Premières mesures de l'Assemblée contre les émigrés et les
prêtres.—Le Roi demande la dispersion des rassemblements
d'émigrés.—Préparatifs de guerre.—Mémoire envoyé à l'Empereur par
les Constitutionnels.—Mission de M. de Simolin.—Lettre de la Reine
à Mercy.—Voyage de Fersen en France.—Il propose un plan d'évasion,
mais le reconnaît impossible.—Représentation du 20 février aux
Italiens.
La Reine avait raison de le dire, la crise devenait chaque jour plus
aiguë. La Législative menait vivement l'assaut du trône et de la
Constitution. Une minorité violente dominait l'Assemblée et inaugurait
son règne par des mesures agressives dont, par un juste retour des
choses, elle devait être plus tard la victime. Le 9 novembre, un
décret déclarait suspects les émigrés, prononçait la séquestration de
leurs biens et décidait que ceux qui ne seraient pas rentrés avant le
1er janvier 1792 seraient passibles de mort. Le 29, un autre décret
édictait des peines sévères contre les prêtres qui n'auraient pas prêté
le serment prescrit par la Constitution civile. Le Roi, se renfermant
dans ses droits de monarque constitutionnel, sollicité d'ailleurs
officiellement par le Directoire du département de la Seine, opposa son
veto à ces deux décrets. Mais en même temps, pour donner satisfaction
à l'opinion soulevée par les armements des Princes, il écrivit à ses
frères pour les engager à rentrer en France.
Jamais Louis XVI ni Marie-Antoinette n'avaient approuvé
l'émigration[930]; ils avaient essayé d'en détourner leurs plus fidèles
serviteurs; ils eussent voulu retenir, ou tout au moins rappeler les
gardes du corps[931]. Ils dépêchaient lettres sur lettres, agents
sur agents, Viomesnil après Coigny, Goguelat après Viomesnil; ils
n'obtenaient rien, sous prétexte que, le souverain étant prisonnier,
il fallait agir à l'inverse de ses instructions[932]. Aux lettres
officielles, les Princes répliquaient qu'ils refusaient d'obéir à «des
ordres évidemment arrachés par la violence[933]». Aux agents, comme
Goguelat, on répondait par un persiflage et par l'injonction d'avoir
à quitter immédiatement Coblentz, non sans avoir été témoin du peu de
respect avec lequel les familiers de la petite cour de Schonburnlust
parlaient du Roi et de la Reine, traitant le Roi de «soliveau» et la
Reine de «démocrate[934]».
Douloureuse situation que celle de Louis XVI! Il voyait autour de lui
l'effervescence populaire grandir; il sentait que rien n'excitait
plus les passions en France que l'attitude des émigrés au dehors,
et que, comme l'écrivait judicieusement Pellenc, «si la haine des
abus avait été le principe de la Révolution, presque aussitôt la
haine des personnes avait pris la place de la haine des abus[935]».
Il savait que la populace avait applaudi hautement au décret contre
les émigrés, qui donnait satisfaction à ses rancunes, et que, en y
opposant son _veto_, il avait fourni une arme toute puissante à
ses ennemis. Et pendant ce temps, à ses lettres intimes comme à ses
lettres officielles, ses frères refusaient d'obtempérer! Il avait beau
faire, il se débattait dans le vide: ni d'un côté, ni de l'autre, on
ne croyait à sa sincérité. L'Assemblée le soupçonnait de connivence
avec les émigrés; les Princes l'accusaient de complicité avec les
révolutionnaires. Isolé dans son royaume, sans parti, sans défense, il
n'attendait quelque amélioration que de l'apaisement des esprits, et
les esprits s'aigrissaient chaque jour davantage. Les armements des
émigrés provoquaient les décrets de l'Assemblée, comme les menaces de
l'Assemblée provoquaient les attaques des émigrés; et le Roi restait
entre les deux, spectateur affligé mais impuissant d'un duel à mort,
dont sa couronne et sa tête étaient le prix.
Dès le 29 novembre, la Législative mettait Louis XVI en demeure
d'exiger, des princes de l'Empire, la dispersion des rassemblements de
Français armés près de la frontière. Le 14 décembre, un ultimatum fut
adressé aux Électeurs de Trèves et de Mayence pour les sommer d'avoir
à dissoudre les corps d'émigrés; une armée de cent mille hommes,
sous la conduite de Lafayette, Rochambeau et Luckner, devait appuyer
la sommation. Les Électeurs, menacés, invoquèrent l'assistance de
l'Empereur, et, le 21 décembre, Léopold répondit à la dépêche française
par une note assez ferme, où il déclarait que, comme chef de l'Empire,
il ne tolérerait aucune violation du territoire impérial. Et pour
mieux soutenir ses paroles, il commanda au maréchal Bender, alors à
Luxembourg, de protéger, au besoin, l'Électorat de Trèves contre toute
agression.
Ce n'était point encore la guerre; mais c'en étaient les prémisses:
l'Empereur, quoi qu'il en eût, se trouvait forcé d'agir. Les émigrés
s'en réjouissaient, malgré la dispersion momentanée que leur imposait
Léopold, parce qu'ils voyaient là le début d'un conflit où ils
comptaient bien jouer un rôle, et les conseillers de la Reine s'en
réjouissaient aussi, parce qu'ils pensaient que l'Empereur, une fois
engagé, ne pourrait plus reculer et qu'il devrait en venir forcément
au Congrès armé, que son inaction seule avait empêché jusque-là[936].
Mercy lui-même, le temporisateur et prudent Mercy, commençait à
croire qu'on ne finirait pas sans une guerre, guerre civile ou guerre
étrangère, peut-être les deux à la fois[937]. Rien n'était prêt
encore[938]; mais on faisait des préparatifs. Léopold le pacifique
devenait belliqueux: «Les Français veulent la guerre, avait-il dit;
ils l'auront, mais ils en paieront la dépense[939].» Déjà, l'effectif
des troupes autrichiennes en Belgique était augmenté et des ordres
donnés pour que tout fût en état au 1er mars[940]. Le roi de Prusse
s'était, dès le 14 janvier, déclaré résolu à prendre part au Congrès
armé[941]; Catherine II s'y était ralliée elle-même; quant au roi de
Suède, il était tout feu[942].
Cette guerre, les Jacobins y poussaient de tout leur pouvoir, parce
qu'ils appréhendaient avant tout le Congrès[943]. En revanche, les
Constitutionnels la redoutaient, parce qu'ils sentaient bien que,
au milieu du choc des armées et du tumulte des passions, le frêle
édifice qu'ils avaient échafaudé sombrerait dans la tempête[944]. Ils
rédigèrent donc un mémoire pour tâcher d'en détourner l'Empereur, lui
représentant les conséquences fatales qu'un conflit pourrait avoir
pour la France et pour la sûreté de la famille royale, et alléguant
le fâcheux effet qu'avait déjà produit, suivant eux, l'ordre donné au
maréchal Bender. Fidèle à son principe de tout accepter sans objection,
la Reine consentit à envoyer ce mémoire à Vienne par un émissaire
secret, mais, en traînant en longueur, sous prétexte qu'elle n'avait
pas de moyen de correspondre sûrement avec son frère[945]. Et elle
eut bien soin de lui faire savoir que c'était l'œuvre exclusive de
ses conseillers d'occasion, qu'ils n'avaient en aucune façon traduit
sa propre pensée, et qu'il était de la dernière importance de bien
distinguer son intérêt véritable de tout ce qu'elle était obligée de
faire et de dire pour sa sûreté personnelle et celle du Roi[946]. Elle
s'applaudissait au contraire du ferme langage que, pour la première
fois, avait tenu Léopold et de la crainte qu'il avait inspirée aux
Constitutionnels, crainte attestée par la démarche qu'ils faisaient à
Vienne; et elle en concluait qu'une déclaration des Puissances, appuyée
par des forces imposantes, produirait le même effet sur le pays entier
et forcerait l'Assemblée à composer enfin avec le Souverain.
Cette diplomatie en partie double, cette contradiction entre les
démarches officielles et les sentiments secrets forçaient le Roi et la
Reine d'avoir hors de France des agents autorisés, chargés de faire
connaître aux Cours étrangères leurs véritables intentions. C'étaient,
à Berlin, le vicomte de Caraman; à Saint-Pétersbourg, le marquis de
Bombelles; à Londres, l'évêque de Pamiers et M. Crawford; c'étaient
avant tout le baron de Breteuil, qui avait les pouvoirs du Roi, et
aussi le correspondant de la Reine, le comte de Fersen. Puis, en dehors
de ces agents, il y avait les émissaires, tantôt français, tantôt
étrangers, parce que ceux-ci, par leur nationalité même, éveillaient
moins l'attention des espions de toutes sortes attachés aux Tuileries.
Et lorsque, parmi ces étrangers, la Reine rencontrait un homme d'un
caractère sûr, d'un dévouement éprouvé, en même temps que d'une
autorité reconnue, qui, ayant vu les choses de près, pût les montrer
telles qu'elles étaient réellement, elle n'hésitait pas à lui confier
la délicate mission de peindre à ses amis et à ses alliés la situation
vraie de la France et les sentiments intimes des souverains.
Cet homme, au commencement de 1792, fut Jean de Simolin, ministre de
Russie à Paris depuis 1784, et qui, après le départ du comte de Mercy,
l'avait en partie remplacé dans la confiance de Marie-Antoinette[947].
Simolin devait prendre un congé de quelques semaines. La Reine le
fit prier de passer chez elle, le reçut sans cérémonial, en frac et
en surtout, dans sa chambre, où bientôt le Roi vint la rejoindre; et
là, après avoir soigneusement poussé le verrou de la porte, lui ouvrit
son âme tout entière, se répandit en témoignages de reconnaissance
pour la Czarine, mais ne dissimula pas son mécontentement de la
conduite de l'Empereur qui, dit-elle, «conservait sur le trône la
façon de penser d'un petit duc de Toscane, ne prenait aucun intérêt à
ses parents[948],» et ne répondait pas même à ses lettres. L'émotion
la gagnait; ses yeux étaient humides. Mais, refoulant ses pleurs,
elle déroula au ministre russe tout son système, lui expliqua
les motifs de sa conduite, lui dépeignit en termes très vifs la
situation, et le chargea de la représenter dans toute son exactitude
et toute son horreur à Léopold et à Catherine[949]; et comme Simolin,
touché lui-même jusqu'aux larmes[950], objectait les dangers qu'une
intervention des Puissances pourrait faire courir à la famille royale:
«Dites à l'Empereur, répondit-elle, que la nation a trop besoin du Roi
et de son fils, pour qu'ils aient rien à craindre; c'est eux qu'il
est intéressant de sauver. Quant à moi, je ne crains rien; pourvu
qu'ils soient sauvés, tout m'est indifférent, et j'aime mieux courir
tous les dangers possibles que de vivre plus longtemps dans l'état
d'avilissement et de malheur où je suis[951].»
La lettre de la Reine à l'Empereur n'entrait dans aucun détail, se
contentant d'accréditer près de lui Simolin, dont elle vantait la
sagesse et les manières franches et loyales, et laissant au ministre
russe le soin de développer la pensée des prisonniers des Tuileries.
Avec Mercy, quoiqu'il fût recommandé à Simolin de ne s'ouvrir à lui
qu'avec «quelque réserve[952]», Marie-Antoinette était plus explicite;
la lettre qu'elle lui écrivit à cette occasion est trop importante et
exprime trop bien les vrais sentiments de la malheureuse princesse pour
que nous ne croyions pas devoir la transcrire ici tout entière;
Février 1792.
«M. de S., qui vous joindra, Monsieur, veut bien se charger de mes
commissions. Il compte faire une course pour aller voir le prince
Galitzin, et, d'après votre conseil, je l'ai prié de porter directement
une lettre de moi à mon frère. L'ignorance totale où je suis des
dispositions du cabinet de Vienne rend tous les jours ma position plus
affligeante et plus critique. Je ne sais quelle contenance faire ni
quel ton prendre; tout le monde m'accuse de dissimulation, de fausseté,
et personne ne peut croire,—avec raison,—que mon frère s'intéresse
assez peu à l'affreuse position de sa sœur pour l'exposer sans cesse,
sans lui rien dire. Oui, il m'expose, et mille fois plus que s'il
agissait; la haine, la méfiance, l'insolence sont les trois mobiles
qui font agir dans ce moment ce pays-ci. _Ils sont insolents par excès
de peur_, et parce que, en même temps, ils croient qu'on ne fera rien
au dehors. Cela est clair; il n'y a qu'à voir les moments où ils ont
cru que réellement les Puissances allaient prendre le ton qui leur
convient; nommément à l'office du 21 décembre de l'Empereur, personne
n'a osé parler ni remuer, jusqu'à ce qu'ils fussent rassurés. Que
l'Empereur sente donc une fois ses propres injures; qu'il se montre à
la tête des autres Puissances avec une force, mais une force imposante,
et je vous assure que tout tremblera ici. Il n'y a plus à s'inquiéter
pour notre sûreté; c'est ce pays-ci qui provoque à la guerre; c'est
l'Assemblée qui la veut. La marche constitutionnelle que le Roi a prise
le met à l'abri, d'un côté, et, de l'autre, son existence et celle de
son fils sont si nécessaires à tous les scélérats qui nous entourent
que cela fait notre sûreté; et, je le dis, il n'y a rien de pis que de
rester comme nous sommes; il n'y a plus aucun secours à attendre du
temps et de l'intérieur. Le premier moment sera difficile à passer ici;
mais il faudra une grande prudence et circonspection. Je pense, comme
vous, qu'il faudrait des gens habiles et sûrs pour être informé de
tout; mais où les trouver[953]?»
Porteur de ces lettres et de ces instructions, M. de Simolin partit
de Paris le 7 février, arriva le 9 à Bruxelles, s'aboucha avec MM. de
Breteuil, Fersen et de Mercy, et poursuivit sa route sur Vienne.
Deux jours après, le 11 février, le comte de Fersen s'acheminait de son
côté vers Paris.
De tous les souverains que préoccupait la situation du Roi de France,
Gustave III était assurément le plus sincère et le plus désintéressé.
Il avait accepté le Congrès; il était même disposé à aller plus loin;
mais il s'inquiétait avec raison de l'effervescence que ne pouvaient
manquer de soulever à Paris les premières menaces des Puissances et
du danger qu'aurait alors à courir la famille royale. Déjà même le
bruit s'était répandu que, en cas de guerre, le Roi, la Reine et
leurs enfants seraient emmenés dans le Midi, probablement dans les
Cévennes, sous la garde d'une armée de protestants[954]. Pour éviter
ce double péril, d'une insurrection populaire ou d'un enlèvement,
et quels que fussent d'ailleurs les risques d'une évasion nouvelle,
Gustave jugeait «indispensable»,—et il était en cela d'accord avec
l'Impératrice de Russie[955],—que Louis XVI fît tout pour se soustraire
aux mains de ses geôliers[956]. Deux moyens étaient ouverts: ou gagner
la mer et s'échapper sur un petit bateau anglais qui irait débarquer
à Ostende[957], ou prendre la voie de terre, traverser les «forêts
de chasse» en évitant les villages[958] et se faire conduire par
des contrebandiers jusqu'à une dizaine de lieues de la frontière,
où un détachement de troupes légères rencontrerait les fugitifs
et protégerait leur sortie[959]. Le Roi, la Reine et le Dauphin
partiraient seuls, pour ne pas compliquer les préparatifs; Mme
Elisabeth et Madame Royale resteraient à Paris, où il semblait qu'elles
ne devaient avoir rien à craindre[960]. Quel que fût d'ailleurs le
plan adopté, comme il était urgent qu'il restât secret et qu'il eût
été imprudent de le confier à la poste, Fersen fut chargé d'aller le
proposer aux prisonniers et l'étudier sur place avec eux.
Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que des projets de ce
genre étaient présentés à la famille royale. Déjà, un autre fidèle
du malheur, un Anglais, M. Crawford, qui put séjourner incognito à
Paris de décembre 1791 jusqu'en avril 1792, avait, d'accord avec le
roi d'Angleterre, proposé à la Reine de quitter la France avec le
Dauphin, et tout arrangé pour la fuite[961]. La Reine avait refusé:
son devoir était de rester aux côtés de son mari; elle ne voulait pas
l'abandonner[962].
Mais, par une coïncidence étrange, au moment même où les conseillers
du roi de Suède élaboraient un plan d'évasion, le bruit d'une fuite
nouvelle de la famille royale courait dans Paris. Le public en
jasait; les journaux en parlaient; on entrait dans le détail: le
départ devait s'effectuer par Calais[963]; on fixait même la date,
c'était la nuit du 12 au 13 janvier. L'Assemblée et la municipalité
s'émurent; le nouveau maire de Paris, Pétion, fit doubler les postes
du Château[964], et l'Assemblée, après avoir, le 11 janvier, déclaré
infâme tout Français qui prendrait part à un Congrès, destiné à changer
la Constitution[965], décréta que nul ne pourrait voyager en France
sans un passeport individuel. La Reine, instruite des projets de son
confident, et alarmée des dangers qu'aurait à courir, s'il était
reconnu, l'organisateur du voyage de Varennes, la Reine lui écrivit
d'ajourner, et ce ne fut que lorsque le Roi eut refusé sa sanction au
décret sur les passeports[966], qu'elle lui permit de venir.
Fersen quitta donc Bruxelles le 11 février, à neuf heures et demie du
matin, en chaise de poste, sans domestique, accompagné seulement d'un
officier suédois du nom de Reuterswaerd; tous deux avaient un passeport
de courrier pour le Portugal, sous des noms supposés, et Fersen, pour
mieux se déguiser, portait une perruque[967]. Malgré leur crainte des
vexations qu'on faisait alors subir aux voyageurs, ils ne rencontrèrent
aucun obstacle. Partout on fut poli; à Péronne même, où un accident de
voiture les retint quatre heures, ils n'eurent qu'à se louer des bons
procédés de la municipalité et de la garde nationale[968]. Le lundi 13
février, à cinq heures et demie du soir, ils entrèrent sans encombre
à Paris. Fersen laissa son compagnon de route, et le soir même, après
s'être entendu avec Goguelat, qu'il avait prévenu de son arrivée, il
se rendit aux Tuileries par des chemins détournés, ne put voir qu'un
instant la Reine, mais y revint le 14, à minuit[969], et trouva la
Reine et le Roi.
Quelles furent les émotions de ce premier revoir, après huit mois de
séparation, on le devine sans peine. Que de confidences échangées
entre les prisonniers et le défenseur qui leur avait dévoué sans
arrière-pensée sa fortune et sa vie! Que de souvenirs évoqués, que
de larmes versées! Ce furent d'abord les ineffaçables souvenirs de
Varennes, les angoisses et les avanies de ce douloureux retour;
puis les misères du présent, la perspective meilleure peut-être de
l'avenir. On parla du projet de fuite; on convint qu'il offrirait de
grands avantages, en donnant une impulsion plus vive aux affaires,
en facilitant la bonne volonté des alliés[970]. La Reine le sentait
bien, et ce n'était pas l'insuccès d'une première tentative qui la
décourageait d'une seconde. Mais les difficultés étaient extrêmes:
Fersen lui même, qui avait tant à cœur une évasion, dut la déclarer
impossible. La famille royale était gardée à vue; tous les bâtiments
en partance étaient rigoureusement visités[971]; et, d'autre part, un
grand nombre de municipalités, celles de campagne surtout, ne tenant
pas compte du _veto_ du Roi, appliquaient le décret sur les passeports,
comme s'il avait été sanctionné[972]. La fuite était «physiquement
impossible», tant la surveillance était minutieuse[973].
Aux obstacles matériels s'ajoutait un obstacle moral, plus
insurmontable peut-être: la conscience du Roi; ayant si souvent promis
de rester, il se faisait scrupule de partir. Mais il acceptait, il
demandait même qu'un des premiers actes du Congrès fût d'exiger sa
sortie de Paris, pour donner, en pleine liberté, son assentiment aux
mesures à adopter et ratifier les engagements pris avec les Puissances.
Si cette liberté lui était refusée, alors il pourrait tenter de fuir à
travers les bois, par l'itinéraire que Fersen conseillait et déclarait
possible, et si cette tentative échouait, il consentait pleinement à ce
que les Puissances agissent, sans s'occuper de lui. «Il faut, dit-il,
qu'on me mette tout à fait de côté et qu'on me laisse faire[974].»
C'était la confirmation de ce que la Reine avait déclaré à Simolin.
Quant aux démarches qu'il accomplissait, à l'approbation qu'il semblait
donner aux actes de l'Assemblée, il ne fallait ni s'en étonner, ni s'y
laisser tromper. Une telle conduite de sa part était rendue nécessaire
par la situation précaire où il se trouvait et par le désir d'éviter de
plus grands maux. Il n'avait sanctionné le décret sur la séquestration
des biens des émigrés, que pour empêcher qu'ils ne fussent pillés et
brûlés; mais il ne consentirait jamais à ce qu'ils fussent vendus.
«Ah çà, dit-il avec sa brusque bonhomie, nous sommes entre nous et nous
pouvons parler. Je sais qu'on me taxe de faiblesse et d'irrésolution;
mais personne ne s'est jamais trouvé dans ma position. Je sais que
j'ai manqué le moment; c'était le 14 juillet; il fallait alors s'en
aller et je le voulais; mais comment faire, quand Monsieur lui-même me
priait de ne pas partir et que le maréchal de Broglie, qui commandait,
me répondait: «Oui, nous pouvons aller à Metz; mais que ferons-nous,
quand nous y serons?» «J'ai manqué le moment, et depuis je ne l'ai pas
retrouvé. J'ai été abandonné de tout le monde[975].»
Le Roi et la Reine se mirent à entrer, sans récriminations, mais
avec une émotion qui gagna Fersen, dans le détail de toutes les
ingratitudes, de tous les abandons dont ils avaient été, dont ils
étaient tous les jours victimes, n'ayant dans le ministère qu'un seul
homme, Bertrand de Molleville, qui leur fût vraiment dévoué, trahis
par ceux qui leur devaient le plus, et ne pouvant rien attendre que de
l'attachement de ceux qui ne leur devaient rien[976]. Dans l'extrémité
où ils étaient réduits, avec les progrès de l'esprit révolutionnaire,
entre les attaques de l'Assemblée et les insultes de la rue, il ne
fallait plus rien espérer de l'intérieur, pas même de l'excès du mal,
qui, disait la Reine, «ne saurait enfanter le bien[977]»; il n'y aurait
pas de retour sérieux et solide de l'opinion; on ne pouvait compter
que sur l'intervention des Puissances. Ce n'était pas seulement le
sentiment du Roi et de la Reine, mais celui de leurs conseillers
constitutionnels, d'Alexandre de Lameth et de Duport, qui leur
répétaient sans cesse qu'un tel état ne pouvait durer, qu'il n'y avait
de remède que dans les troupes étrangères, et que, sans elles, tout
était perdu[978].
«En tout, écrivait Fersen, résumant à Gustave III ses entretiens
avec la famille royale, j'ai trouvé le Roi et la Reine très décidés
à supporter tout plutôt que l'état où ils sont, et, d'après la
conversation que j'ai eue avec Leurs Majestés, je crois pouvoir vous
assurer, Sire, qu'elles sentent fortement que toute composition avec
les rebelles est inutile et impossible, et qu'il n'y a de moyen
pour le rétablissement de leur autorité que la force et des secours
étrangers[979]».
Quelque douce qu'eût été, malgré ses tristesses, cette entrevue,
Fersen ne crut pas pouvoir la renouveler. La surveillance était si
active, et il eût été si fâcheux, pour eux plus encore que pour lui,
qu'il fût reconnu! C'était beaucoup déjà d'avoir pu pénétrer deux fois
au Château, malgré la vigilance des geôliers. Il repartit donc le
15, et, pour dérouter les soupçons, alla jusqu'à Tours et revint par
Fontainebleau. Le 19, à six heures du soir, il était rentré à Paris;
mais il n'osa pas retourner aux Tuileries; il se contenta d'écrire pour
savoir si l'on n'avait pas d'ordre nouveau à lui donner et resta caché
pendant deux jours[980]. Le 21, à une heure du matin, après s'être
muni, pour plus de précaution, d'un passeport de courrier[981], il
repartait avec son ami Reuterswaerd et, après quelques difficultés dans
un petit village, près de Marchiennes, arrivait le 24 à Bruxelles.
Si Fersen n'avait pas été tenu à tant de prudence et s'il avait pu
se montrer dans Paris, il aurait eu, avant de quitter la France, une
fugitive consolation.
Le 20 février, la Reine, avec ses enfants, était allée au
Théâtre-Italien. On représentait _les Événements imprévus_, de Grétry.
Quand on arriva au duo du valet et de la femme de chambre, Mme
Dugazon, aussi royaliste que son mari était démocrate, s'inclina
devant Marie-Antoinette, en chantant:
Ah! comme j'aime ma maîtresse!
Ce fut le signal d'un effroyable tumulte. _Pas de maître! Pas de
maîtresse! Vive la liberté!_ criaient les Jacobins du parterre.—_Vive
le Roi! Vive la Reine!_ ripostait-on des loges. Le public se divisa.
Jacobins et royalistes se prirent aux cheveux; mais les royalistes
furent les plus forts, et, comme dit Mme Elisabeth, «les Jacobins
furent bien battus.» Les touffes de cheveux noirs volaient dans salle.
La garde intervint et rétablit l'ordre[982]. On fit répéter le duo
jusqu'à quatre fois, et quand Mme Dugazon en vint à ce vers:
Il faut les rendre heureux,
«Oui! oui!» cria-t-on de toutes parts. Au milieu de toute cette
bagarre, la Reine avait conservé le maintien le plus noble et le plus
grand calme. Quand elle sortit, elle fut couverte d'acclamations.
«C'est une drôle de nation que la nôtre, écrivait Mme Elisabeth à
son amie, Mme de Bombelles, en lui racontant cet incident; il faut
convenir qu'elle a de charmants moments[983].» Hélas! ces moments
étaient rares et ces acclamations bien passagères. Quatre jours après,
deux pages de la Reine, reconnus au Vaudeville, étaient maltraités
et traînés dans la boue. Quant à la Reine elle-même, elle ne voulut
pas s'exposer à être le prétexte de luttes où ses amis n'auraient
probablement pas toujours le dessus, et le 20 février fut le dernier
jour où elle alla au théâtre[984].