L'Assemblée législative.—Son hostilité contre le Roi s'affirme
dès le début.—Mécontentement de la bourgeoisie.—La députation de
Saint-Domingue est présentée à la Reine.—Le Roi ne veut pas former
sa Maison civile.—Projet d'évasion formé, puis abandonné.—Inaction
du Roi et de la Reine.—Fluctuations de l'opinion.—Triste situation
de la famille royale.—Tiraillements à l'intérieur.—La Reine
continue à réclamer un Congrès.—Hésitation de l'Empereur et
mécontentement de Marie-Antoinette.—Lettre à Mme de
Polignac.—Article menaçant des _Révolutions de Paris_.
Cependant, en France, une seconde Législature avait succédé à la
première. Par une résolution fatale, où les rancunes de la droite
s'étaient malheureusement unies aux rancunes de l'extrême gauche,
la Constituante, avant de se séparer, avait décidé qu'aucun de ses
membres ne pourrait être réélu. C'était livrer les destinées du pays à
tous les tâtonnements de l'inexpérience et à tous les emportements de
l'étourderie. Quelles qu'eussent été ses fautes, l'ancienne Assemblée
renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes,
de grands noms; trois ans de pratique des affaires avaient tempéré
chez elle bien des ardeurs et modifié bien des préjugés. L'Assemblée
nouvelle se composait, pour la majeure partie, d'inconnus, sans
situation personnelle et sans éclat: petits gentilshommes de province,
petits avocats de bailliages, petits officiers municipaux et procureurs
de districts, enivrés de théories vagues, nourris de phrases creuses,
sans connaissances politiques et sans idées de gouvernement. «Elle
n'est guère, disait plaisamment Staël, que le conseil des avocats de
toutes les villes et de tous les villages de France[888].»
«On croit, ajoutait l'ambassadeur, que la majorité sera sage[889].»
Staël se trompait, et un des nouveaux députés, Hua, avocat au Parlement
de Paris, voyait plus juste quand il écrivait: «Le côté droit se
compose de cent cinquante Constitutionnels; le côté gauche compte cent
cinquante Jacobins, et le centre présente une masse de plus de quatre
cents députés qu'on appelle les _impartiaux_: phalange immobile pour
le bien et qui ne se remue que par la peur; c'est elle qui donnera la
majorité, et elle la donnera, non au côté droit qu'elle estime, mais au
côté gauche qu'elle craint[890].»
Dès le début, l'Assemblée manifesta l'esprit qui devait la diriger.
Le Roi ayant annoncé qu'il viendrait en personne prêter serment à la
Constitution, la question du cérémonial à observer pour le recevoir
fut immédiatement soulevée. Les Jacobins s'élevèrent bruyamment contre
toute forme, non pas même qui rappellerait l'ancien régime, mais
qui marquerait simplement une déférence du pouvoir législatif pour
l'autorité monarchique. Cédant à leurs déclamations, et la domination
passant déjà aux plus violents, l'Assemblée décida qu'on ne donnerait
plus au Roi le titre de _Sire_ ni de _Majesté_, que le fauteuil du
prince serait placé sur la même ligne que celui du président et que,
le monarque une fois arrivé, les députés pourraient s'asseoir et se
couvrir. Le lendemain, il est vrai, le décret fut rapporté; mais la
gauche avait montré sa force, et l'Assemblée sa faiblesse.
Elle avait dû céder cependant à un mouvement incontestable de l'opinion
de la capitale. La bourgeoisie parisienne, sincèrement attachée à
la Constitution, s'était indignée des attaques de cette nouvelle
Législature; la garde nationale avait protesté vivement[891]; de là
le rappel du décret. La famille royale trouvait là comme un dernier
regain de popularité. Le samedi 8 octobre, elle était allée à la
Comédie-Italienne. Lorsqu'elle parut, des acclamations la saluèrent;
des applaudissements mêlés de sanglots se firent entendre, et le cri de
_Vive la Reine!_ fut encore une fois associé au cri de _Vive le Roi!_
Quelques jours plus tard, le 2 novembre, une députation de
Saint-Domingue venait réclamer la protection de Louis XVI contre les
désordres qui désolaient l'île. Les colonies expirantes saluaient la
royauté qui allait mourir.
«Madame, dit à la Reine le chef de la délégation, dans une grande
infortune, nous avions besoin de voir Votre Majesté pour trouver tout à
la fois des consolations et un grand exemple de courage.»
Suffoquée par l'émotion, Marie-Antoinette ne put répondre sur le
moment. Elle retrouva les délégués au sortir de la messe. «Messieurs,
leur dit-elle, il m'a été impossible de vous répondre; mon silence
vous en dira plus que tout le reste[892].»
La mise en pratique de la Constitution avait jeté du trouble à la
Cour; ce qu'on appelait les _honneurs_ et les prérogatives qui y
étaient attachées avaient été supprimés. Plusieurs des dames du palais
quittèrent leur service; on ne les remplaça pas, et l'on ne forma pas
de Maison civile. Le Roi et la Reine ne pouvaient s'y décider; il leur
répugnait de consacrer ainsi officiellement, par la nomination aux
charges nouvelles, l'anéantissement des anciennes; il leur semblait
que ce serait un triste entourage que cette Maison sans chevaliers
et sans dames d'honneur. D'ailleurs, qui consentirait à entrer dans
une organisation ainsi modifiée et comme humiliée? «Si cette Maison
constitutionnelle était formée, disait la Reine, il ne resterait pas
un noble près de nous, et quand les choses changeraient il faudrait
congédier les gens que nous aurions mis à leur place[893].»
On s'occupa seulement de la Maison militaire qui fut constituée un peu
plus tard, sous le commandement du duc de Brissac, mais pour bien peu
de temps.
Dans cette situation critique, les donneurs de conseils affluaient.
L'Espagne acceptait la pensée d'un Congrès; mais elle voulait
auparavant que le Roi fût libre et le prouvât en sortant publiquement
de Paris. Sortir de Paris! Nul ne le souhaitait plus que
Marie-Antoinette; mais était-ce possible dans les conditions indiquées
par le Roi d'Espagne? Evidemment non. «On dira toujours ici, répondait
la Reine qu'il,—le Roi,—est le maître d'aller où bon lui semblera;
mais il ne le peut pas de fait, parce que, outre sa sortie d'ici, qui
serait dangereuse et où il serait peut-être obligé de laisser sa femme
et son fils, sa sûreté personnelle ne serait nulle part plus qu'ici,
puisqu'_il n'y a pas une ville, pas une troupe sur laquelle on puisse
compter_[894].»
On avait bien formé, dans les premiers jours d'octobre, un projet
d'évasion; on devait renouveler, vers la moitié de novembre, et dans
des conditions à peu près analogues, paraît-il, la tentative qui avait
si mal réussi au mois de juin. Quels étaient les auteurs de ce plan?
Quels en étaient les détails? Avec quel concours devait-il se réaliser?
La Reine ne le dit pas et nous n'en trouvons pas trace ailleurs.
Pourquoi y renonça-t-on? Est-ce par le souvenir de l'échec de Varennes?
ou par suite de cette triste constatation qu'on ne pouvait compter ni
sur une ville, ni sur une troupe? Cette dernière raison nous paraît la
plus probable. Ce qui est certain, c'est que l'idée, annoncée dans une
lettre du 19 octobre, semble abandonnée douze jours après, le 31. Mais
le bruit en avait transpiré dans le public, semant l'inquiétude et la
méfiance contre la famille royale. On en parlait à Paris; on le savait
à Coblentz dès le mois d'octobre[895], on fixait même la date, le 27 du
mois[896], et par une étrange coïncidence, à l'époque même indiquée par
Marie-Antoinette pour l'exécution du projet, la nouvelle se répandit
tout d'un coup parmi les émigrés que le Roi avait réussi à quitter
heureusement la capitale, et était arrivé à Raisme, près Valenciennes,
chez M. de la Marck; tant les secrets de la Cour, même ceux qui avaient
le moins de confidents, étaient mal gardés[897]!
Déçue dans ses espérances d'évasion, la Reine en revint à son plan
primitif: s'effacer le plus possible et laisser agir les Puissances
réunies en Congrès. Alors seulement, le Roi pourrait utilement
recouvrer sa liberté, afin d'aller défendre devant cette Assemblée
européenne les intérêts de la France. «Si nous gagnons jamais ce point,
écrivait Marie-Antoinette, c'est tout, et c'est à ce seul but que nous
devons tendre[898].» Pour cela, il était essentiel d'endormir les
méfiances et de ramener à soi l'opinion. Là-dessus, tout le monde était
d'accord, Mercy et la Marck comme Fersen; mais fallait-il s'abandonner
complètement au parti révolutionnaire, adopter sans observations ses
idées et ses mesures, se désintéresser même du choix des ministres?
Ni la Marck, ni Mercy ne le pensaient; ils eussent voulu un ministère
homogène et habile, éclairé et fidèle, très constitutionnel, mais
très royaliste et très ferme, résolu à se créer dans l'Assemblée une
majorité de gouvernement[899].
On ne l'essaya même pas. La Reine était convaincue qu'on ne pourrait
trouver ni bons ministres, ni députés dévoués; elle empêcha M. de
Moustier d'entrer dans le cabinet[900] et regrettait même d'y avoir
appelé Bertrand de Molleville[901]; elle voulait réserver ces hommes
pour des temps meilleurs[902]. En attendant, tout allait à la dérive,
et le ministère qui, bien composé, eût pu, en face d'une Assemblée
discréditée au début, s'assurer une situation prépondérante, se fit
l'humble serviteur de la Législative.
Cette sorte d'abdication désolait la Marck, qui n'y comprenait rien.
«La Reine, écrivait-il à Mercy, la Reine, avec de l'esprit et un
courage éprouvé, laisse cependant échapper toutes les occasions qui se
présentent de s'emparer des rênes du gouvernement et d'entourer le Roi
de gens fidèles, dévoués à le servir et à sauver l'Etat avec elle et
par elle.
«Si l'on cherche à pénétrer les causes de l'indécision et du
_laisser-aller_ qui dominent aux Tuileries, on découvre que, par
paresse d'esprit et de caractère, et peut-être aussi par l'abattement
qui suit assez souvent de longs malheurs le Roi et la Reine n'ont
d'espérance que dans les hasards de l'avenir et dans l'intervention
étrangère que laisse entrevoir le Congrès annoncé, et qu'ils pensent
qu'en attendant il suffit de quelques démarches privées de leur part
pour assurer leur sûreté personnelle.
«En combinant cette conduite avec l'agitation démoniaque de
vingt-quatre millions de fous, comment prévoir d'autre résultat que
l'avenir le plus déplorable[903]?»
Découragés comme la Marck, deux des conseillers habituels de la Cour,
Malouet et l'abbé de Montesquiou, quittaient Paris, le premier pour
aller en Angleterre, le second pour se retirer à la campagne, chez M.
du Châtelet[904].
Réussissait-on du moins par cette attitude effacée à conquérir la
faveur populaire? On le crut au commencement. Soit fatigue des
agitations passées, soit confiance dans l'avenir, il y eut, dans
le public parisien, une sorte de temps d'arrêt, sinon de retour en
arrière: on était altéré d'ordre et de paix; on ne sentait pas le
besoin de destructions nouvelles, puisque les têtes principales étaient
renversées[905], et que le Roi semblait se résigner à son rôle de
monarque constitutionnel. Pour beaucoup de politiques de l'école de
Lafayette, le but était atteint; on voulait s'y tenir. Mais on ne
s'arrête pas facilement dans la voie révolutionnaire: derrière les
satisfaits, il y a les affamés, et, comme dans une mer agitée, un flot
pousse l'autre. La Reine le sentait, et quelque rassurantes que fussent
les apparences, avec la douloureuse expérience qu'elle avait puisée
dans dix ans de calomnies et trois ans de révolution, elle voyait bien
que ce n'était qu'une halte entre deux orages, et que l'abominable
meute qui s'acharnait après elle n'abandonnerait pas sa poursuite.
«Tout est assez tranquille pour le moment en apparence, écrivait-elle
le 19 octobre; mais cette tranquillité ne tient qu'à un fil et le
peuple est toujours comme il était, prêt à faire des horreurs; on nous
dit qu'il est pour nous; je n'en crois rien, au moins pour moi. Je
sais le prix qu'il faut mettre à tout cela; la plupart du temps, cela
est payé, et il ne nous aime qu'autant que nous faisons ce qu'il veut.
Il est impossible d'aller longtemps comme cela; il n'y a pas plus de
sûreté dans Paris qu'auparavant, et peut-être encore moins, car on
s'accoutume à nous voir avilis[906].»
Ce respect d'ailleurs, dont on affectait d'entourer Louis XVI et sa
famille, n'était qu'apparent; au fond, on les traitait en suspects.
Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la porte de
leurs appartements[907]. Une fois même, un caporal s'était permis de
consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures du
soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours[908].
Des affidés du club des Jacobins se glissaient jusque dans le service
du palais, et le malheureux prince, averti qu'on voulait l'empoisonner,
n'osait pas toucher aux plats de sa table; il fallait qu'un serviteur
fidèle, l'intendant des petits appartements, Thierry de Ville-d'Avray,
lui apportât lui-même le pain et le vin[909]. Le dénuement des augustes
prisonniers était extrême; il leur était arrivé de rester pendant neuf
jours sans un sou et la Reine avait été sur le point d'être forcée
d'emprunter à un dépôt que le prince de Nassau avait fait pour elle;
la persuasion où elle était qu'elle ne tarderait pas à être massacrée
l'avait seule retenue. «N'étant pas sûre de pouvoir le rendre,
avait-elle dit, je ne veux pas nuire à ceux qui nous sont dévoués.»
Et l'archevêque d'Aix, qui venait de passer quelques jours à Paris,
disait à ce même prince de Nassau:
«Quelque idée qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la
Reine, l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le
tourment d'en être témoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux
que les Jacobins et les républicains leur préparent les surpassent.
Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de ne
les terminer qu'avec leur vie[910].»
Mais qu'étaient ces privations physiques à côté des tortures morales?
La Reine se voyait seule pour la lutte, pour essayer tout ce qu'elle
sentait «si nécessaire au bien général[911]». L'émigration l'avait
privée de ses appuis les plus sûrs; vainement avait-elle tenté
d'arrêter le courant[912] qui emportait les gentilshommes au delà de
la frontière: on ne tenait compte ni de ses avis, ni de ses prières.
Au dehors, les Princes armaient, malgré elle et presque contre elle,
donnant ainsi un nouveau prétexte aux méfiances de l'Assemblée et
un nouvel aliment aux passions populaires. Et, pour endormir ces
méfiances, elle était forcée, elle, la femme ardente et fière, de
s'abaisser jusqu'à la duplicité, de mendier en quelque sorte les
suffrages d'une Assemblée pour laquelle elle n'éprouvait que du dédain,
«d'un amas de scélérats, de fous et de bêtes[913],» de parler contre sa
pensée, de flatter des gens qu'elle méprisait, de décourager ceux qui
jouissaient de sa confiance. «Comprenez-vous, écrivait-elle à Fersen,
comprenez-vous ma position et le rôle que je suis obligée de jouer
toute la journée? Quelquefois je ne m'entends pas moi-même et je suis
obligée de réfléchir pour voir si c'est bien moi qui parle[914].»
Dans son intérieur même,—et c'était l'explication de cette apathie
apparente que la Marck traitait de paresse de caractère et qui
n'était qu'une inaction forcée,—dans son intérieur même, elle se
sentait isolée. Ni son mari, ni sa belle-sœur ne partageaient sa
manière de voir. Louis XVI sentait les maux qui l'accablaient et les
dangers qui menaçaient sa famille; mais il se résignait aux uns et
cherchait peu à combattre les autres. Insensible aux objurgations de
sa femme, dédaigneux de la mort, mais trop insouciant de la vie, d'un
courage réel, mais purement passif, sans vigueur et sans initiative,
il n'avait de force que pour souffrir. Plus ardente que son frère,
Mme Elisabeth eût été pour une action énergique; elle n'eût pas
reculé devant la guerre civile; elle fût volontiers montée à cheval,
et ce qui la séduisait, ce n'était pas le plan diplomatique de la
Reine, c'était l'attitude des émigrés, du comte d'Artois et du prince
de Condé surtout, ralliant autour de leur panache blanc les soldats
de la monarchie. Un devoir, héroïquement accepté, la retenait aux
Tuileries; mais sa pensée et son cœur étaient à Coblentz. Il y avait,
sur cette question de l'émigration, entre les deux belles-sœurs un
dissentiment trop profond pour que l'intimité ne fût pas parfois
troublée, et je ne m'étonne pas que, dans un moment de découragement,
entre l'inertie du Roi et les sympathies de Mme Elisabeth pour les
Princes, la malheureuse Reine se soit écriée: «C'est un enfer que notre
intérieur[915].»
A l'extérieur, elle n'était pas plus heureuse; ses intentions étaient
calomniées; la diplomatie des émigrés combattait la sienne et, pour
mieux la combattre, affectait de la représenter comme démocrate.
Vainement la Reine écrivait-elle à Catherine II pour lui expliquer
sa conduite, lui montrer la nécessité qui la forçait à accepter en
apparence ce qu'elle désavouait en secret, et invoquer l'appui de la
Russie pour ce Congrès dans lequel elle mettait sa dernière espérance;
elle n'obtenait que des larmes stériles[916], et cette note dédaigneuse
où je ne sais quelle satisfaction inavouée de jalousie féminine
pourrait bien inspirer l'ironie de l'autocrate toute puissante: «Qu'on
est malheureux, quand on est réduit à avoir pour tout espoir un
roseau pour s'accrocher! Mais qu'attendre de gens, qui agissent sans
discontinuer avec deux avis divers parfaitement contradictoires[917]?»
L'Empereur lui-même ne montrait guère plus de bonne volonté. La
Reine avait beau presser son frère de faire quelque chose, Léopold
tergiversait toujours, entassait prétextes sur prétextes pour ne pas
bouger, et ne semblait pas même se préoccuper des dangers terribles
auxquels étaient exposés sa sœur, son beau-frère et son neveu. Depuis
l'acceptation de la Constitution, qu'il avait conseillée, il devenait
de plus en plus froid. Sur le terrain même du Congrès armé, qui
cependant semblait l'engager si peu, il se dérobait, tirait occasion
de tout pour ne pas intervenir, ce qui revenait à tout empêcher; car
on savait bien que, sans lui, rien ne pouvait se faire. Au fond, il ne
pensait qu'à ses intérêts et redoutait, dans le cas d'un conflit avec
la France, le soulèvement des Pays-Bas, mal pacifiés depuis Joseph II,
et surexcités par le voisinage et les émissaires des révolutionnaires
de Paris[918]. Mercy lui-même, ce vieux conseiller de Marie-Antoinette,
mais qui n'avait jamais été partisan bien chaud d'un Congrès[919],
Mercy, fidèle interprète de la volonté de son maître, désolait la Reine
par ses théories:
«Notre position est tous les jours plus embarrassante, écrivait le
25 novembre la malheureuse souveraine. Avec cela l'Assemblée est si
mauvaise, tous les honnêtes gens si las de tous les troubles, qu'avec
de la sagesse, je crois, l'on pourra s'en tirer; mais, pour cela
j'insiste toujours pour le Congrès armé, comme j'en ai déjà parlé. Il
n'y a que lui qui puisse arrêter les folies des Princes ou des émigrés,
et je vois de tous les côtés qu'il viendra, peut-être avant peu, un tel
degré de désordre ici, que, hors les républicains, tout le monde sera
charmé de trouver une force supérieure pour arriver à une composition
générale[920].»
A toutes ces instances, Mercy se contentait de répondre: «On croit un
Congrès inutile et impossible[921]. On a rendu compte des raisons qui
s'opposaient à un Congrès.—Bien d'autres raisons politiques rendraient
ce Congrès plus nuisible qu'utile à la France[922].»
Et s'élevant contre ceux qui voulaient entraîner l'Empereur dans les
hasards, en restant eux-mêmes à l'abri, il énumérait les dépenses
déjà faites par l'Autriche pour le Roi de France[923]. C'était assez.
Léopold n'était pas d'humeur à prolonger des sacrifices dont il était
si mal payé[924], et les ordres de marche donnés aux troupes étaient
contremandés.
Ainsi, toutes les espérances de Marie-Antoinette s'évanouissaient; tout
conspirait contre elle: la faiblesse de son mari et la froideur de son
frère; le Congrès armé, sa dernière ressource, la clef de voûte sur
laquelle reposait son système de défense, s'écroulait comme le reste,
par la faute de sa propre famille; elle n'y put tenir, et, de quelque
silence qu'elle eût jadis voilé ses tristesses intimes, elle ne put
empêcher l'amertume de son cœur de déborder dans ses lettres:
«Je ne récriminerai pas sur le passé, écrivait-elle, le 16 décembre;
je ne dirai pas que, si l'Empereur avait exécuté ce que je lui avais
demandé dès le mois de juillet et depuis, le Congrès aurait eu lieu, ou
du moins serait annoncé, et nous serions dans une autre position.....
C'est dans ce moment où le Congrès armé pourrait encore être de la plus
grande utilité..... Mais on ne peut pas différer. Voilà le moment de
nous servir; si on le manque, tout est dit, et l'Empereur n'aura que la
honte et le reproche à se faire, aux yeux de l'univers entier, d'avoir
laissé traîner dans l'avilissement, pouvant les en tirer, sa sœur, son
neveu et son allié. Je vois peut-être bien vivement; mais le moyen
qu'il en soit autrement, quand tous mes intérêts sont réunis[925]?»
Avec Fersen, son confident le plus dévoué et le plus intime, elle était
plus explicite et plus sévère encore: «Quel malheur, lui disait-elle,
que l'Empereur nous ait _trahis_! S'il nous avait bien servis,
seulement depuis le mois de septembre, que je lui ai écrit en détail,
le Congrès aurait pu être établi le mois prochain, et cela aurait
été trop heureux; car la crise marche à grands pas ici et peut-être
devancera-t-elle le Congrès: alors, quel abri aurons nous[926]?»
Elle ne savait plus à qui se fier, et un jour qu'elle était allée à
Saint Cloud pour faire respirer à ses enfants un air plus pur, elle
prenait à part Mme de Tourzel et de Tarente: «J'ai besoin, leur
disait-elle, d'épancher mon cœur devant des personnes aussi sûres que
vous et sur l'attachement desquelles je puis compter. Je suis blessée
au vif par les endroits les plus sensibles. J'avais mis, en arrivant
en France, ma confiance dans M. de Mercy... Je le regardais comme un
père et j'ai la douleur de voir combien j'ai été trompée par le peu de
part qu'il prend aujourd'hui à ma triste situation. M. de Breteuil, de
son côté, calcule toujours ses intérêts et ne peut nous inspirer une
entière confiance. Le Roi est très mécontent de M. de la Queuille, qui
écrit des lettres du style le plus singulier[927].»
«Nous sommes surveillés comme des criminels, écrivait la malheureuse
femme à l'amie de son cœur, la duchesse de Polignac, et en vérité cette
contrainte est horrible à supporter. Avoir sans cesse à craindre
pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvés
d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants sans exposer
ces chers innocents aux vociférations, quelle position, mon cher cœur!
Encore, si on n'avait que ses peines! Mais trembler pour le Roi, pour
tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis présents, pour les
amies absentes, c'est un poids trop fort à endurer; mais, je vous l'ai
dit, vous autres me soutenez. Espérons en Dieu qui voit nos consciences
et qui sait si nous ne sommes pas animés de l'amour le plus vrai pour
le pays[928].»
Mais cet amour vrai, qui lui en tenait compte? Les journaux ne
cessaient de déblatérer contre elle, et Prudhomme imprimait, dans les
_Révolutions de Paris_, ces lignes menaçantes:
«Antoinette, nous ne te demandons pas des vertus civiques, tu n'es
pas née pour en avoir! Mais seulement abstiens-toi de nuire, et
enveloppe-toi dans ton manteau de pourpre. Tant que l'hyène des
montagnes reste dans son repaire, on ne va point à elle; mais du moment
qu'elle descend dans la plaine pour l'ensanglanter, la couronne civique
attend le héros de l'humanité qui, au péril de ses jours, aura délivré
son pays de cette bête féroce[929].»
L'allusion était transparente, et ni la Reine ni les assassins ne
pouvaient s'y tromper.
C'est dans cette douloureuse situation que s'achevait l'année 1791 et
que s'ouvrait l'année 1792.