Situation alarmante de Paris: l'émeute en permanence.—Démission de
Necker.—Départ de Mesdames.—Le 28 février.—Le 18 avril.—Projets de
fuite.—Le comte d'Hinnisdal.—Espérances d'évasion de
Saint-Cloud.—Plan de Mirabeau.—Hésitations du Roi.—Ouvertures au
marquis de Bouillé.—Le projet est discuté, puis arrêté entre la
Reine, Fersen et Bouillé.—Le départ, ajourné à plusieurs reprises,
est définitivement fixé au 20 juin.
Quelles que fussent les chances de succès du grand plan de Mirabeau,
il était évident que ce plan allait disparaître avec son auteur: la
clef de voûte tombant, tout l'édifice s'écroulait. Un certain nombre de
pygmées pouvaient bien se disputer l'héritage du géant: aucun n'était
de taille à le recueillir en entier.
Cependant, la situation devenait chaque jour plus critique. L'émeute
était en quelque sorte à l'ordre du jour. Dès qu'une mesure prise par
l'Assemblée ou le gouvernement déplaisait aux Jacobins, le peuple, ou
plutôt la populace de Paris, se soulevait et formulait son opinion à
sa manière, en vociférant, pillant et pendant. L'Assemblée n'était pas
plus libre que la famille royale. La rue était souveraine maîtresse, et
c'est à ce titre que Malouet a pu écrire justement que la Terreur en
France datait du 14 juillet 1789[510]. Le mot fut bien plus vrai encore
lorsque le gouvernement et le Roi eurent été ramenés de force à Paris.
La liste serait longue à dresser des mouvements populaires, à partir
seulement du 6 octobre 1789. Nous n'essaierons pas de le faire; nous
nous contenterons des émeutes les plus mémorables.
Le 2 septembre 1790, à la nouvelle de la répression de la révolte
de Nancy par le général de Bouillé, quarante mille hommes s'étaient
portés aux Tuileries et à l'Assemblée, en réclamant à grands cris
le renvoi des ministres. Un moment même, on avait craint que cette
foule ne marchât sur Saint-Cloud, où la famille royale était alors,
et n'y renouvelât les scènes de Versailles[511]. Le 4 septembre,
Necker, effrayé, avait quitté le ministère et la France. Deux mois
après, l'hôtel d'un membre de l'Assemblée, le duc de Castries, était
pillé, pour le punir d'avoir blessé dans un duel loyal l'un des
héros populaires, Charles de Lameth. Le 27 janvier 1791, des bandes
allaient huer Clermont-Tonnerre et l'assaillir dans sa maison et
fermaient de force, avec la complicité pusillanime de Bailly, le club
des Impartiaux, dont il était président[512]. «Nous n'avons pas eu
de tapage depuis huit jours,» écrivait le 5 février Mme Elisabeth
à Mme de Raigecourt[513]. Mais ce calme inaccoutumé ne devait pas
durer longtemps. Moins de deux semaines après, la nouvelle du départ
de Mesdames donnait un nouvel aliment à l'agitation populaire. Une
députation des sections se rendit aux Tuileries et prétendit forcer le
Roi à interdire à ses tantes de s'éloigner. Louis XVI refusa. Mesdames
partirent le 19 février. Arrêtées par la municipalité d'Arnay-le-Duc,
les deux princesses ne purent continuer leur voyage qu'en vertu d'un
décret de l'Assemblée, après une inconvenante plaisanterie de Menou,
pour qui les tantes du monarque n'étaient plus que deux vieilles
femmes, tant le respect de l'autorité et de la famille royale avait, en
moins de deux ans, disparu du langage et des mœurs!
On répandit le bruit que ce départ de Mesdames n'était qu'un prélude,
que le Roi, la Reine et Monsieur ne tarderaient pas à suivre l'exemple
de Mme Adélaïde et Mme Victoire. Sept à huit cents personnes,
lie du peuple, filles de la rue Saint-Honoré et leurs souteneurs, se
portèrent tumulteusement au Luxembourg, forcèrent Monsieur et Madame à
aller aux Tuileries et ne les quittèrent qu'après s'être assurés qu'ils
y étaient entrés[514]. Le 24, un ramassis confus de filles publiques,
d'émissaires des Jacobins et d'hommes déguisés en femmes envahit le
jardin des Tuileries et demanda en hurlant que le Roi ordonnât à ses
tantes de revenir. Sur l'injonction de cette bande, les soldats ôtèrent
leur baïonnette et Bailly proposait qu'on ouvrît les portes et qu'on
introduisît dans le Château une vingtaine de délégués qui voulaient
voir le Dauphin, qu'on disait parti comme Mesdames[515]. Heureusement,
la garde fut plus ferme que le maire; la foule fut sommée de se
disperser, et au premier roulement de tambour, tout s'enfuit comme une
volée d'oiseaux[516].
Le 28 février, la chose était plus grave. La commune de Paris faisait
en ce moment réparer le château de Vincennes. Le bruit se répandit que
ces réparations n'étaient qu'un moyen de favoriser une évasion du Roi,
qui, par des conduits souterrains, irait des Tuileries à Vincennes,
et de là à la frontière. Des bandes d'ouvriers des faubourgs, armés
de pioches et de piques, se dirigèrent sur Vincennes pour démolir le
donjon. Lafayette et la garde nationale les suivirent et parvinrent
à les disperser. Mais la nouvelle de ce mouvement populaire s'était
répandue. Un certain nombre de gentilshommes, redoutant quelque attaque
des Tuileries en l'absence de la milice parisienne, s'y rendirent.
Ils étaient trois cents environ, la plupart avaient des armes pour
défendre la famille royale et au besoin se défendre eux-mêmes; le
motif même qui les avait conduits au Château l'exigeait. Une fois là,
y eut-il des imprudences de commises par quelques jeunes gens, comme
semble le croire Mme Elisabeth[517]? Affichèrent-ils une attitude
hostile ou tinrent-ils des propos blessants pour la garde de service?
Y eut-il, au contraire, comme le prétend Hue[518], de l'eau-de-vie
distribuée aux gardes nationaux pour échauffer les têtes? Ce qui est
certain, c'est qu'un conflit éclata, et le bruit se répandit que ces
amis de la royauté n'étaient venus que pour enlever le Roi et opérer
une contre-révolution. A peine de retour de Vincennes, Lafayette
accourut au Château, apostropha durement les gentilshommes et voulut
les désarmer. Ils résistèrent; mais le Roi, soucieux d'éviter à tout
prix une lutte, pria lui-même ses défenseurs de remettre leurs armes
dans son cabinet, leur promettant qu'elles leur seraient rendues le
lendemain. On obéit; une heure après, les gardes nationaux exigèrent
que les armes fussent portées chez M. de Gouvion, major général; au bas
de l'escalier, elles furent pillées[519].
Quant aux fidèles serviteurs, déjà victimes de cette humiliante
exigence, lorsqu'ils sortirent des Tuileries, à huit heures du soir, on
les fouilla, on les hua, on les maltraita; on en conduisit plusieurs
à l'Abbaye[520]. Des vieillards même, comme le maréchal de Mailly, ne
furent pas à l'abri des insultes et des coups[521].
Le lendemain, Lafayette fit afficher sur les murs de la capitale une
proclamation pour prévenir la garde nationale qu'il avait donné des
ordres aux «chefs de la domesticité»,—c'est ainsi qu'il nommait les
gentilshommes de la Chambre,—afin qu'on ne laissât plus entrer au
Château d'hommes armés et «d'un zèle très justement suspect[522]»,
confirmant ainsi par ces paroles les faux bruits de complot et
autorisant de son prestige populaire l'absurde et mortelle légende des
_Chevaliers du poignard_.
«Tout est fort tranquille depuis ce moment-là, écrivait, le 2 mars,
Mme Elisabeth, toujours prompte à se rassurer ou plutôt à rassurer
ses amies, et je crois que c'est fini, parce que les méchants ont
obtenu ce qu'ils voulaient et que nous autres, bonnes bêtes, nous ne
voyons pas plus loin que le bout de notre nez et donnons tête baissée
dans tous les pièges que l'on nous tend[523].»
La princesse se trompait: rien n'était fini. La journée du 28
février avait aggravé le dissentiment entre les monarchistes et les
Constitutionnels et fait descendre l'autorité du Roi de toute la
hauteur dont avait grandi celle de Lafayette. Mais ce n'était, en
somme, qu'un incident et un symptôme. Une question plus grave, sur
laquelle le Roi ne pouvait se mettre d'accord avec l'Assemblée, pas
plus qu'avec Mirabeau, c'était la question religieuse. Louis XVI était
profondément pénétré des principes du catholicisme. Il avait bien pu,
dans un moment de faiblesse, donner sa sanction à la Constitution
civile du clergé[524], et aux décrets qui exigeaient des évêques et
des prêtres un serment contraire à leur conscience[525]; mais le
remords même qu'il en éprouvait rendait plus inébranlable désormais son
attachement à sa foi, et nulle force humaine n'eût pu le contraindre à
se servir du ministère d'un prêtre assermenté, qui n'était à ses yeux
qu'un prêtre schismatique. Marie-Antoinette n'était pas moins ferme.
Vainement Montmorin et Mirabeau, qui ne comprenaient pas ces scrupules,
les pressaient-ils de se rendre à des cérémonies où officiaient
des membres du clergé constitutionnel et à donner un semblant de
satisfaction à l'opinion démocratique, en assistant le dimanche à la
messe de leur paroisse. Ni le Roi ni la Reine n'y voulaient consentir,
et le Roi avait nettement refusé d'admettre dans sa chapelle des
ecclésiastiques assermentés[526].
Cependant, Pâques approchait. Louis XVI, souffrant depuis les scènes
douloureuses du 28 février et privé de l'exercice auquel il était
accoutumé[527], avait besoin de respirer un air plus pur que celui
de Paris. Il résolut d'aller passer la semaine sainte à Saint-Cloud,
où il aurait en même temps plus de liberté pour remplir ses devoirs
religieux. Les préparatifs furent faits au grand jour. Mais les
meneurs répandirent le bruit que le voyage annoncé en dissimulait un
autre, que ce n'était pas à Saint-Cloud, mais à Metz que le Roi devait
aller, et qu'en tout cas il était poussé à ce voyage par des scrupules
indignes d'un monarque constitutionnel. Les ennemis du catholicisme
devenaient chaque jour plus intolérants. Le 3 avril, on avait installé
dans toutes les paroisses de Paris les curés assermentés. Les
fidèles, usant de leur droit de ne point assister à des cérémonies
célébrées par des schismatiques, avaient loué l'église des Théatins
pour y exercer leur culte. Mais lorsqu'ils s'y présentèrent, le jour
des Rameaux, 17 avril, une foule ameutée les maltraita; des femmes
furent insultées, des jeunes filles fustigées, et le soir le club des
Cordeliers avait engagé à faire, le lendemain, une démonstration au
Château, afin de forcer le Roi à renvoyer les prêtres de sa chapelle
et à faire ses Pâques à Saint-Germain-l'Auxerrois[528]. Déjà, ce même
jour, la garde nationale avait voulu empêcher les aumôniers royaux de
dire la messe aux Tuileries[529]. En présence de cette effervescence,
Louis XVI, désireux de ne pas donner prétexte à des troubles, avait,
assure-t-on, renoncé à son projet de départ; il ne l'avait repris que
sur les instances de Lafayette et de Bailly, qui se croyaient sûrs de
maintenir l'ordre[530]. L'événement ne tarda pas à leur prouver que le
vrai maître de Paris, ce n'était pas eux, mais le club des Cordeliers.
Le lendemain matin, en effet, lundi saint, 18 avril, la foule se porta
en masse aux Tuileries. Lorsque, vers onze heures[531], le Roi et la
Reine parurent pour monter en voiture, ils furent assaillis par des
clameurs hostiles. Ils prirent place néanmoins dans une berline avec
leurs enfants, Mme Élisabeth et Mme de Tourzel[532]. Mais le
départ fut impossible. La garde nationale, d'accord avec les émeutiers,
obstruait les portes, entourait les voitures, croisait la baïonnette
sur le poitrail des chevaux[533], apostrophait le Roi et la Reine
de la manière la plus grossière[534]. «A bas les valets! A bas les
chevaux! criait-on. On ne doit pas sortir de Paris avant la fin de la
Constitution.» Vainement Lafayette harangua-t-il sa troupe; la troupe
désobéit. Vainement le Roi disait-il à Bailly: «Il serait étonnant
qu'après avoir donné la liberté à la nation, je ne fusse pas libre
moi-même[535]!» Pendant deux heures, la famille royale resta dans son
carrosse, exposée aux insultes de la populace[536]. Pendant deux
heures, Lafayette essaya vainement de rappeler enfin les perturbateurs
à l'ordre et les soldats à la discipline. Ni ordres, ni prières, ni
menaces ne furent écoutés. Le tumulte croissait d'heure en heure; le
maire refusait de proclamer la loi martiale[537]. Les serviteurs du
Roi étaient maltraités[538]; le grand aumônier, mis en joue[539]; M.
de Duras, frappé avec une telle violence que le Dauphin se prît à
pleurer[540]. Pour éviter de nouveaux excès, il fallut renoncer au
voyage. Satisfaite de sa victoire, la garde nationale protesta de son
dévouement: «Soyez tranquille, nous vous défendrons,» disaient les
soldats à la Reine, en se pressant autour d'elle.—«Oui,» répondit
ironiquement la princesse, «nous y comptons; mais vous avouerez à
présent que nous ne sommes pas libres[541].» Et prenant le Dauphin dans
ses bras, elle rentra fièrement aux Tuileries. Le soir, les gardes
nationaux prétendirent encore fouiller les appartements, même la
chambre du Roi, même les greniers, même les remises, sous prétexte d'y
trouver des prêtres réfractaires[542], et, à dix heures, un homme, sur
le Carrousel, lisait à haute voix un papier rempli d'horreurs contre
le Roi, exhortant le peuple à forcer le Château, à tout jeter par les
fenêtres et surtout à ne pas manquer l'occasion, comme on l'avait
manquée à Versailles, au 6 octobre[543].
Le lendemain, le Roi se rendit à l'Assemblée et protesta énergiquement
contre la violence qui lui avait été faite. Le président Chabroud se
contenta de répondre «qu'une inquiète agitation est inséparable des
progrès de la liberté[544].» Cette agitation croissant toujours, le
Roi engagea son premier aumônier, le cardinal de Montmorency, Mgr
de Roquelaure et Mgr de Sabran, ses aumôniers, les prêtres de sa
chapelle, les premiers gentilshommes de la Chambre, MM. de Duras et de
Villequier, à s'éloigner de lui; la Reine adressa la même invitation
à sa dame d'honneur, Mme de Chimay, à sa dame du palais, Mme de
Duras; et le jour de Pâques, 24 avril, Louis XVI et Marie-Antoinette
furent contraints d'aller à Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse des
Tuileries, assister à la messe solennelle chantée par l'intrus qui
avait remplacé le vénérable curé, démissionnaire pour refus de serment.
Seule, Mme Élisabeth, quoique menacée des derniers outrages,
put se dispenser d'une cérémonie qui froissait si légitimement sa
conscience[545]. C'était là sans doute ce que Chabroud entendait par
les progrès de la liberté!
La semaine fut triste pour les prisonniers des Tuileries; le deuil
de l'église, pendant les jours saints, s'accordait trop bien avec le
deuil de leurs propres cœurs pour qu'ils n'en fussent pas émus. «La
solitude des Tuileries, dit Mme de Tourzel, la vue du Roi, privé
de ses grands officiers, et nous tous à la veille d'être forcés de
nous éloigner de sa personne, les offices de l'Eglise, auxquels nous
assistions régulièrement et qui offraient des analogies si frappantes
avec la situation, le tombeau du jeudi saint, espèce de cénotaphe
entouré de cyprès et sur lequel il y avait une couronne d'épines,
emblème si juste de celle que portait le Roi, tout contribuait à
augmenter la profonde tristesse dont nous étions pénétrés et qu'il
fallait renfermer en soi-même pour ne la pas faire partager à notre
pauvre petit Dauphin[546].»
C'en était trop. L'homme avait pu généreusement pardonner les outrages
dont on n'avait cessé de l'abreuver; le Roi avait fait largement le
sacrifice de son autorité; mais, violenté dans sa conscience, le
chrétien se redressa. Louis XVI résolut de sortir de ce Paris, qui
n'était plus pour lui qu'une prison.
Depuis longtemps déjà, les serviteurs les plus anciens de la monarchie,
comme les conseillers de la dernière heure, considéraient le départ
du Roi comme indispensable au salut de la royauté. Le lendemain même
du jour où l'émeute triomphante l'avait ramené dans la capitale, les
hommes d'Etat, vraiment dignes de ce nom, avaient jugé qu'il n'y
pouvait rester, parce qu'il n'y avait pas la liberté nécessaire. Les
projets d'évasion se succédaient sans relâche. De quelque mystère que
la mort de M. de Favras ait enveloppé ses projets, il est certain que
la base première en était le départ de la famille royale, volontaire
ou forcé. Un peu plus tard, en mars 1790, un député de la noblesse,
le comte d'Hinnisdal, avait organisé tout un plan pour enlever le
Roi; la garde nationale de service était gagnée; les hommes étaient
à leur poste; les relais étaient disposés; tout était prêt, sauf le
consentement de Louis XVI. M. Campan fut chargé de sonder le prince,
un soir, pendant qu'il jouait au whist avec la Reine et sa famille.
Le Roi fit d'abord la sourde oreille, puis, pressé de se prononcer:
«Dites à M. d'Hinnisdal, répondit-il, que «je ne puis consentir à me
laisser enlever.»—«Vous entendez bien, reprit la Reine, le Roi ne peut
consentir à ce qu'on l'enlève.» Espérait-elle qu'on ne tiendrait pas
compte de cette défense ambiguë, qui pouvait cacher un acquiescement
tacite? Toujours est-il que, suivant Mme Campan, elle resta jusqu'à
minuit à préparer sa cassette. Mais aucun bruit ne vint troubler le
silence de la nuit: M. d'Hinnisdal, mécontent de la réponse équivoque
du Roi et ne voulant pas agir sans l'assentiment positif de ceux pour
lesquels il se compromettait, avait renoncé à l'entreprise[547].
Si le départ était difficile à Paris, il était plus praticable à
Saint-Cloud, où la famille royale passa l'été de 1790. Le Roi y était
sans gardes, accompagné d'un seul aide-de-camp de Lafayette; la Reine
n'avait de même qu'un seul homme de service auprès d'elle. Souvent
tous deux sortaient de bonne heure et rentraient tard, sans qu'on
s'en inquiétât. On voyageait encore sans obstacle en France; il était
facile de quitter Saint-Cloud et de là de gagner une province sûre.
Mme Campan affirme qu'un plan d'évasion fut alors combiné: le Roi
se serait rendu seul à un bois distant de quatre lieues du Château,
où la famille royale l'aurait rejoint[548]. D'autre part, Mme de
Tourzel raconte—et cela semble bien être le même fait,—que M. de la
Tour du Pin, ministre de la guerre, avait supplié Louis XVI de profiter
de son séjour à la campagne pour partir, promettant de disposer des
régiments fidèles pour protéger la route et assurant—l'avenir ne lui
donna que trop raison—que cette occasion perdue ne se retrouverait
plus[549]. Les meilleurs serviteurs du monarque, sa famille elle-même,
souhaitaient vivement qu'il acceptât cette proposition. Mme
Elisabeth l'espérait: elle croyait voir à certains symptômes, suivant
son langage énigmatique, que «la guérison approchait[550]». Un moment
en effet, après la discussion sur les événements d'octobre, on crut que
le Roi, indigné des résolutions de l'Assemblée, céderait aux conseils
de M. de la Tour du Pin.
Un jour, s'il faut en croire le comte Esterhazy, Louis XVI gagna les
hauteurs de Saint-Cloud et sortit par une porte du parc qui était
condamnée et qu'il fit enfoncer. Il était accompagné du duc de Brissac,
de MM. de la Suze, de Tourzel et Esterhazy. On descendit par la plaine
auprès de Rueil et, après avoir passé le pont de Chatou, on entra
dans la forêt du Vésinet. Là, le Roi tourna à droite et lança son
cheval sur la route de Maisons. La Reine, de son côté, était sortie
en voiture avec Mme Elisabeth et son fils. Tout faisait supposer
qu'on pousserait plus loin: on eût trouvé un bateau pour traverser la
Seine et de l'autre côté du fleuve des voitures pour gagner Chantilly
où les chevaux du prince de Condé, encore dans les écuries, auraient
servi de relais pour se rendre à l'armée. Tout à coup, le Roi s'arrêta
et l'on retourna à Saint-Cloud. Les espérances étaient encore une fois
déçues. A sa rentrée au Château, le comte Esterhazy ne put s'empêcher
de dire à la Reine son désappointement en insistant sur l'urgence
de se soustraire à la surveillance des geôliers. La Reine répondit
qu'elle pensait bien comme lui,—elle l'avait déjà déclaré à Mme
Campan[551].—Mais elle désespérait d'obtenir le consentement du Roi,
sinon lorsqu'il ne serait plus temps; quant à elle, elle était résolue
à ne jamais se séparer de son mari et à suivre le sort que la destinée
lui préparait[552].
A ce moment, pourtant, les négociations avec Mirabeau étaient en
plein cours et le plan de Mirabeau reposait avant tout sur la sortie
de Paris. Seulement,—et c'est là que le puissant orateur différait
d'avis avec la Tour du Pin et Esterhazy,—Mirabeau n'admettait pas
une évasion. «Un roi, qui est la seule sauvegarde de son peuple,
disait-il, ne fuit pas devant son peuple; il ne se met pas dans la
position de ne pouvoir rentrer au sein de ses États que les armes à
la main, ou d'être réduit à mendier des secours étrangers[553].» Et
il écrivait de même à la Marck: «Un roi ne s'en va qu'en plein jour,
quand c'est pour être roi[554].» C'était sa conviction au lendemain
même des journées d'octobre. Il voulait qu'on se retirât à Rouen,
au sein de la Normandie, province fidèle, à proximité de la Bretagne
et de l'Anjou, qui ne l'étaient pas moins[555], et où il serait
facile de s'entourer de troupes sûres. L'année suivante, c'était à
Fontainebleau qu'il demandait qu'on se transportât[556], mais toujours
en plein jour, après avoir prévenu officiellement l'Assemblée et sous
la protection de la garde nationale, à laquelle on associerait un
régiment d'infanterie, le Royal-Comtois, alors en garnison à Orléans
et animé d'un excellent esprit, et deux cents cavaliers du régiment de
Lorraine, qu'on ferait venir de Rambouillet[557]. Plus tard, lorsque
l'esprit révolutionnaire eût fait de nouveaux progrès, ce ne fut plus
de Fontainebleau, ville ouverte et à la merci d'un coup de main, qu'il
s'agit, mais d'une ville fortifiée et plus rapprochée de la frontière,
Compiègne ou Beauvais[558], d'où l'on pouvait aller plus loin, sous la
protection de l'armée de M. de Bouillé[559]. Mais le grand obstacle
à l'exécution de ce plan, c'était l'indécision du Roi. Louis XVI
manifestait pour un départ, sous quelque forme qu'il se présentât,
la même répugnance qu'il avait déjà si malheureusement montrée lors
des néfastes journées d'octobre, et sans s'y refuser positivement, il
opposait la plus fatale des résistances, la force d'inertie. La Reine
y était plus résolue: «Il faudra pourtant bien s'enfuir,» avait-elle
dit un jour à Mme Campan[560]. Mme Elisabeth l'était plus encore,
mais elle n'était guère appelée au conseil et ses lettres à ses amies
sont pleines de ses doléances sur cette funeste inaction de son frère.
Après tant d'alternatives d'espoir et de déceptions, le 24 octobre,
peu après la tentative avortée qu'a racontée le comte Esterhazy, elle
écrivait à Mme de Raigecourt, dans ce style figuré qui servait à sa
correspondance:
«J'ai vu l'homme qui est si beau; il est un peu à la désespérade.
Mon malade a toujours des engourdissements dans les jambes, et il
craint que cela ne gagne tellement les jointures qu'il n'y ait pas de
remède[561].»
La Reine négociait de divers côtés, dépêchait courriers sur courriers,
lettres sur lettres, à son frère et à M. de Mercy, demandait des
conseils, des secours, de l'argent. Le Roi restait à l'écart, comme
s'il se désintéressait des projets de sa femme et des espérances de
sa sœur. A la fin d'octobre 1790, cependant, il se décida à entrer
en relations avec le général qui commandait à Metz, le marquis de
Bouillé. Mirabeau lui-même l'avait indiqué; ses services et ses
talents le recommandaient plus encore. Connu jadis par de brillants
exploits aux Antilles, pendant la guerre d'Amérique, plus récemment
par la vigueur avec laquelle il avait réprimé l'insurrection de Nancy,
très estimé de l'armée, très aimé même des gardes nationales, très
royaliste et cependant très populaire, très énergique de caractère et
très modéré d'opinion, inclinant même, dit-on, vers une constitution
modelée sur celle de l'Angleterre[562], le marquis de Bouillé était
l'homme désigné pour être le défenseur suprême de la royauté aux
abois. Il commandait à Metz et cette situation, en plaçant sous ses
ordres les places fortes de la frontière, lui permettait d'y assurer
un refuge à la famille royale. Lui-même déjà avait étudié un plan de
départ du Roi, car c'était là la question capitale qui préoccupait à
juste titre tous les royalistes, comme la base indispensable de toute
restauration monarchique. Il ne fut donc nullement surpris lorsque,
à la fin d'octobre 1790, l'évêque de Pamiers, Mgr d'Agout, vint
lui exposer le dessein du Roi. Seulement, le dessein du Roi différait
essentiellement de celui du général.
Comme Mirabeau, M. de Bouillé eût voulu un départ en plein jour, sur
la demande des départements et des troupes, auxquels il ne pensait
pas que l'Assemblée pût s'opposer[563]. Louis XVI, entraîné par sa
faiblesse naturelle, qui avait horreur de toute mesure énergique,
préférait une évasion. Au reste les détails de ce plan n'étaient point
encore arrêtés, et l'exécution n'en aurait lieu qu'au printemps[564].
Le général fit quelques objections; elles tombèrent devant la volonté
royale, et il n'y eut plus qu'à désigner la ville qui semblerait offrir
la retraite la plus sûre. Après un long échange de lettres, le Roi se
décida pour Montmédy; l'époque du départ fut fixée à la fin de mars.
Les choses en étaient là, et M. de Bouillé, tout en regrettant la
résolution de Louis XVI, en préparait l'exécution, lorsque, au mois de
février, il reçut la visite du comte de la Marck. Le prince s'était
enfin décidé à accepter le plan de Mirabeau, et M. de la Marck en
venait confier les détails au commandant de l'armée de Metz.
Le Roi sortirait de Paris en plein jour et s'en irait à Compiègne,
où M. de Bouillé le recevrait et l'entourerait de troupes fidèles,
soit pour rester là, soit pour aller plus loin, si les circonstances
l'exigeaient. Une fois en liberté, il adresserait une proclamation
au pays et l'on ne doutait pas que le mécontentement général, venant
à l'appui de la protestation du souverain, ne forçât l'Assemblée
à modifier la Constitution ou ne permît au Roi de convoquer hors
de Paris une nouvelle Législature, qui accomplirait les réformes
demandées par l'opinion et rendrait à la royauté l'exercice légitime
de son autorité[565]. Mirabeau croyait pouvoir compter sur trente-six
départements; M. de Bouillé sur six, et d'ailleurs la plupart des
administrations départementales étaient royalistes[566]. M. de Bouillé
approuva ce plan, qu'il préférait beaucoup à la retraite sur Montmédy,
et supplia Louis XVI d'en poursuivre l'exécution, en continuant à se
servir de son habile et puissant conseiller[567]. Malheureusement
Mirabeau mourut et le Roi retomba plus que jamais dans ses indécisions.
La situation d'ailleurs s'aggravait à chaque instant. Si, au début
de février, on pouvait sortir de Paris en plein jour, le pourrait-on
deux semaines plus tard, après l'aventure de Mesdames? Si les tantes
du Roi avaient eu tant de peine à passer, laisserait-on partir le
Roi lui-même? L'émeute, qui avait forcé Monsieur à venir coucher aux
Tuileries, n'était-elle pas un signe de ce que pouvait et voulait
la populace parisienne? Deux mois après, toute illusion à ce sujet,
s'il y en avait encore, devait cesser: la garde nationale qui,
malgré Lafayette et Bailly, ne permettait même pas à la famille
royale d'aller à Saint-Cloud, lui permettrait bien moins encore
d'aller à Compiègne. L'impossibilité d'un départ public apparaissait
manifestement, et cette atteinte à sa liberté, qui déterminait enfin
irrévocablement le Roi à sortir de Paris, ne lui laissait que les
chances d'une évasion.
On revint au dessein primitif de Louis XVI, la fuite sur Montmédy. Le
20 avril, la Reine écrivait à Mercy:
«L'événement qui vient de se passer nous confirme plus que jamais dans
nos projets. La garde qui est alentour de nous est celle qui nous
menace le plus. Notre vie même n'est pas en sûreté.., Notre position
est affreuse; il faut absolument en finir dans le mois prochain. Le Roi
le désire encore plus que moi[568].»
Cette lettre et celles qui suivirent révèlent le plan de la famille
royale: jusqu'à ce que le départ fût possible, Louis XVI se
renfermerait dans une inertie absolue, accepterait sans résistance des
lois que le manque de liberté entacherait plus tard de nullité et, en
attendant, s'efforcerait de se procurer des ressources et de se ménager
des appuis.
Il fallait trouver quinze millions[569]; on espérait les avoir en
Hollande[570]. L'Espagne et la Sardaigne, par des mouvements de troupes
sur la frontière, pouvaient exercer une pression morale qui aiderait à
l'explosion du mécontentement des provinces. La Prusse et l'Autriche,
si elles parvenaient à se mettre d'accord, prendraient en main les
réclamations des princes possessionnés d'Alsace et protesteraient,
«non pas, disait la Reine, s'associant à la pensée de Mirabeau, pour
faire une contre-révolution ou entrer en armes, mais comme garants de
tous les traités, de l'Alsace et de la Lorraine, et comme trouvant fort
mauvaise la manière dont on traite un roi[571].» Si la Prusse, dont la
conduite était suspecte et dont l'agent, le juif Ephraïm, fournissait
de l'argent aux révolutionnaires, si l'Angleterre, dont on cherchait,
avec peu de chances de succès, de s'assurer la neutralité[572], si la
Hollande voulaient s'opposer à la restauration de l'ordre en France,
les Puissances du Nord, la Russie et la Suède, pourraient faire
contrepoids et leur en imposer[573]. En attendant, les démonstrations
que l'Autriche ferait aux Pays-Bas permettraient à M. de Bouillé de
rassembler des troupes et des munitions à Montmédy[574].
Malheureusement plus on tardait, plus les difficultés augmentaient.
L'esprit des troupes, encore bon à la fin de 1790, s'était affreusement
gâté depuis le commencement de 1791, surtout depuis que du Portail,
créature des Lameth, avait remplacé au ministère de la guerre le loyal
la Tour du Pin. A sa demande, l'Assemblée avait autorisé les soldats
à aller dans les clubs, et cette fréquentation déplorable n'avait
pas tardé à désorganiser la discipline. Au commencement de mai, M.
de Bouillé ne pouvait plus compter que sur huit ou dix bataillons
allemands ou suisses et une trentaine d'escadrons de cavalerie;
l'infanterie presque tout entière, l'artillerie en entier avaient
passé à la Révolution[575].
L'esprit des populations civiles avait subi les mêmes influences que
celui de l'armée. Les menaces des émigrés, les bruits de complots
des aristocrates, de trahison des officiers, habilement répandus
et perfidement exploités, avaient à la fois effrayé et exaspéré
les habitants des frontières, et les avaient surexcités contre le
Roi qu'ils supposaient d'accord avec les Français du dehors[576].
Une lutte était donc possible, et, dans cette prévision, Louis XVI
avait réclamé le secours des Cantons suisses[577], dont la cause
était liée à celle de la France par des Capitulations séculaires,
et, pour le premier moment, si besoin en était, un corps de huit à
dix mille Autrichiens[578]. Non pas qu'il voulût une intervention
directe des Puissances étrangères dans les affaires du pays,—la Reine
l'avait formellement répudiée dans sa lettre du 12 juin 1790, à M. de
Mercy[579].—Il ne demandait que leur appui moral, ou, s'il devait faire
appel aux dix mille hommes de son beau-frère, il ne les acceptait que
«comme auxiliaires[580]», entendant bien les faire marcher à côté des
troupes françaises, sous l'étendard royal, comme Henri IV, obligé, lui
aussi, de reconquérir son royaume, avait eu à ses ordres les soldats
d'Élisabeth et les reîtres de Schomberg, comme chaque jour encore des
régiments allemands ou suisses servaient dans l'armée française,
à côté des milices nationales. Cela même, il ne le ferait qu'à la
dernière extrémité; il espérait toujours éviter la lutte, quoique
Mirabeau, avant de mourir, en eût plus que jamais proclamé l'imminence
et la nécessité[581].
Mais il importait avant tout de calmer l'opinion publique et pour
cela d'arrêter les entreprises des émigrés. C'était le but auquel
tendaient les efforts de la Reine. Ses instructions à ses agents,
sa correspondance avec son frère et Mercy sont remplies des plus
pressantes instances pour que l'Empereur, par ses conseils et au besoin
par son autorité, s'oppose aux coups de tête du comte d'Artois: «Notre
sûreté et notre gloire, écrivait-elle, tiennent à nous tirer d'ici;
j'espère n'en pas laisser le mérite uniquement à d'autres[582].»
Après la sortie de Paris, que ferait-on? Les lettres de
Marie-Antoinette, la correspondance du marquis et de la marquise de
Bombelles, les Mémoires récemment publiés de Mme de Tourzel, les
déclarations même de Louis XVI permettent de le reconstituer. Une fois
rendu à Montmédy, dans une place française, au milieu des troupes de
M. de Bouillé, le Roi appellerait à lui tous les sujets fidèles; il
donnerait l'ordre aux émigrés de rentrer en France, et, appuyé sur ces
forces, y joignant, si besoin en était, les dix mille hommes de son
beau-frère, soutenu plus encore par le mouvement qui ne manquerait
pas de se produire dans les provinces, lorsqu'elles sauraient le
souverain en liberté et trouveraient en lui un centre d'action et un
point d'appui, il adresserait un manifeste au pays. Il protesterait
hautement contre les agissements de l'Assemblée, qui, sur les points
les plus essentiels, avait outrepassé les instructions de ses mandants,
déclarerait nuls, «par défaut absolu de liberté,» les actes qu'on
lui avait arrachés depuis le 6 octobre 1789, et affirmerait qu'il ne
rentrerait à Paris que lorsque «une Constitution, qu'il aurait acceptée
librement, ferait que la religion serait respectée, que le gouvernement
serait rétabli sur un pied stable, et que, par son action, les biens et
l'état de chacun ne seraient plus troublés, que les lois ne seraient
plus enfreintes impunément, et qu'enfin la liberté serait posée sur des
bases fixes et inébranlables[583].»
Cette Constitution aurait-elle été un retour à l'ancien régime?
Assurément non: le mot même de _constitution_ en excluait la pensée.
Jamais Louis XVI,—le fait est banal à force d'être évident,—jamais
Louis XVI n'avait souhaité le pouvoir absolu et, en 1791, il le
souhaitait moins que jamais. «Le Roi, écrivait, le 13 juillet, la
marquise de Bombelles, bien au courant des intentions de la famille
royale, puisque son mari était, avec le baron de Breteuil, l'agent
accrédité de la Cour à l'étranger, le Roi voulait revenir à la
déclaration du 23 juin, par laquelle il remplissait le vœu que la
nation avait témoigné par ses mandats lors des États généraux;
il restreignait son pouvoir, mais en même temps il l'assurait et
rassurait les esprits; car jamais le despotisme ne pourra plus avoir
lieu en France et, il faut être juste, _il n'est pas désirable_.
Le Roi ne voulait donc pas conquérir son royaume, armé de forces
étrangères; il voulait en imposer à ses sujets et traiter avec
eux[584].» Pour satisfaire les intérêts en éloignant l'idée d'une
banqueroute imminente, il aurait garanti le paiement des rentes
viagères en entier, réduit l'agiotage et les emprunts onéreux à un
taux raisonnable, et, en rendant au clergé ses biens, l'aurait chargé
de rembourser les assignats. Cela était possible, disait Fersen,
et les biens du clergé réalisés par lui, comme il l'avait proposé,
auraient produit des résultats qu'on ne pouvait attendre avec la
confiscation par l'Assemblée. Ainsi, les capitalistes, qui avaient
tout fait pour la Révolution et que la Révolution menaçait maintenant
dans leurs intérêts, seraient rassurés et se seraient prononcés pour
un retour de l'autorité royale, qu'ils redoutaient moins encore que la
banqueroute[585].
Etait-ce suffisant? Il est permis d'en douter.
Mais il importe de remarquer pourtant qu'après l'échec de Varennes, et
lorsqu'on se trouva en présence de la Constitution si défectueuse que
l'Assemblée avait substituée aux propositions du Roi, bien des gens de
ceux-là même qui avaient applaudi à l'arrestation de Louis XVI, qui y
avaient peut-être contribué, en vinrent,—c'est un témoin non suspect
qui l'affirme,—à regretter ce qu'on appelait _le plan de Montmédy_;
car, disait-on, il promettait à la France une constitution également
éloignée des deux extrêmes[586].
La Reine partageait la pensée de son mari. Elle avait déclaré,
dès le commencement de 1790, qu'elle ne voulait pas de
«contre-révolution[587];» elle l'avait redit le 12 juin[588] et, le
3 février 1791, elle écrivait encore à Mercy: «Nous sommes décidés à
prendre pour base de la Constitution la déclaration du 23 juin, avec
les modifications que les circonstances et les événements ont dû y
apporter[589].»
Quelles eussent été ces modifications? Nous ne saurions le dire; mais
il est certain que Marie-Antoinette, comme Louis XVI, était décidée
à donner satisfaction aux vœux des cahiers de 1789, et à faire jouir
enfin la France d'une juste et bonne liberté, «telle, disait-elle, que
le Roi l'a toujours désirée lui-même pour le bonheur de son peuple,
loin de la licence et de l'anarchie qui précipitaient le plus beau
royaume dans tous les maux possibles[590].»
En attendant la réalisation de ce plan, la Reine était plus surveillée
que jamais. Si quelque compatriote, un ami d'enfance, ou un envoyé de
son frère, comme le prince de Lichtenstein, venait la visiter dans sa
prison des Tuileries, elle était obligée de le congédier au plus vite
et de lui bien recommander de ne dire à personne qu'il l'avait vue en
particulier: «Quoique je ne l'aie vu,—le prince de Lichtenstein,—qu'une
fois chez moi pendant dix minutes, écrivait-elle à Léopold, je crois
que tout Autrichien un peu de marque me doit dans ce moment de n'être
point ici.» Et elle ajoutait tristement: «Notre santé continue à être
bonne, et elle le serait bien davantage, si nous pouvions seulement
apercevoir une idée de bonheur alentour de nous; car, pour nos
personnes, il est fini pour jamais, quelque chose qui arrive. _Je sais
que c'est le devoir d'un roi de souffrir pour les autres; mais aussi le
remplissons-nous bien[591]._»