CHAPITRE XV

L'Assemblée législative.—Son hostilité contre le Roi s'affirme

dès le début.—Mécontentement de la bourgeoisie.—La députation de

Saint-Domingue est présentée à la Reine.—Le Roi ne veut pas former

sa Maison civile.—Projet d'évasion formé, puis abandonné.—Inaction

du Roi et de la Reine.—Fluctuations de l'opinion.—Triste situation

de la famille royale.—Tiraillements à l'intérieur.—La Reine

continue à réclamer un Congrès.—Hésitation de l'Empereur et

mécontentement de Marie-Antoinette.—Lettre à Mme de

Polignac.—Article menaçant des _Révolutions de Paris_.

Cependant, en France, une seconde Législature avait succédé à la

première. Par une résolution fatale, où les rancunes de la droite

s'étaient malheureusement unies aux rancunes de l'extrême gauche,

la Constituante, avant de se séparer, avait décidé qu'aucun de ses

membres ne pourrait être réélu. C'était livrer les destinées du pays à

tous les tâtonnements de l'inexpérience et à tous les emportements de

l'étourderie. Quelles qu'eussent été ses fautes, l'ancienne Assemblée

renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes,

de grands noms; trois ans de pratique des affaires avaient tempéré

chez elle bien des ardeurs et modifié bien des préjugés. L'Assemblée

nouvelle se composait, pour la majeure partie, d'inconnus, sans

situation personnelle et sans éclat: petits gentilshommes de province,

petits avocats de bailliages, petits officiers municipaux et procureurs

de districts, enivrés de théories vagues, nourris de phrases creuses,

sans connaissances politiques et sans idées de gouvernement. «Elle

n'est guère, disait plaisamment Staël, que le conseil des avocats de

toutes les villes et de tous les villages de France[888].»

«On croit, ajoutait l'ambassadeur, que la majorité sera sage[889].»

Staël se trompait, et un des nouveaux députés, Hua, avocat au Parlement

de Paris, voyait plus juste quand il écrivait: «Le côté droit se

compose de cent cinquante Constitutionnels; le côté gauche compte cent

cinquante Jacobins, et le centre présente une masse de plus de quatre

cents députés qu'on appelle les _impartiaux_: phalange immobile pour

le bien et qui ne se remue que par la peur; c'est elle qui donnera la

majorité, et elle la donnera, non au côté droit qu'elle estime, mais au

côté gauche qu'elle craint[890].»

Dès le début, l'Assemblée manifesta l'esprit qui devait la diriger.

Le Roi ayant annoncé qu'il viendrait en personne prêter serment à la

Constitution, la question du cérémonial à observer pour le recevoir

fut immédiatement soulevée. Les Jacobins s'élevèrent bruyamment contre

toute forme, non pas même qui rappellerait l'ancien régime, mais

qui marquerait simplement une déférence du pouvoir législatif pour

l'autorité monarchique. Cédant à leurs déclamations, et la domination

passant déjà aux plus violents, l'Assemblée décida qu'on ne donnerait

plus au Roi le titre de _Sire_ ni de _Majesté_, que le fauteuil du

prince serait placé sur la même ligne que celui du président et que,

le monarque une fois arrivé, les députés pourraient s'asseoir et se

couvrir. Le lendemain, il est vrai, le décret fut rapporté; mais la

gauche avait montré sa force, et l'Assemblée sa faiblesse.

Elle avait dû céder cependant à un mouvement incontestable de l'opinion

de la capitale. La bourgeoisie parisienne, sincèrement attachée à

la Constitution, s'était indignée des attaques de cette nouvelle

Législature; la garde nationale avait protesté vivement[891]; de là

le rappel du décret. La famille royale trouvait là comme un dernier

regain de popularité. Le samedi 8 octobre, elle était allée à la

Comédie-Italienne. Lorsqu'elle parut, des acclamations la saluèrent;

des applaudissements mêlés de sanglots se firent entendre, et le cri de

_Vive la Reine!_ fut encore une fois associé au cri de _Vive le Roi!_

Quelques jours plus tard, le 2 novembre, une députation de

Saint-Domingue venait réclamer la protection de Louis XVI contre les

désordres qui désolaient l'île. Les colonies expirantes saluaient la

royauté qui allait mourir.

«Madame, dit à la Reine le chef de la délégation, dans une grande

infortune, nous avions besoin de voir Votre Majesté pour trouver tout à

la fois des consolations et un grand exemple de courage.»

Suffoquée par l'émotion, Marie-Antoinette ne put répondre sur le

moment. Elle retrouva les délégués au sortir de la messe. «Messieurs,

leur dit-elle, il m'a été impossible de vous répondre; mon silence

vous en dira plus que tout le reste[892].»

La mise en pratique de la Constitution avait jeté du trouble à la

Cour; ce qu'on appelait les _honneurs_ et les prérogatives qui y

étaient attachées avaient été supprimés. Plusieurs des dames du palais

quittèrent leur service; on ne les remplaça pas, et l'on ne forma pas

de Maison civile. Le Roi et la Reine ne pouvaient s'y décider; il leur

répugnait de consacrer ainsi officiellement, par la nomination aux

charges nouvelles, l'anéantissement des anciennes; il leur semblait

que ce serait un triste entourage que cette Maison sans chevaliers

et sans dames d'honneur. D'ailleurs, qui consentirait à entrer dans

une organisation ainsi modifiée et comme humiliée? «Si cette Maison

constitutionnelle était formée, disait la Reine, il ne resterait pas

un noble près de nous, et quand les choses changeraient il faudrait

congédier les gens que nous aurions mis à leur place[893].»

On s'occupa seulement de la Maison militaire qui fut constituée un peu

plus tard, sous le commandement du duc de Brissac, mais pour bien peu

de temps.

Dans cette situation critique, les donneurs de conseils affluaient.

L'Espagne acceptait la pensée d'un Congrès; mais elle voulait

auparavant que le Roi fût libre et le prouvât en sortant publiquement

de Paris. Sortir de Paris! Nul ne le souhaitait plus que

Marie-Antoinette; mais était-ce possible dans les conditions indiquées

par le Roi d'Espagne? Evidemment non. «On dira toujours ici, répondait

la Reine qu'il,—le Roi,—est le maître d'aller où bon lui semblera;

mais il ne le peut pas de fait, parce que, outre sa sortie d'ici, qui

serait dangereuse et où il serait peut-être obligé de laisser sa femme

et son fils, sa sûreté personnelle ne serait nulle part plus qu'ici,

puisqu'_il n'y a pas une ville, pas une troupe sur laquelle on puisse

compter_[894].»

On avait bien formé, dans les premiers jours d'octobre, un projet

d'évasion; on devait renouveler, vers la moitié de novembre, et dans

des conditions à peu près analogues, paraît-il, la tentative qui avait

si mal réussi au mois de juin. Quels étaient les auteurs de ce plan?

Quels en étaient les détails? Avec quel concours devait-il se réaliser?

La Reine ne le dit pas et nous n'en trouvons pas trace ailleurs.

Pourquoi y renonça-t-on? Est-ce par le souvenir de l'échec de Varennes?

ou par suite de cette triste constatation qu'on ne pouvait compter ni

sur une ville, ni sur une troupe? Cette dernière raison nous paraît la

plus probable. Ce qui est certain, c'est que l'idée, annoncée dans une

lettre du 19 octobre, semble abandonnée douze jours après, le 31. Mais

le bruit en avait transpiré dans le public, semant l'inquiétude et la

méfiance contre la famille royale. On en parlait à Paris; on le savait

à Coblentz dès le mois d'octobre[895], on fixait même la date, le 27 du

mois[896], et par une étrange coïncidence, à l'époque même indiquée par

Marie-Antoinette pour l'exécution du projet, la nouvelle se répandit

tout d'un coup parmi les émigrés que le Roi avait réussi à quitter

heureusement la capitale, et était arrivé à Raisme, près Valenciennes,

chez M. de la Marck; tant les secrets de la Cour, même ceux qui avaient

le moins de confidents, étaient mal gardés[897]!

Déçue dans ses espérances d'évasion, la Reine en revint à son plan

primitif: s'effacer le plus possible et laisser agir les Puissances

réunies en Congrès. Alors seulement, le Roi pourrait utilement

recouvrer sa liberté, afin d'aller défendre devant cette Assemblée

européenne les intérêts de la France. «Si nous gagnons jamais ce point,

écrivait Marie-Antoinette, c'est tout, et c'est à ce seul but que nous

devons tendre[898].» Pour cela, il était essentiel d'endormir les

méfiances et de ramener à soi l'opinion. Là-dessus, tout le monde était

d'accord, Mercy et la Marck comme Fersen; mais fallait-il s'abandonner

complètement au parti révolutionnaire, adopter sans observations ses

idées et ses mesures, se désintéresser même du choix des ministres?

Ni la Marck, ni Mercy ne le pensaient; ils eussent voulu un ministère

homogène et habile, éclairé et fidèle, très constitutionnel, mais

très royaliste et très ferme, résolu à se créer dans l'Assemblée une

majorité de gouvernement[899].

On ne l'essaya même pas. La Reine était convaincue qu'on ne pourrait

trouver ni bons ministres, ni députés dévoués; elle empêcha M. de

Moustier d'entrer dans le cabinet[900] et regrettait même d'y avoir

appelé Bertrand de Molleville[901]; elle voulait réserver ces hommes

pour des temps meilleurs[902]. En attendant, tout allait à la dérive,

et le ministère qui, bien composé, eût pu, en face d'une Assemblée

discréditée au début, s'assurer une situation prépondérante, se fit

l'humble serviteur de la Législative.

Cette sorte d'abdication désolait la Marck, qui n'y comprenait rien.

«La Reine, écrivait-il à Mercy, la Reine, avec de l'esprit et un

courage éprouvé, laisse cependant échapper toutes les occasions qui se

présentent de s'emparer des rênes du gouvernement et d'entourer le Roi

de gens fidèles, dévoués à le servir et à sauver l'Etat avec elle et

par elle.

«Si l'on cherche à pénétrer les causes de l'indécision et du

_laisser-aller_ qui dominent aux Tuileries, on découvre que, par

paresse d'esprit et de caractère, et peut-être aussi par l'abattement

qui suit assez souvent de longs malheurs le Roi et la Reine n'ont

d'espérance que dans les hasards de l'avenir et dans l'intervention

étrangère que laisse entrevoir le Congrès annoncé, et qu'ils pensent

qu'en attendant il suffit de quelques démarches privées de leur part

pour assurer leur sûreté personnelle.

«En combinant cette conduite avec l'agitation démoniaque de

vingt-quatre millions de fous, comment prévoir d'autre résultat que

l'avenir le plus déplorable[903]?»

Découragés comme la Marck, deux des conseillers habituels de la Cour,

Malouet et l'abbé de Montesquiou, quittaient Paris, le premier pour

aller en Angleterre, le second pour se retirer à la campagne, chez M.

du Châtelet[904].

Réussissait-on du moins par cette attitude effacée à conquérir la

faveur populaire? On le crut au commencement. Soit fatigue des

agitations passées, soit confiance dans l'avenir, il y eut, dans

le public parisien, une sorte de temps d'arrêt, sinon de retour en

arrière: on était altéré d'ordre et de paix; on ne sentait pas le

besoin de destructions nouvelles, puisque les têtes principales étaient

renversées[905], et que le Roi semblait se résigner à son rôle de

monarque constitutionnel. Pour beaucoup de politiques de l'école de

Lafayette, le but était atteint; on voulait s'y tenir. Mais on ne

s'arrête pas facilement dans la voie révolutionnaire: derrière les

satisfaits, il y a les affamés, et, comme dans une mer agitée, un flot

pousse l'autre. La Reine le sentait, et quelque rassurantes que fussent

les apparences, avec la douloureuse expérience qu'elle avait puisée

dans dix ans de calomnies et trois ans de révolution, elle voyait bien

que ce n'était qu'une halte entre deux orages, et que l'abominable

meute qui s'acharnait après elle n'abandonnerait pas sa poursuite.

«Tout est assez tranquille pour le moment en apparence, écrivait-elle

le 19 octobre; mais cette tranquillité ne tient qu'à un fil et le

peuple est toujours comme il était, prêt à faire des horreurs; on nous

dit qu'il est pour nous; je n'en crois rien, au moins pour moi. Je

sais le prix qu'il faut mettre à tout cela; la plupart du temps, cela

est payé, et il ne nous aime qu'autant que nous faisons ce qu'il veut.

Il est impossible d'aller longtemps comme cela; il n'y a pas plus de

sûreté dans Paris qu'auparavant, et peut-être encore moins, car on

s'accoutume à nous voir avilis[906].»

Ce respect d'ailleurs, dont on affectait d'entourer Louis XVI et sa

famille, n'était qu'apparent; au fond, on les traitait en suspects.

Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la porte de

leurs appartements[907]. Une fois même, un caporal s'était permis de

consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures du

soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours[908].

Des affidés du club des Jacobins se glissaient jusque dans le service

du palais, et le malheureux prince, averti qu'on voulait l'empoisonner,

n'osait pas toucher aux plats de sa table; il fallait qu'un serviteur

fidèle, l'intendant des petits appartements, Thierry de Ville-d'Avray,

lui apportât lui-même le pain et le vin[909]. Le dénuement des augustes

prisonniers était extrême; il leur était arrivé de rester pendant neuf

jours sans un sou et la Reine avait été sur le point d'être forcée

d'emprunter à un dépôt que le prince de Nassau avait fait pour elle;

la persuasion où elle était qu'elle ne tarderait pas à être massacrée

l'avait seule retenue. «N'étant pas sûre de pouvoir le rendre,

avait-elle dit, je ne veux pas nuire à ceux qui nous sont dévoués.»

Et l'archevêque d'Aix, qui venait de passer quelques jours à Paris,

disait à ce même prince de Nassau:

«Quelque idée qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la

Reine, l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le

tourment d'en être témoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux

que les Jacobins et les républicains leur préparent les surpassent.

Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de ne

les terminer qu'avec leur vie[910].»

Mais qu'étaient ces privations physiques à côté des tortures morales?

La Reine se voyait seule pour la lutte, pour essayer tout ce qu'elle

sentait «si nécessaire au bien général[911]». L'émigration l'avait

privée de ses appuis les plus sûrs; vainement avait-elle tenté

d'arrêter le courant[912] qui emportait les gentilshommes au delà de

la frontière: on ne tenait compte ni de ses avis, ni de ses prières.

Au dehors, les Princes armaient, malgré elle et presque contre elle,

donnant ainsi un nouveau prétexte aux méfiances de l'Assemblée et

un nouvel aliment aux passions populaires. Et, pour endormir ces

méfiances, elle était forcée, elle, la femme ardente et fière, de

s'abaisser jusqu'à la duplicité, de mendier en quelque sorte les

suffrages d'une Assemblée pour laquelle elle n'éprouvait que du dédain,

«d'un amas de scélérats, de fous et de bêtes[913],» de parler contre sa

pensée, de flatter des gens qu'elle méprisait, de décourager ceux qui

jouissaient de sa confiance. «Comprenez-vous, écrivait-elle à Fersen,

comprenez-vous ma position et le rôle que je suis obligée de jouer

toute la journée? Quelquefois je ne m'entends pas moi-même et je suis

obligée de réfléchir pour voir si c'est bien moi qui parle[914].»

Dans son intérieur même,—et c'était l'explication de cette apathie

apparente que la Marck traitait de paresse de caractère et qui

n'était qu'une inaction forcée,—dans son intérieur même, elle se

sentait isolée. Ni son mari, ni sa belle-sœur ne partageaient sa

manière de voir. Louis XVI sentait les maux qui l'accablaient et les

dangers qui menaçaient sa famille; mais il se résignait aux uns et

cherchait peu à combattre les autres. Insensible aux objurgations de

sa femme, dédaigneux de la mort, mais trop insouciant de la vie, d'un

courage réel, mais purement passif, sans vigueur et sans initiative,

il n'avait de force que pour souffrir. Plus ardente que son frère,

Mme Elisabeth eût été pour une action énergique; elle n'eût pas

reculé devant la guerre civile; elle fût volontiers montée à cheval,

et ce qui la séduisait, ce n'était pas le plan diplomatique de la

Reine, c'était l'attitude des émigrés, du comte d'Artois et du prince

de Condé surtout, ralliant autour de leur panache blanc les soldats

de la monarchie. Un devoir, héroïquement accepté, la retenait aux

Tuileries; mais sa pensée et son cœur étaient à Coblentz. Il y avait,

sur cette question de l'émigration, entre les deux belles-sœurs un

dissentiment trop profond pour que l'intimité ne fût pas parfois

troublée, et je ne m'étonne pas que, dans un moment de découragement,

entre l'inertie du Roi et les sympathies de Mme Elisabeth pour les

Princes, la malheureuse Reine se soit écriée: «C'est un enfer que notre

intérieur[915].»

A l'extérieur, elle n'était pas plus heureuse; ses intentions étaient

calomniées; la diplomatie des émigrés combattait la sienne et, pour

mieux la combattre, affectait de la représenter comme démocrate.

Vainement la Reine écrivait-elle à Catherine II pour lui expliquer

sa conduite, lui montrer la nécessité qui la forçait à accepter en

apparence ce qu'elle désavouait en secret, et invoquer l'appui de la

Russie pour ce Congrès dans lequel elle mettait sa dernière espérance;

elle n'obtenait que des larmes stériles[916], et cette note dédaigneuse

où je ne sais quelle satisfaction inavouée de jalousie féminine

pourrait bien inspirer l'ironie de l'autocrate toute puissante: «Qu'on

est malheureux, quand on est réduit à avoir pour tout espoir un

roseau pour s'accrocher! Mais qu'attendre de gens, qui agissent sans

discontinuer avec deux avis divers parfaitement contradictoires[917]?»

L'Empereur lui-même ne montrait guère plus de bonne volonté. La

Reine avait beau presser son frère de faire quelque chose, Léopold

tergiversait toujours, entassait prétextes sur prétextes pour ne pas

bouger, et ne semblait pas même se préoccuper des dangers terribles

auxquels étaient exposés sa sœur, son beau-frère et son neveu. Depuis

l'acceptation de la Constitution, qu'il avait conseillée, il devenait

de plus en plus froid. Sur le terrain même du Congrès armé, qui

cependant semblait l'engager si peu, il se dérobait, tirait occasion

de tout pour ne pas intervenir, ce qui revenait à tout empêcher; car

on savait bien que, sans lui, rien ne pouvait se faire. Au fond, il ne

pensait qu'à ses intérêts et redoutait, dans le cas d'un conflit avec

la France, le soulèvement des Pays-Bas, mal pacifiés depuis Joseph II,

et surexcités par le voisinage et les émissaires des révolutionnaires

de Paris[918]. Mercy lui-même, ce vieux conseiller de Marie-Antoinette,

mais qui n'avait jamais été partisan bien chaud d'un Congrès[919],

Mercy, fidèle interprète de la volonté de son maître, désolait la Reine

par ses théories:

«Notre position est tous les jours plus embarrassante, écrivait le

25 novembre la malheureuse souveraine. Avec cela l'Assemblée est si

mauvaise, tous les honnêtes gens si las de tous les troubles, qu'avec

de la sagesse, je crois, l'on pourra s'en tirer; mais, pour cela

j'insiste toujours pour le Congrès armé, comme j'en ai déjà parlé. Il

n'y a que lui qui puisse arrêter les folies des Princes ou des émigrés,

et je vois de tous les côtés qu'il viendra, peut-être avant peu, un tel

degré de désordre ici, que, hors les républicains, tout le monde sera

charmé de trouver une force supérieure pour arriver à une composition

générale[920].»

A toutes ces instances, Mercy se contentait de répondre: «On croit un

Congrès inutile et impossible[921]. On a rendu compte des raisons qui

s'opposaient à un Congrès.—Bien d'autres raisons politiques rendraient

ce Congrès plus nuisible qu'utile à la France[922].»

Et s'élevant contre ceux qui voulaient entraîner l'Empereur dans les

hasards, en restant eux-mêmes à l'abri, il énumérait les dépenses

déjà faites par l'Autriche pour le Roi de France[923]. C'était assez.

Léopold n'était pas d'humeur à prolonger des sacrifices dont il était

si mal payé[924], et les ordres de marche donnés aux troupes étaient

contremandés.

Ainsi, toutes les espérances de Marie-Antoinette s'évanouissaient; tout

conspirait contre elle: la faiblesse de son mari et la froideur de son

frère; le Congrès armé, sa dernière ressource, la clef de voûte sur

laquelle reposait son système de défense, s'écroulait comme le reste,

par la faute de sa propre famille; elle n'y put tenir, et, de quelque

silence qu'elle eût jadis voilé ses tristesses intimes, elle ne put

empêcher l'amertume de son cœur de déborder dans ses lettres:

«Je ne récriminerai pas sur le passé, écrivait-elle, le 16 décembre;

je ne dirai pas que, si l'Empereur avait exécuté ce que je lui avais

demandé dès le mois de juillet et depuis, le Congrès aurait eu lieu, ou

du moins serait annoncé, et nous serions dans une autre position.....

C'est dans ce moment où le Congrès armé pourrait encore être de la plus

grande utilité..... Mais on ne peut pas différer. Voilà le moment de

nous servir; si on le manque, tout est dit, et l'Empereur n'aura que la

honte et le reproche à se faire, aux yeux de l'univers entier, d'avoir

laissé traîner dans l'avilissement, pouvant les en tirer, sa sœur, son

neveu et son allié. Je vois peut-être bien vivement; mais le moyen

qu'il en soit autrement, quand tous mes intérêts sont réunis[925]?»

Avec Fersen, son confident le plus dévoué et le plus intime, elle était

plus explicite et plus sévère encore: «Quel malheur, lui disait-elle,

que l'Empereur nous ait _trahis_! S'il nous avait bien servis,

seulement depuis le mois de septembre, que je lui ai écrit en détail,

le Congrès aurait pu être établi le mois prochain, et cela aurait

été trop heureux; car la crise marche à grands pas ici et peut-être

devancera-t-elle le Congrès: alors, quel abri aurons nous[926]?»

Elle ne savait plus à qui se fier, et un jour qu'elle était allée à

Saint Cloud pour faire respirer à ses enfants un air plus pur, elle

prenait à part Mme de Tourzel et de Tarente: «J'ai besoin, leur

disait-elle, d'épancher mon cœur devant des personnes aussi sûres que

vous et sur l'attachement desquelles je puis compter. Je suis blessée

au vif par les endroits les plus sensibles. J'avais mis, en arrivant

en France, ma confiance dans M. de Mercy... Je le regardais comme un

père et j'ai la douleur de voir combien j'ai été trompée par le peu de

part qu'il prend aujourd'hui à ma triste situation. M. de Breteuil, de

son côté, calcule toujours ses intérêts et ne peut nous inspirer une

entière confiance. Le Roi est très mécontent de M. de la Queuille, qui

écrit des lettres du style le plus singulier[927].»

«Nous sommes surveillés comme des criminels, écrivait la malheureuse

femme à l'amie de son cœur, la duchesse de Polignac, et en vérité cette

contrainte est horrible à supporter. Avoir sans cesse à craindre

pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvés

d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants sans exposer

ces chers innocents aux vociférations, quelle position, mon cher cœur!

Encore, si on n'avait que ses peines! Mais trembler pour le Roi, pour

tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis présents, pour les

amies absentes, c'est un poids trop fort à endurer; mais, je vous l'ai

dit, vous autres me soutenez. Espérons en Dieu qui voit nos consciences

et qui sait si nous ne sommes pas animés de l'amour le plus vrai pour

le pays[928].»

Mais cet amour vrai, qui lui en tenait compte? Les journaux ne

cessaient de déblatérer contre elle, et Prudhomme imprimait, dans les

_Révolutions de Paris_, ces lignes menaçantes:

«Antoinette, nous ne te demandons pas des vertus civiques, tu n'es

pas née pour en avoir! Mais seulement abstiens-toi de nuire, et

enveloppe-toi dans ton manteau de pourpre. Tant que l'hyène des

montagnes reste dans son repaire, on ne va point à elle; mais du moment

qu'elle descend dans la plaine pour l'ensanglanter, la couronne civique

attend le héros de l'humanité qui, au péril de ses jours, aura délivré

son pays de cette bête féroce[929].»

L'allusion était transparente, et ni la Reine ni les assassins ne

pouvaient s'y tromper.

C'est dans cette douloureuse situation que s'achevait l'année 1791 et

que s'ouvrait l'année 1792.

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2) · 第 31 / 61 题