LÉOPOLD, FRÉDÉRIC-GUILLAUME.

Si menaçante que parût être cette déclaration, elle n'était, au fond,

suivant l'expression de Mallet du Pan qu'«une comédie auguste[795]».

Les cinq mots: _Alors et dans ce cas_, introduits par un des

négociateurs autrichiens, Spielmann, dans la rédaction de l'acte, en

avaient annulé toute la portée. Les souverains ne devaient agir que

dans le cas d'un concours général des Puissances, et Léopold lui-même

déclarait ce concours «bien difficile», sinon impossible[796]. Mais

c'était une comédie singulièrement dangereuse. Tôt ou tard connu

du public qui ne savait point les arrière-pensées et les dessous

de cartes, le manifeste ne pouvait manquer de produire un double

effet: exalter les espérances des émigrés, qui se croyaient soutenus,

surexciter les passions des révolutionnaires, qui se supposaient

menacés: de toutes façons donc, compromettre la sécurité de ceux qu'on

prétendait sauver.

La Reine ne s'y trompa point: elle fut très mécontente de la

déclaration de Pillnitz:

«On dit ici, écrivait-elle à Mercy, le 12 septembre, que, dans l'accord

signé à Pillnitz, les deux Puissances s'engagent à ne jamais souffrir

que la nouvelle Constitution française s'établisse. Il y a sûrement

des points auxquels les Puissances ont le droit de s'opposer; mais,

_pour ce qui regarde les lois intérieures d'un pays, chacun est maître

d'adopter dans le sien ce qui lui convient_. Ils auraient donc tort de

l'exiger, et tout le monde y reconnaîtrait l'intrigue des émigrants, ce

qui ferait perdre tous les droits de leur bonne cause[797].»

On nous objectera peut-être qu'il y a là une contradiction étrange

et que la Reine, en sollicitant l'appui des Puissances, demandait,

au fond, ce qu'elle repoussait par cette lettre, une intervention

étrangère dans la Constitution intérieure du pays. Nous croyons que

ce serait mal interpréter sa pensée. La Reine voulait que, grâce à

l'attitude menaçante, à la pression même, si l'on veut, des Puissances,

le Roi fût remis en liberté; c'était tout. Le Roi, une fois redevenu

maître de ses actes, aurait seul décidé, avec les représentants de la

nation, ce qu'il devait conserver, et ce qu'il devait rejeter d'une

Constitution, dont les défauts étaient évidents, mais que, prisonnier

dans Paris, il ne pouvait se refuser à sanctionner.

Et qu'on ne croie pas que ce fût sous l'influence de Barnave et des

Lameth que Marie-Antoinette avait tracé les lignes si sages et si

fermes que nous venons de citer. Non; cette lettre du 12 septembre

est une lettre tout intime; c'est la protestation de son patriotisme,

le cri de son cœur, le sentiment profond de sa dignité de Reine et de

Française. Si l'on veut voir à quel point elle y ouvre son âme tout

entière, qu'on continue la lettre jusqu'au bout, et qu'on lise ceci:

«Enfin, le sort en est jeté; il s'agit à présent de régler sa marche

et sa conduite d'après les circonstances. Je voudrais bien que tout

le monde réglât sa conduite d'après la mienne; mais, même dans notre

intérieur, nous avons de grands obstacles et de grands combats à

livrer. Plaignez-moi; je vous assure qu'il faut plus de courage à

supporter mon état que si on se trouvait au milieu d'un combat;

d'autant que je ne me suis guère trompée et que je ne vois que malheur

dans le peu d'énergie des uns et dans la mauvaise volonté des autres.

Mon Dieu! Est-il possible que, née avec du caractère et sentant si

bien le sang qui coule dans mes veines, je sois destinée à passer mes

jours dans un tel siècle et avec de tels hommes! Mais ne croyez pas

pour cela que mon courage m'abandonne. Non pour moi, mais pour mon

enfant, je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma longue et

pénible carrière. _Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu!_[798]»

Et elle écrivait, quelques jours après à Esterhazy, «qu'il ne fallait

pas s'occuper de sa sûreté personnelle, mais seulement du salut de la

France[799].»

La France et son fils, c'était la double pensée qui la soutenait

pendant ses jours d'accablement, et qui lui inspirait, suivant le mot

du comte de Stedingk, «un courage égal à son infortune.»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2) · 第 28 / 61 题