de

Thionville, ne pouvait s'empêcher de pleurer. La Reine s'en aperçut:

«Vous pleurez, Monsieur Merlin, lui dit-elle, vous pleurez de voir le

Roi et sa famille traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours

voulu rendre heureux.»—«Oui, je pleure,» répondit brutalement Merlin;

«je pleure sur le malheur d'une femme belle, sensible et mère de

famille; mais ne vous y méprenez point; il n'y a pas une de mes larmes

pour le Roi ni pour la Reine. Je hais les rois et les reines; c'est

le seul sentiment qu'ils m'inspirent; c'est ma religion[1089].» Et le

futur régicide, qui se croyait un grand citoyen parce qu'il venait de

se montrer grossier, essuya ses larmes.

Un autre député, dont le nom n'a pas été conservé, aborda la Reine

et, d'un ton familier: «Vous avez eu bien peur,» Madame, lui dit-il,

«convenez-en.»—«Non, Monsieur, je n'ai pas eu peur; mais j'ai beaucoup

souffert d'être séparée du Roi, dans un moment où ses jours étaient

en danger; mais j'avais la consolation d'être avec mes enfants et de

remplir un de mes devoirs.»—«Sans prétendre excuser tout,» reprit le

député, «convenez, Madame, que le peuple s'est montré bien bon.»—«Le

Roi et moi, Monsieur, sommes persuadés de la bonté naturelle du peuple,

qui n'est méchant que lorsqu'on l'égare.»—«Quel âge a Mademoiselle?»

continua le sot personnage en montrant Madame Royale.—«Ma fille,

riposta sèchement la Reine, a l'âge où l'on ne sent que trop l'horreur

de pareilles scènes[1090].» Et elle se contenta de tourner le dos.

Plus respectueux et mieux inspirés, d'autres représentants félicitaient

Louis XVI du courage qu'il avait déployé dans cette journée: «Je n'ai

fait que mon devoir,» répondit simplement le Roi.

Le marquis de Clermont-Gallerande disait à Mme Élisabeth: «Ah!

Madame, le ciel vengera tant de crimes!»—«Ne parlons pas de vengeance,»

répondit l'angélique princesse. «Espérons plutôt que Dieu leur

pardonnera et les changera[1091].»

Cependant Pétion, d'une part, les chefs de la garde nationale, de

l'autre, achevaient de faire évacuer le Château. Les émeutiers, privés

de direction, se dispersaient sans résistance, mais en se plaignant

hautement du résultat de la manifestation. «On nous a amenés pour rien,

s'écriaient-ils, mais nous reviendrons et nous aurons ce que nous

voudrons.»—«Le coup est manqué, disait de son côté Santerre; le Roi a

été difficile à émouvoir aujourd'hui; nous reviendrons demain; nous le

ferons évacuer[1092].»

A dix heures et demie, tout était terminé; le Château était vide,

et la famille royale, rentrant dans ses appartements dévastés[1093],

allait enfin prendre un repos, acheté par de terribles angoisses.

Quelques jours après, la Reine écrivait ce simple mot à Fersen:

«J'existe encore, mais c'est un miracle! La journée du 20 a été

affreuse[1094].»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2) · 第 36 / 61 题