La rentrée des cours et tribunaux s'est effectuée en Angleterre, le 24
octobre, avec le cérémonial accoutumé. Ce cérémonial comporte d'abord un
service religieux: à Londres, où la présence des plus éminents
représentants du corps judiciaire en rehausse l'apparat--de même qu'à
Paris, naguère, antérieurement à 1901, date de l'abolition de cet
antique usage, le personnel du Palais, avant la reprise de ses travaux,
allait entendre la messe du Saint-Esprit ou «messe rouge», célébrée à la
Sainte-Chapelle--les magistrats anglais vont assister aux prières
propitiatoires dites à l'abbaye de Westminster. Ensuite, ils se rendent
processionnellement à l'audience solennelle d'ouverture tenue à la
Chambre des lords, laquelle, on le sait, outre son pouvoir législatif,
possède de hautes attributions judiciaires.
La singularité pittoresque de ce défilé mérite d'être remarquée. On y
voit, en effet, en pleine civilisation moderne, se dérouler sur la place
publique, comme jadis, un cortège d'hommes vêtus de longues robes plus
ou moins fourrées, coiffés de vastes perruques blanches semblables à des
passe-montagnes, en tête duquel marchent gravement, à pas comptés, les
deux dignitaires suprêmes de l'ordre, le «lord-chief-justice» et le
«lord-chancellor», précédés d'huissiers et de massiers, suivis de
porte-queue. Tandis que, chez nous, aujourd'hui, les gens de robe ne se
résignent plus guère à s'exhiber dehors à pied, sous leur harnais
professionnel, qu'aux grands enterrements officiels où les astreint le
décret de messidor, chez nos voisins d'outre-Manche, ils ne craignent
pas d'affronter la rue dans un appareil dont l'archaïsme plus complet
jure davantage encore avec l'état actuel des moeurs. A Paris, un tel
anachronisme ne manquerait pas de provoquer les sourires narquois, voire
les quolibets irrévérencieux des badauds; à Londres, le prestige de la
magistrature n'en est nullement compromis aux yeux des spectateurs qui,
sans la moindre manifestation malséante, gardent une attitude
flegmatiquement respectueuse.
Ainsi qu'on l'a déjà maintes fois observé, notamment à propos de la
procession annuelle du «lord-maire», ce sont là des traits bien
caractéristiques de l'esprit britannique: esprit, d'une part, très
positif et très progressiste; d'autre part, obstinément conservateur de
certaines traditions séculaires et de certaines coutumes surannées. Ces
tendances contradictoires donnent lieu à de curieux contrastes; mais,
après tout, peut-être l'apparente antinomie n'est-elle que la forme
originale d'une puissante logique en vertu de quoi, pour ce peuple,
pratique par excellence, le culte de la force du passé est une des plus
solides garanties de la force du présent.