Mirabeau.—Son entrevue avec Necker.—Ses ouvertures au comte de la
Marck.—Première note de Mirabeau pour la Cour.—Son entrevue avec
la Reine.—Ses projets.—Le Roi et la Reine les écoutent sans les
suivre.—Eclats de Mirabeau.—La Reine est de nouveau
menacée.—Nouveaux plans de Mirabeau.—Quarante-septième
note.—Utilité mais difficultés de ce plan.—Mort de Mirabeau.
Jeté par l'orgueil, la rancune, l'ambition, les débordements de sa
vie privée, les nécessités d'une existence besoigneuse, dans le parti
de la Révolution; placé, non pas par son crédit,—il ne prit une
influence sérieuse que la seconde année[406],—mais par son talent et
la nature fougueuse de son éloquence, au premier rang de ses chefs,
Mirabeau n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'abîme où l'inexpérience
de ses amis et ses propres emportements allaient précipiter la
France[407]. La passion l'avait rendu révolutionnaire; la raison le
maintenait royaliste; son tempérament même le faisait autoritaire,
et il n'hésitait pas, dans le secret de l'intimité, à déplorer les
dangers de la royauté qu'il voulait bien attaquer, qu'il consentait
même à ébranler, mais qu'il n'entendait pas détruire. Dès la fin
du mois de mai, il avait fait proposer à Necker, par Malouet, son
concours pour sauver «la monarchie et le monarque de la tempête qui
se préparait»; c'étaient ses expressions même[408]. L'accueil plus
que froid de Necker, qui le détestait et ne le craignait pas encore,
l'avait replongé dans l'opposition: «Monsieur, lui avait dit sèchement
et dédaigneusement le ministre, M. Malouet m'a dit que vous aviez des
propositions à me faire; quelles sont-elles?»—«Ma proposition,» avait
répondu brusquement Mirabeau, «est de vous souhaiter le bonjour[409].»
Et il était parti, furieux, jurant de mettre au service de ce qu'on
appelait alors le «parti populaire» l'audace de son caractère et la
puissance de ses moyens[410]. Quoique, en certaines circonstances,
il eût montré des sentiments monarchiques et fait preuve d'homme
d'Etat éclairé, soucieux des véritables conditions de la monarchie
constitutionnelle et de la vraie liberté et grandeur de la France[411],
l'année 1789 l'avait vu parmi les plus violents détracteurs du
gouvernement, et il avait été véhémentement soupçonné, bien qu'à tort
suivant M. de la Marck, d'avoir été un des organisateurs des sanglantes
journées d'octobre. Mais, au milieu même de ses plus fougueuses
attaques, désavouant tout bas les excès de langage auxquels il se
laissait emporter en public, par passion et peut-être par calcul;
peu sympathique d'ailleurs aux chefs de la gauche, à Lafayette, dont
la présomptueuse nullité l'irritait, au duc d'Orléans, sur lequel il
s'exprimait dans les termes les plus durs[412], hostile aux ministres,
mais au fond attaché à la monarchie, aristocrate d'instinct et effrayé
des progrès de la démocratie qu'il voyait s'avancer menaçante, il
n'abandonnait pas la pensée de se rapprocher de la Cour: «Faites donc,»
disait-il à la fin de juin à son ami le comte de la Marck, l'un des
anciens habitués de Trianon, «faites donc qu'au Château on me sache
plus disposé pour eux que contre eux[413].» Il était épouvanté des
dangers dont son clairvoyant génie lui montrait l'imminence: «A quoi
pensent donc ces gens-là?» répétait-il sans cesse avec sa brutalité de
parole. «Ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas?»
Et un jour, vers la fin de septembre, plus alarmé que jamais et plus
exaspéré de l'incapacité des ministres, il s'écriait: «Tout est perdu;
le Roi et la Reine périront et, vous le verrez, la populace battra
leurs cadavres; vous ne comprenez pas assez le danger de la position;
il faudrait cependant le leur faire connaître[414].»
Quinze jours plus tard, le lendemain même du funèbre retour à Paris,
il revenait à la charge: «Si vous avez quelque moyen de vous faire
entendre du Roi et de la Reine, dit-il à M. de la Marck, persuadez-leur
donc que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas
de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sortir.» Et ce plan
il le remettait le 15 octobre à son ami.
Mais La Marck hésitait: il n'ignorait pas l'horreur que Mirabeau
inspirait à la Reine et il faut bien avouer que pour un homme qui
briguait l'honneur de devenir le conseil de la famille royale,
Mirabeau avait une étrange manière de défendre ses clients. Son
attitude à l'Assemblée pendant les journées d'octobre avait révolté
les plus sincères amis de la liberté, et, le 5, il avait lancé contre
l'infortunée Marie-Antoinette elle-même une de ces insinuations
perfides que la populace, le lendemain, devait traduire en un si
sanglant langage. M. de la Marck avait dû même s'excuser près de la
Reine de ses relations avec le fougueux tribun, sous prétexte qu'il
pourrait être utile un jour à la cause royaliste, et la Reine, qui
ne savait guère dissimuler ses antipathies, avait répondu: «Nous ne
serons pas assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible
extrémité de recourir à Mirabeau[415].» N'osant donc s'adresser à
la souveraine, il se tourna vers Monsieur et lui remit le plan de
Mirabeau. Mais ce plan reposait avant tout sur la sortie de Paris et
la retraite dans une province fidèle, comme la Normandie, ou une ville
sûre comme Beauvais[416]. Il exigeait une certaine décision et Monsieur
ne croyait pas à la fermeté de son frère: «La faiblesse et l'indécision
du Roi, disait-il, sont au-delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous
faire une idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées,
que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble.» L'énergie
même de la Reine ne saurait avoir raison des incertitudes de son
mari[417].
Malgré cette réponse désespérante, le projet ne fut pas abandonné.
Monsieur entretint quelques relations avec Mirabeau; la Reine en
fut instruite et il ne semble pas qu'elle l'ait désapprouvé[418],
quoiqu'elle affectât de ne se mêler de rien[419]. Mais bientôt
une mesure maladroite, prise par l'Assemblée le 7 novembre sur la
proposition de Lanjuinais et avec l'appui irréfléchi de la droite,
vint, en interdisant aux députés d'être ministres, enlever à Mirabeau
une partie de ses moyens. Ne pouvant plus faire partie lui-même du
cabinet, il voulut du moins en faire nommer chef Monsieur, qui, à
ce moment, acceptait ses conseils. Mais cette nouvelle combinaison
échoua, et il est certain que la Reine, qui n'aimait pas beaucoup son
beau-frère, ne lui fut pas favorable[420]. Bientôt d'ailleurs Mirabeau
en vint à se brouiller avec Monsieur[421], comme il l'était déjà avec
Necker, Lafayette et le duc d'Orléans.
M. de la Marck, découragé, était, dès le 16 décembre, parti pour sa
terre de Raismes et de là il avait passé en Belgique, où l'appelaient
ses affaires et l'intérêt qu'il prenait à la situation des Pays-Bas
soulevés contre l'Autriche, lorsque, vers le milieu de mars, une
lettre du comte de Mercy le ramena à Paris. Les négociations avaient
été reprises et le Roi s'était enfin déterminé à entrer en rapport
avec Mirabeau. La Reine conservait encore quelques doutes sur la
participation du violent tribun aux journées d'octobre; ces doutes
furent levés, et après une première entrevue entre Mirabeau, Mercy et
la Marck et une longue conversation entre ce dernier et le Roi et la
Reine, il fut convenu que le puissant orateur rédigerait une note qui
serait remise par la Marck à Marie-Antoinette et par celle-ci à son
mari. Un secret absolu serait observé vis-à-vis des ministres jusqu'à
ce qu'on eût constitué un ministère meilleur, qu'on pût mettre en
relations avec le nouveau conseiller de la monarchie.
Au point de vue des réformes, l'entente entre le Roi et le tribun
devait être facile: «Louis XVI était bien loin de songer à reconquérir
son ancienne autorité absolue; il était parfaitement résigné sur ce
que la Révolution lui avait fait perdre du pouvoir et des droits de
ses prédécesseurs. Je pourrais dire, ajoute la Marck, auquel nous
empruntons cette appréciation, que, sous ce rapport, Mirabeau était
moins résigné que lui[422].»
Mirabeau acquiesça avec empressement au plan ainsi arrêté. Dès le 10
mai, il écrivit une lettre, dans laquelle, protestant de ses sentiments
monarchiques, il promettait au Roi «loyauté, zèle, activité, énergie et
courage[423]». Le Roi et la Reine furent contents de cette déclaration,
et la Reine voulut en assurer elle-même le comte de la Marck. «Elle me
confirma ce que le comte de Mercy m'avait dit de la satisfaction que le
Roi avait éprouvée en lisant cette lettre de Mirabeau; elle me répéta
encore que le Roi n'avait nul désir de recouvrer son autorité dans
toute l'étendue qu'elle avait eue autrefois et qu'il était bien éloigné
de croire que cela fût nécessaire pour son bonheur personnel pas
plus que pour celui de ses peuples[424].» La pauvre femme paraissait
à ce moment pleine de confiance et presque joyeuse, et, pendant un
entretien de deux heures avec la Marck, elle se mit à évoquer les
souvenirs du passé, comme si, envisageant désormais l'avenir avec
plus de calme, elle secouait déjà les préoccupations du présent[425].
Il fut convenu que le Roi paierait les dettes de Mirabeau—et elles
était nombreuses—et lui garantirait un traitement de six mille livres
par mois et un million à la fin de l'Assemblée. C'était le prix des
services qu'on attendait de lui. Mirabeau fut ravi et son bonheur de
sortir de la vie gênée et aventureuse, qu'il avait menée jusque-là, lui
inspira une exubérance d'enthousiasme pour la famille royale et pour la
Reine.
«J'ai professé les principes monarchiques, dit-il au début de sa
première note, lorsque je ne voyais de la Cour que sa faiblesse et que,
ne connaissant ni l'âme ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je
ne pouvais compter sur cette auguste auxiliaire. J'ai combattu pour
les droits du trône, lorsque je n'inspirais que de la méfiance, et
que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient
autant de pièges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien que
je ne devais attendre d'un Roi juste, mais trompé, ni bienfaits, ni
récompenses. Que ferai-je, maintenant que la confiance a relevé mon
courage et que la reconnaissance a fait, de mes principes, mes devoirs?
Je serai ce que j'ai toujours été, le défenseur du pouvoir monarchique,
réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir
monarchique. Mon cœur suivra la route que la raison seule m'avait
tracée[426].»
Les négociations une fois entamées se poursuivirent activement par
l'intermédiaire du comte de la Marck, du comte de Mercy, de M. de
Fontanges, archevêque de Toulouse et ancien confesseur de la Reine, et
plus tard de M. de Montmorin. Les notes se succédaient avec rapidité.
Mirabeau insistait sur la nécessité de relever l'autorité royale,
d'abaisser l'influence dictatoriale de Lafayette, d'entretenir des
agents dans les provinces pour s'emparer de l'esprit des populations
et de resserrer les liens de la discipline dans l'armée, dont on
aurait besoin pour une restauration monarchique. «Le Roi, disait-il,
n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que
dans le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle
ne voudrait pas de la vie sans la couronne; mais ce dont je suis bien
sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas
sa couronne. Le moment viendra et bientôt, où il lui faudra essayer
ce que peuvent une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une
méthode de famille; mais, en attendant, il faut se mettre en mesure,
et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide du hasard, soit à l'aide des
combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des
moyens ordinaires[427].»
Sachant la faiblesse du Roi et l'énergie de la Reine, Mirabeau était
convaincu que cette princesse aurait seule assez d'influence sur son
mari pour triompher de ses indécisions. Cette haute opinion qu'il avait
du caractère de Marie-Antoinette lui faisait souhaiter une entrevue
avec elle, où il pourrait l'éclairer plus complètement sur les périls
de la situation, lui exposer en détails son système et, en gagnant
mieux sa confiance, la pénétrer en quelque sorte de son esprit. «Il
serait essentiel, écrivait-il le 26 juin à la Marck, que je visse
votre homme, et surtout _Elle_[428].» C'est par ce mot qu'il désignait
la Reine. Mais la Reine avait une répugnance extrême pour une telle
entrevue. Quelles que fussent les protestations de dévouement de
Mirabeau, elle ne pouvait oublier que, depuis plus d'un an, elle était
habituée à le considérer comme «un monstre», et qu'à cette heure même
le Châtelet le signalait comme un des fauteurs des journées d'octobre.
Pourtant, encouragée par le comte de Mercy[429] et l'archevêque de
Toulouse[430], et surmontant ses plus naturelles répulsions dans
l'intérêt du Roi, de ses enfants et du pays, elle finit par se résigner
à la conférence demandée. Il ne s'agit plus que de choisir le jour et
le lieu convenable. Saint-Cloud, où la Cour passait l'été, offrait plus
de facilités que Paris; mais même à Saint-Cloud, on était surveillé.
A force de recherches, Marie-Antoinette trouva un endroit «non
commode, mais suffisant pour le voir et pallier tous les inconvénients
du jardin et du Château[431]». L'audience, primitivement fixée au
vendredi[432], fut remise au samedi 3 juillet, à huit heures et demie
du matin[433]. Pour mieux couvrir sa démarche, Mirabeau partit la
veille de Paris et alla coucher à Auteuil, chez sa nièce, la marquise
d'Aragon[434]. Le lendemain matin, il en partit, dans un cabriolet à
deux chevaux[435], seul avec son neveu, le comte du Saillant, déguisé
en courrier et qui conduisait la voiture. Il descendit à la petite
porte du parc, et, avant d'entrer, mu par un sentiment de défiance,
dont il ne tarda pas à se repentir, il remit une lettre à son neveu en
lui disant: «Si dans trois quarts d'heure je ne suis pas de retour,
pars et remets sans perdre un instant ce billet au commandant de la
garde nationale[436].» Puis il frappa à la porte et fut introduit
dans le parc, d'où on le conduisit à l'appartement de la Reine[437].
Quelqu'empire que Marie-Antoinette eût sur elle-même, elle ne sut se
défendre, en apercevant le «monstre», d'une émotion si profonde qu'elle
en ressentit le lendemain une légère indisposition[438]. Elle se remit
cependant et, s'avançant vers le fougueux tribun: «Auprès d'un ennemi
ordinaire, dit-elle avec sa grâce souveraine, auprès d'un homme qui
aurait juré la perte de la monarchie, sans apercevoir l'utilité dont
elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la
plus déplacée. Mais quand on parle à un Mirabeau[439].....» Mirabeau
fut séduit: l'aspect seul de Marie-Antoinette l'avait ébloui. Sa
dignité sereine, l'incomparable attrait répandu dans toute sa personne,
le sourire mélancolique qui errait sur ses lèvres, son affabilité,
lorsqu'avec un attendrissement mêlé de remords il s'était accusé
lui-même d'avoir été une des principales causes de ses peines, tout
acheva de l'enthousiasmer[440]. «Madame, dit-il en se retirant,
lorsque votre auguste mère admettait un de ses sujets à l'honneur de
sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à
baiser[441].» La Reine tendit la main. Mirabeau la baisa en s'inclinant
respectueusement, et se relevant: «Madame, reprit-il, la monarchie est
sauvée[442].»
Lorsqu'au bout de trois quarts d'heure, il franchit de nouveau le
seuil de la porte du parc, sa respiration était haletante, sa parole
entrecoupée. Il écouta comme à regret les derniers craquements du sable
sous les pieds des personnes qui s'éloignaient. Puis, s'approchant de
son neveu, il lui reprit vivement la lettre qu'il lui avait confiée et,
lui serrant le bras avec force: «Elle est bien grande, bien noble et
bien malheureuse, Victor, dit-il, mais je la sauverai.»
«Jamais, ajoute M. du Saillant, la voix de mon oncle n'avait été
altérée par une émotion pareille, par une émotion aussi vraie[443].»
Si bien gardé qu'eût été le secret sur cette entrevue, quelques
précautions que la Reine eût prises pour dérouter les soupçons, ou
tout au moins les égarer sur un autre, moins compromettant et moins
compromis, comme le comte de Ségur[444], je ne sais quelle rumeur
vague transpira dans le public et des lettres anonymes dénoncèrent au
Comité des recherches ce qu'on avait déjà nommé, dans une occasion
précédente[445], la _Grande trahison du comte de Mirabeau_.
Mais ces criailleries n'intimidaient pas le puissant orateur, pas plus
qu'elles ne l'avaient intimidé au 22 mai. Illuminé par la bonté de la
Reine, touché de la calme résignation du Roi, et de la modération de
ses vues sur le rétablissement de l'autorité royale, il poursuivait
avec ardeur le but qu'il s'était proposé. «Rien ne m'arrêtera, dit-il,
je périrai plutôt que de manquer à mes promesses[446].»
Malheureusement, l'accord complet que l'entrevue de Saint-Cloud
semblait avoir établi entre le tribun et la famille royale dura peu.
Le Roi, toujours indécis, hésitait à se confier entièrement à lui;
il demandait des conseils de tous côtés et finissait par n'en suivre
aucun. Ce partage de confiance exaspérait Mirabeau. S'étant une fois
dévoué, il eût voulu qu'on suivît exclusivement ses avis; il était
jaloux de tous ceux auxquels le Roi et la Reine semblaient accorder
quelque crédit, de Ségur, de Rivarol[447], de Bergasse[448]. Dès le
9 juillet, il se plaignait qu'on ne lui dît pas tout et que Louis
XVI n'exécutât pas les décisions arrêtées avec sa femme. «Il faut,
disait-il, que la Reine se détermine à toujours donner l'impulsion
au Roi;» et ce qu'il n'ajoutait pas, mais ce qui était le fond de sa
pensée, que la Reine accepte toujours la direction de Mirabeau. «Sans
cela, le Roi et la Reine ne seront que des personnes timides, toujours
obligées de composer avec leurs geôliers...., toujours à la merci des
insurrections, de l'ambition ou de la démagogie[449].»
Mais Marie-Antoinette elle-même, si intrépide qu'elle fût, reculait
parfois devant les plans proposés par son nouvel allié. Le 13 août,
Mirabeau adressait la note bien connue dont le début a été si
souvent cité: «Quatre ennemis arrivent au pas redoublé: l'impôt, la
banqueroute, l'armée, l'hiver. Il faut prendre un parti; je veux dire
qu'il faut se préparer aux événements en les dirigeant. En deux mots,
la guerre civile est certaine et peut-être nécessaire[450].» Et il
concluait en demandant une nouvelle entrevue et en insistant sur la
nécessité de constituer dans l'armée un fort noyau de résistance.
La Reine fut épouvantée. La perspective brutale du danger qu'elle
sentait bien, mais qu'elle aimait sans doute à croire moins pressant,
le ton même de la note, ce ton auquel ne l'avaient guère habituée
les phrases polies et obséquieuses de ses ministres, ce style
«extraordinaire»,—le mot est d'elle,—ce style haché, saccadé, qui
sentait la poudre et qui sonnait la charge, tout cela la jetait dans
le trouble et dans l'effroi; elle était presque tentée de croire «fou»
son audacieux correspondant. La guerre civile surtout lui inspirait
et devait lui inspirer jusqu'à la fin une insurmontable répugnance.
«Comment M. ou tout autre être pensant, écrivait-elle à Mercy, peut-il
croire que jamais, mais surtout dans cet instant, le moment soit venu
pour que nous, nous provoquions la guerre civile[451]?» Quant à une
nouvelle conférence avec Mirabeau, elle était impossible. On avait
soupçonné la première et ce simple soupçon avait failli tout gâter. Que
serait-ce, si l'on venait à découvrir la seconde?
Mirabeau fut sans doute instruit par Mercy de l'impression produite
par son mémoire. Il en fut plus attristé qu'étonné, mais en même temps
découragé. Il eût voulu que le Roi prît un rôle actif, et le Roi ne
pouvait se résoudre qu'à un rôle passif. Il eût voulu qu'on surexcitât
par des agents habiles, qu'on fît naître, au besoin, le mécontentement
que devaient inévitablement soulever dans les provinces les réformes de
l'Assemblée, et le Roi attendait que ce mécontentement se produisît et
grandît tout seul; on ne comptait que sur le temps, et il n'y avait pas
un jour à perdre. La Reine elle-même, dans l'intrépidité de laquelle
il avait foi, reculait, comme éblouie de la lumière sinistre qu'il
avait brusquement projetée sur la situation. Elle aussi se réfugiait
dans un rôle passif: «Le temps et la patience sont les vrais remèdes à
nos maux, écrivait-elle un peu plus tard à son frère. Je crois qu'il
viendra pourtant un temps où il faudra aider l'opinion; mais nous n'y
sommes pas encore[452].» Plus le moment d'agir approchait, plus la
nécessité d'une action énergique s'imposait, plus elle cherchait à
l'éloigner, comme épouvantée des conséquences. Et Mirabeau de répéter
tristement: «Je continuerai à servir, autant que le permet la nature
des choses, même dans le rôle passif auquel on se condamne, quelque
répugnance que j'aie pour cet ordre de choses, et cette répugnance est
telle que, si je me suis abstenu ici d'en développer tous les dangers,
ce n'est que pour épargner à votre imagination ou à votre sensibilité
un tableau dont la difformité vous affligerait en pure perte, dès que
vous vous croyez hors de mesure de rien tenter pour la chose publique
et pour vous-mêmes..... Je gémirai qu'un si bon prince et une Reine si
bien douée par la nature aient été inutiles, même par le sacrifice de
leur considération et de leur sûreté à la restauration de leur pays....
Je serai fidèle jusqu'au bout, parce que tel est mon caractère; je
me bornerai aux moyens temporaires et circonstanciels, puisqu'on ne
veut se prêter à aucuns autres..... Du reste, j'attendrai qu'un coup
de tonnerre brise la déplorable léthargie sur laquelle je ne puis que
gémir[453].»
Un mois après, il écrivait encore: «Je l'avoue, non sans regret, je
suis très peu utile, mais on m'impose bien plus le devoir de servir
qu'on ne m'en donne le pouvoir. On m'écoute avec plus de bonté que
de confiance; on met plus d'intérêt à connaître mes conseils qu'à
les suivre, et surtout, on ne sent point assez que le rôle passif
de l'inaction, fût-il préférable à tous les autres, ne consiste pas
précisément ou à ne rien faire ou à ne laisser agir que ceux qui
nuisent.»
Et, venant à la revision de la Constitution, décidée par l'Assemblée,
il ajoutait:
«Je donnerai mes idées sur ce point, si on l'exige; je donnerai mon
avis sur d'autres plans, si on daigne me consulter; car, puisque
l'initiative qu'on m'a laissée n'a produit jusqu'à présent que de
l'hésitation et de l'embarras, il conviendrait peut-être d'essayer si
je ne suis pas plus utile en changeant de rôle[454].»
Dans l'épanchement de l'intimité, ses plaintes étaient plus vives et
même brutales; il se laissait entraîner à des expressions grossières,
dont il demandait pardon plus tard[455]; il allait jusqu'à traiter ses
augustes clients de «couards[456]» et de «royal bétail[457]». «C'est
pitoyable, écrivait-il... On dirait que la maison où ils dorment peut
être réduite en cendres sans qu'ils en soient atteints ou seulement
réveillés[458].» Et alors, indisposé par les tergiversations de la
Cour, irrité par l'attitude malveillante et les interruptions du côté
droit, il se livrait, à la tribune de l'Assemblée, à des emportements
de langage, à des «par delà», comme disait la Marck[459], qui, en
inspirant des doutes sur sa fidélité, ne faisaient que redoubler les
indécisions du Roi et de la Reine. D'autres fois, faisant un retour sur
lui-même et comprenant, non sans remords, combien étaient légitimes
au fond les répugnances de la famille royale: «Ah, s'écriait-il avec
amertume, que l'immoralité de ma jeunesse fait maintenant de tort à la
chose publique[460]»!
C'était bien là en effet le secret des incertitudes de la Reine et la
cause réelle de l'impuissance de Mirabeau. Vainement écrivait-il le 24
octobre, trois jours après une de ses plus virulentes sorties[461]:
«Jamais mon zèle n'a été si pur, mon dévouement plus illimité, mon
désir d'être utile plus constant, j'ose dire plus opiniâtre. Ce n'est
pas pour moi-même, c'est pour obtenir plus de succès que j'ambitionnais
le prix de la confiance et ceux qui parviendront à me la ravir
n'arracheront de mon cœur ni la reconnaissance ni le serment que
j'ai fait de défendre l'autorité royale, dussé-je combattre seul et
succomber dans cette lutte éclatante, où j'aurai l'Europe pour témoin
et la postérité pour juge[462].» La Reine ne pouvait se persuader
que l'homme qui avait si rudement ébranlé le trône, qui se laissait
encore emporter à l'attaquer de temps en temps avec tant de passion
et de violence, fût sincèrement déterminé à le soutenir, et, tout en
acceptant la plupart du temps les idées de son correspondant, elle
se demandait avec angoisse quelle arrière-pensée elles pouvaient
cacher, si ce n'était pas plutôt ses intérêts personnels que ceux de
la monarchie que Mirabeau avait en vue, et s'il ne justifiait pas
cette dure parole de son père: «Faut-il être singe, loup ou renard,
tout lui est égal; rien ne lui coûte[463].» Ou cette autre non moins
dure: «La conversion de saint Paul même ferait un autre homme, mais ne
ressusciterait pas celui-là[464].»
Justement irritée de son discours révolutionnaire du 2 octobre sur
la procédure du Châtelet, elle écrivait à Mercy: «Il m'a envoyé son
discours; si je le voyais, j'aurais plusieurs points sur lesquels je
lui demanderais explication, et, avec tout son esprit et astuce, je
crois qu'il aurait encore de la peine à prouver que c'est pour nous
servir qu'il l'a prononcé[465].»
L'archevêque de Toulouse, si dévoué pourtant pendant toute cette
négociation et si disposé à soutenir Mirabeau, disait de son côté,
après une autre sortie non moins brutale[466]: «Comment voulez-vous
que la confiance, si nécessaire dans les circonstances où nous sommes,
puisse naître, après des écarts pareils à ceux d'avant-hier[467]?»
La Reine se trompait: Mirabeau voulait franchement et sérieusement un
gouvernement monarchique, tempéré par la liberté, et depuis l'entrevue
de Saint-Cloud, son dévouement à Marie-Antoinette en particulier
s'inspirait d'un sentiment chevaleresque: ce n'était pas seulement la
Reine, c'était aussi la femme qu'il prétendait servir. Mais lui, qui se
plaignait tant des indécisions de la famille royale, méritait souvent
le même reproche. Tiraillé entre sa raison et sa passion, entre son
désir de ne pas compromettre sa popularité et sa volonté de sauver
la royauté, les efforts même qu'il faisait pour concilier ces choses
inconciliables rendaient sa marche oscillante et troublée et donnaient
à sa conduite une apparence de fausseté qui ranimait les soupçons et
réveillait les préventions endormies à grand'peine. Il était sincère,
il n'était pas droit; il était fidèle, il n'était pas constant et ne
paraissait pas logique.
Le danger croissait d'heure en heure, et les ennemis de la royauté
qui sentaient, comme Mirabeau, que, de la famille royale, la Reine
seule était un obstacle sérieux à leurs désirs, ne mettaient pas
moins d'ardeur à l'attaquer que l'éloquent tribun à la servir. La
tactique contre elle avait été habile; on avait commencé, dans les
écrits inspirés par les meneurs, par faire un éloge emphatique du
Roi en gardant le silence sur la Reine; puis le silence s'était
transformé en insinuations hostiles, bientôt en agression ouverte,
qui concordait avec des bruits malveillants propagés dans le peuple,
avec des menées perfides tramées dans l'ombre, avec des plans odieux,
cyniquement avoués. «Une partie du public, dit la Marck, avait fini
par s'en laisser imposer à cet égard et croyait bêtement aux calomnies
atroces répandues contre cette princesse infortunée[468].» Toutes
les résolutions du côté droit, même celles qu'elle blâmait, tous
les actes des monarchistes, même ceux auxquels elle était le plus
étrangère, comme le duel du duc de Castries avec Charles de Lameth,
lui étaient imputés[469]. Le ministère avait fini par se dissoudre
dans l'impuissance. Necker était parti le 4 septembre, tombé sous
le coup de l'indifférence publique et n'ayant pas même à son départ
l'aumône d'un regret ni l'honneur d'une attaque. «Il n'est regretté
de personne, disait Fersen, pas même de sa société, et son départ ne
fera aucun effet[470].» Deux mois après, les autres membres du cabinet
donnaient leur démission. De nouveaux ministres avaient succédé aux
anciens[471]: créatures des Lameth pour la plupart et naturellement
pris hors de l'Assemblée. Seul, M. de Montmorin était resté, soutenu
par Mirabeau, auquel il devait servir d'intermédiaire avec la Cour, et
seul aussi osant soutenir la Reine, parfois même contre quelques-uns
de ses nouveaux collègues. Car c'était toujours la Reine qu'on
poursuivait, c'était elle qu'il fallait séparer du Roi, et faire
disparaître de gré ou de force.
Une première fois,—un peu après le retour à Paris,—les Constitutionnels
lui avaient fait proposer par son amie, la duchesse de Luynes, de
s'éloigner pendant quelque temps de la France, afin de laisser
achever la Constitution, sans que les patriotes pussent l'accuser de
s'y opposer. La duchesse de Luynes, qui savait combien la personne
de Marie-Antoinette était menacée, avait consenti à lui porter ces
propositions. Mais il s'agissait de partir seule; la Reine répondit
«que jamais elle n'abandonnerait le Roi et ses enfants; que si elle se
croyait seule en butte à la haine publique, elle ferait à l'instant
même le sacrifice de sa vie; mais qu'on en voulait au trône et
qu'en abandonnant le Roi, elle ferait seulement un acte de lâcheté,
puisqu'elle n'y voyait que le seul avantage de sauver ses propres
jours[472].»
A défaut de persuasion, on eut recours à la menace. On parla
d'assassinat; on parla de procès. Le bruit se répandit,—c'était vers
la fin de 1790,—qu'on allait reprendre le plan qui avait échoué le 6
octobre. Emu de ces bruits, M. de Montmorin demanda à ses collègues
de prendre des mesures pour ne pas laisser se consommer un pareil
forfait. Le garde des sceaux, Duport du Tertre, prit la parole et
déclara froidement qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais
qu'il n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire le procès de
la Reine—«Quoi!» reprit M. de Montmorin indigné, «vous, ministre du
Roi, vous consentiriez à une pareille infamie!»—«Mais,» répondit
tranquillement Duport, «s'il n'y a pas d'autre moyen[473]?»
A défaut d'assassinat, à défaut de procès, ou peut-être comme
corollaire et but du procès, on proposa le divorce, et M. de Lafayette,
dans une entrevue avec la Reine, eut l'outrageante impudeur de lui dire
que, pour en arriver là, on la rechercherait en adultère[474]. La Reine
n'opposa que sa dignité et son courage habituels à cette injurieuse
menace. Mais qu'il lui fallut d'empire sur elle-même pour ne pas faire
jeter à la porte son insolent interlocuteur, et ne trouve-t-on pas là,
dans cet affront de Lafayette la cause de l'insurmontable répulsion
que Marie-Antoinette conserva jusqu'à la fin contre le «héros des deux
mondes» et qui lui faisait dire qu'elle aimerait mieux périr que de lui
devoir son salut?
En même temps, Mme de la Motte était à Paris, appelée par les chefs
de la Révolution, et prête à recommencer contre sa royale victime ses
infâmes et ténébreux «tripotages». Mirabeau bondit: «J'arracherai
cette Reine infortunée à ses bourreaux,» s'écria-t-il, ou «j'y
périrai[475].» Et prenant immédiatement la plume: «Il est impossible,
écrivit-il, de s'exagérer le sentiment du dévouement audacieux que
produit en moi la découverte de tant d'iniquités et de perfidies, et
si j'indique d'autres provocateurs,—il avait proposé que Fréteau ou
d'Ailly demandassent l'arrestation de l'intrigante,—c'est que le bruit
vague de mes liaisons plaiderait irrésistiblement contre moi parlant
le premier; mais on ferait tout à la fois la plus cruelle injure à
moi et le plus pitoyable mécompte dans cette affaire, si l'on doutait
que je périrais sur la brèche dans une telle affaire et dans tout ce
qui touchera l'auguste et intéressante victime que convoitent tant de
scélérats[476].»
Ce n'était pas seulement la Reine qu'on visait, c'était le Roi à
travers sa femme. Mirabeau l'avait senti: «Dans ce projet, disait-il,
la Reine, dont ils connaissent le caractère, la justesse d'esprit et la
fermeté, serait le premier objet de leur attaque, et comme la première
et la plus forte barrière du trône, et comme la sentinelle qui veille
de plus près à la sûreté du monarque. Mais le grand art des ambitieux
serait de cacher leur but; ils voudraient paraître entraînés par les
événements et non les diriger. Après avoir fait du procès de la dame
la Motte un poison destructeur pour la Reine; après avoir changé les
calomnies les plus absurdes en preuves légales capables de tromper le
Roi, ils feraient naître tour à tour les questions du divorce, de la
régence, du mariage des rois, de l'éducation de l'héritier du trône...
Mais, ajoutait-il, ce pays périrait tout entier, que je serais encore
le défenseur de la Reine et du Roi[477].»
Effrayés du bruit que faisait cette affaire et de la tournure qu'elle
prenait, ceux qui avaient fait venir Mme de la Motte jugèrent plus
prudent de la faire repartir, et, pour cette fois du moins, l'intrigue
avorta[478].
Malheureusement, le lendemain même du jour où le grand orateur
rédigeait ces notes si éloquentes et signait cette protestation de
dévouement inaltérable, il se laissait encore emporter, à l'Assemblée,
à des écarts de langage, à une apologie de l'insurrection[479],
qui désolait son ami la Marck et faisait évanouir la «confiance
nouvelle[480]» que les notes avaient inspirée à la Reine[481].
Mirabeau s'excusait; mais il était incorrigible, et quinze jours
plus tard, dans la discussion sur la Constitution civile du clergé,
il revenait à ses premiers errements et prononçait un discours d'une
extraordinaire violence. Quelle était son intention vraie en agissant
ainsi? Voulait-il, par ses attaques véhémentes, mieux dissimuler son
véritable but? Espérait-il, comme il l'a prétendu, que l'exagération
même des mesures proposées les rendrait illusoires? Estimait-il ne
pouvoir mieux se faire écouter de ses collègues qu'en se mettant à leur
diapason, en renchérissant sur eux, en aggravant encore la rigueur
de leurs décrets[482]? Avait-il la pensée, comme il s'en est vanté
encore, d'«enferrer» l'Assemblée, et de la discréditer en la rendant
tyrannique[483]? Croyait-il à la bonté de cette théorie, si souvent
préconisée en temps de révolution, mais si rarement couronnée de
succès, qui prétend faire sortir le bien de l'excès du mal? Quelles
qu'aient été ses intentions réelles, l'effet produit fut déplorable.
En se livrant, contre le clergé et contre la religion catholique,
à de telles déclamations, ce n'était pas seulement les sentiments
politiques, les préjugés, si l'on veut, de la famille royale qu'il
blessait, c'était sa conscience même. Toutes les objections, jadis
émises contre lui, reparurent. Mirabeau multipliait vainement ses
notes, on n'en tenait plus compte; et la Marck lui-même osait à peine
aborder la Reine, tant il la savait découragée et refroidie à l'égard
de son ami[484]. Pour ramener une confiance qu'il sentait lui échapper,
l'éloquent et fantasque tribun se remit à l'œuvre et, le 23 décembre,
traça tout un projet de défense et de salut par la conciliation des
libertés publiques avec l'autorité royale. Ce n'était point un plan de
contre-révolution,—il ne regardait la chose ni comme possible ni comme
souhaitable,—c'était un plan de contre-Constitution.
«Je regarde, disait-il, tous les effets de la Révolution et tout ce
qu'il faut conserver de la Constitution comme des conquêtes tellement
irrévocables, qu'aucun bouleversement, à moins que l'empire ne fût
démembré, ne pourrait plus les détruire[485].»
Ces réformes d'ailleurs, suivant lui, ne sont pas aussi défavorables au
pouvoir royal que de vieux préjugés pourraient le faire craindre.
«Cette surface parfaitement unie, qu'exige la liberté, rend aussi
l'exercice de l'autorité bien plus facile; cette égalité dans les
droits politiques, dont on fait tant de bruit, est aussi un instrument
de pouvoir.»
Sans doute ces réformes ont été souvent excessives, prématurées,
maladroites; il importe de les corriger. Il faut admettre «la
Révolution dans son esprit», et «la Constitution dans la plupart de ses
bases».—«Tendre à une meilleure Constitution, voilà donc le seul but
que la prudence, l'honneur et le véritable intérêt du Roi, inséparable
de celui de la nation, permettent d'adopter[486].»
Mais l'Assemblée actuelle est incapable d'accomplir les améliorations
nécessaires. Il faut donc la perdre dans l'opinion, et la forcer à se
dissoudre. Et dans ce but, il est essentiel de prendre de l'influence
sur l'esprit public et sur les futures assemblées électorales qu'il
faudrait décider à demander elles-mêmes la révision de certains
articles de la Constitution et—ceci est capital,—la fixation du lieu
de la future Constituante tout autre part qu'à Paris; car, disait-il,
«aucun corps délibérant, et je n'en excepte pas l'Assemblée nationale,
n'est libre aujourd'hui, à côté de la redoutable influence qu'on a
voulu donner au peuple[487].»
Il faut s'emparer de l'esprit public, à Paris et dans les provinces; il
faut influencer l'Assemblée par une coalition de députés de la droite
et de la gauche, dont M. de Montmorin sera le correspondant attitré et
Mirabeau, l'inspirateur secret[488]. Il faut un ministère sûr et uni, à
la fois agréable à la multitude et dévoué à l'autorité royale[489].
Il faut aussi que le Roi et la Reine se rendent populaires. «Il faut
qu'on ne puisse pas douter de leur adhésion à tous les changements
utiles au peuple et à tous les principes qui peuvent assurer la
liberté..... Se montrer souvent en public, se promener quelquefois,
même à pied, dans les lieux les plus fréquentés, assister à des revues
de la garde nationale, paraître à quelques séances de l'Assemblée dans
la tribune du président, visiter les hôpitaux, les hospices publics,
les grands ateliers d'ouvriers et y répandre quelques bienfaits: ce
genre de représentation, également convenable à la Reine et au Roi,
leur serait sans doute plus utile qu'une impénétrable retraite[490].»
Et Mirabeau terminait par ce pressant appel et ce dramatique tableau:
«On peut tout espérer, si ce plan est suivi, et s'il ne l'est pas, si
cette dernière planche de salut nous échappe, il n'est aucun malheur,
depuis les assassinats individuels jusqu'au pillage, depuis la chute
du trône jusqu'à la dissolution de l'empire, auquel on ne doive
s'attendre. Hors ce plan, quelle ressource peut-il rester? La férocité
du peuple n'augmente-t-elle pas par degrés? N'attise-t-on pas de plus
en plus toutes les haines contre la famille royale? Ne parle-t-on pas
ouvertement d'un massacre général des nobles et du clergé? N'est-on
pas proscrit pour la seule différence d'opinion? Ne fait-on pas
espérer au peuple le partage des terres? Toutes les grandes villes du
royaume ne sont-elles pas dans une épouvantable confusion? Les gardes
nationales ne président-elles pas à toutes les vengeances populaires?
Tous les administrateurs ne tremblent-ils pas pour leur propre sûreté,
sans avoir aucun moyen de pourvoir à celle des autres? Enfin, dans
l'Assemblée nationale, le vertige et le fanatisme peuvent-ils être
poussés à un plus haut degré? Malheureuse nation! Voilà où quelques
hommes qui ont mis l'intrigue à la place du talent et les mouvements à
la place des conceptions t'ont conduite! Roi bon, mais faible; Reine
infortunée! Voilà l'abîme affreux où le flottement entre une confiance
trop aveugle et une méfiance trop exagérée vous ont conduits! Un effort
reste encore aux uns et aux autres; mais c'est le dernier. Soit qu'on
y renonce, soit qu'on échoue, un voile funèbre va couvrir cet empire.
Quelle sera la suite de sa destinée? Où sera porté ce vaisseau, frappé
de la foudre et battu par l'orage? Je l'ignore. Mais si j'échappe
moi-même au naufrage public, je dirai toujours avec fierté dans ma
retraite: «Je m'exposai à me perdre pour les sauver tous; ils ne le
voulurent pas[491]!»
Jamais le puissant orateur n'avait été plus net, plus précis, plus
sagace. Jamais il n'avait tracé un tableau plus sombre et plus
vrai de la situation. Jamais il n'avait plus clairement indiqué le
remède. Jamais il n'avait dressé un plan plus étudié, embrassant plus
complètement toutes les parties de l'administration et du royaume.
Jamais il n'avait été plus éloquent, plus émouvant et plus ému. La
Reine, profondément impressionnée par la lecture de cette note,
entra avec ardeur dans les vues de son conseiller. Le Roi fut plus
difficile à ébranler; les dangers signalés lui paraissaient exagérés,
et l'énergie de l'action répugnait à son caractère. Il finit toutefois
par accepter le plan de Mirabeau et l'application en fut commencée. La
Reine, triomphant de ses propres répugnances, consentait à employer
comme intermédiaires Montmorin et Talon, contre lesquels elle
nourrissait de vives préventions[492]. Avec Talon, elle se montrait
pleine d'esprit et de tact, alliant toutefois à la grâce qui lui était
naturelle une réserve que commandait la situation[493]. Avec Montmorin,
elle manifestait plus d'ouverture et de confiance[494]. Le Roi faisait,
ou plutôt laissait organiser quelques-uns des rouages recommandés par
Mirabeau: on créait un atelier de police pour agir sur l'opinion[495];
on gagnait plusieurs journalistes et déjà certains effets favorables
se faisaient sentir. Paris semblait mieux disposé pour le Roi: on y
parlait moins de la Reine[496]. Les provinces étaient encore bonnes,
en grande majorité; les calomnies contre Marie-Antoinette y avaient
moins cours, et il eût suffi de s'y montrer pour conquérir promptement
la confiance du peuple[497]. On l'avait bien vu à la Fédération. On
pouvait trouver là un point d'appui sérieux. La Marck partait pour
Metz, afin de concerter avec M. de Bouillé la sortie de la famille
royale de Paris, base essentielle de tout projet de restauration[498].
On essayait donc quelque chose; mais c'était encore bien peu, et il
fallait d'autres efforts. Ce plan de Mirabeau, d'ailleurs, n'était-il
pas trop vaste et trop compliqué pour réussir[499]? Les augustes
clients même pour le salut desquels il avait été combiné n'étaient
pas le moindre des obstacles à sa bonne et prompte exécution. Le Roi,
quand il laissait agir, restait inerte; il méditait chaque jour la
vie de Charles Ier[500], dont le portrait était suspendu dans sa
chambre; mais c'était plutôt pour apprendre à souffrir et à mourir que
pour apprendre à résister. Lorsqu'on lui parlait de ses affaires et
de sa position, il semblait, disait tristement un de ses plus dévoués
serviteurs, qu'on lui parlât de choses relatives à l'empereur de la
Chine[501]. Plus énergique et plus active, la Reine voyait son énergie
paralysée par l'inaction de son mari; elle luttait sans espoir contre
sa déplorable destinée. «Comme femme, écrivait la Marck, elle est
attachée à un être inerte; comme Reine, elle est assise sur un trône
bien chancelant[502].»
Elle-même, d'ailleurs, mal préparée à la lutte, ne joignait pas à la
force du caractère l'habitude des affaires, et la persévérance dans
les idées. «La Reine, écrivait encore la Mark, a certainement l'esprit
et la fermeté qui peuvent suffire à de grandes choses, mais il faut
avouer que, soit dans les affaires, soit même dans la conversation,
elle n'apporte pas toujours ce degré d'attention et cette suite qui
sont indispensables pour apprendre à fond ce qu'on doit savoir pour
prévenir les erreurs et pour assurer le succès[503].» Il était du
reste un terrain sur lequel Mirabeau et ses amis se fussent bien
difficilement mis d'accord avec la famille royale: c'était la question
religieuse, que les premiers jugeaient d'après les principes de la
philosophie rationaliste, la seconde avec les lumières de la foi et
les délicatesses de la conscience, auxquelles chez Louis XVI, depuis
la fatale sanction donnée à la Constitution civile, s'ajoutaient les
saintes susceptibilités du remords.
Quant aux agents de ce vaste plan, pouvait-on compter absolument sur
eux? Montmorin était faible et sans initiative; Talon et Sémonville,
suspects; plusieurs autres, d'une fidélité bien chancelante. Restaient
la Marck et Mirabeau lui-même. La Marck était actif, capable,
sincèrement dévoué. Mais Mirabeau, malgré ses protestations ardentes,
ne se livrait pas entièrement. C'est son ami intime, son répondant, la
Marck, qui l'observe lui-même. L'exécution chez lui était souvent fort
différente du projet, et la réalité, de la promesse[504]. «Il voulait
concilier la volonté apparente de servir avec l'inaction, pousser
les autres et se tenir en arrière, avoir le mérite du succès _et ne
pas mettre sa popularité à de trop fortes épreuves_[505].» De là des
indécisions, une inertie parfois et de temps à autre des bouffées de
démagogie qui gâtaient tout.
Il faut en convenir, d'ailleurs, sa situation était singulièrement
critique. Comme l'écrivait justement Fersen, «il n'avait pas autant de
moyens pour faire le bien qu'il en avait pour faire le mal[506].» Le
mystère même dont il enveloppait sa conduite la rendait plus difficile
à soutenir. Le secret gardé le laissait en butte aux rancunes du côté
droit; découvert ou même soupçonné, il lui enlevait tout crédit sur la
gauche.
Mais en tout cas, pour que le plan de Mirabeau pût aboutir, il fallait
que celui qui l'avait conçu fût là pour l'exécuter. Il fallait que
l'homme puissant qui avait disposé toutes les batteries, qui tenait
en main tous les ressorts, continuât à tout diriger. Or, à ce moment
même, les jours de Mirabeau étaient comptés; la vie, dont il avait
tant abusé, allait lui échapper à l'heure où il en consacrait les
restes à la défense, au salut peut-être de ce qu'il avait plus que
tout autre contribué à perdre. Dans ces derniers temps, du reste, son
attitude est correcte. Le 24 février, il demande qu'on ordonne à la
municipalité d'Arnay-le-Duc de laisser Mesdames continuer leur voyage,
illégalement interrompu. Le 28, il s'oppose, avec la plus brillante
éloquence, au vote d'une loi contre les émigrés et, malgré l'ardeur
de la gauche, parvient à la faire repousser. «Si l'on fait cette loi,
s'écrie-t-il, je jure de n'y point obéir[507].» Et c'est alors que,
violemment interrompu par les Lameth et leurs amis, il leur jette ce
cri dédaigneux: «Silence aux trente voix!» Le soir, il paraît encore
aux Jacobins pour combattre les chefs de la Révolution, irrités de ses
attaques et de ce qu'ils appellent sa défection. Le 23 mars, dans la
discussion sur la régence, il prend parti, avec les soutiens des vrais
principes monarchiques, pour la régence héréditaire.
Ce fut le chant du cygne. Le 27 mars 1791, Mirabeau tombait malade; le
samedi 2 avril, il mourait, après avoir demandé à plusieurs reprises
son ami le comte de la Marck, le confident de ses derniers projets, et
en murmurant ces mots, devenus célèbres: «J'emporte avec moi le deuil
de la monarchie; après ma mort, les factieux s'en disputeront les
lambeaux[508].»
Cette monarchie, l'aurait-il sauvée? Les conditions même dans
lesquelles il se dévouait à elle, et que nous avons exposées plus haut,
nous en font douter. Mme Elisabeth donnait de ce doute une raison
moins politique, mais plus conforme à ses idées religieuses un peu
exclusives, quand elle écrivait, le 3 avril, à Mme de Raigecourt:
«Mirabeau a pris le parti d'aller voir, dans l'autre monde, si la
Révolution y était approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien!.....
Beaucoup en sont fâchés; les aristocrates le redoutent beaucoup. Depuis
trois mois il s'était montré pour le bon parti; on espérait en ses
talents. Pour moi, quoique très aristocrate, je ne puis m'empêcher de
regarder sa mort comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne
crois pas que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que
Dieu veuille nous sauver[509].»
Sous une forme mystique, la pensée de Mme Elisabeth était vraie;
dans ces temps troublés, il est rare que ceux qui ont pu ébranler
soient capables ensuite d'affermir et que ceux qui ont démoli sachent
reconstruire. C'est la logique des révolutions, et c'est aussi leur
justice.