LE GENERAL DRAGOMIROF

«Mikhaël Ivanovitch», comme on l'appelait familière-ment, vient de

s'éteindre à Konotop, près de Kiev, dans sa terre patrimoniale, où il

était né, où reposent les siens.

Sa popularité en Russie était considérable. Sa renom-mée avait franchi

toutes les frontières. Chez nous, dont il avait suivi les armées pendant

toute la campagne d'Italie, et où il était revenu souvent, prenant part

avec un intérêt passionné aux manoeuvres, se complai-sant à vivre parmi

nos soldats, il était fort connu et on l'aimait beaucoup.

Ses théories sur l'éducation du troupier, qui voulaient que l'officier

eût avant tout pour objectif de former le moral du soldat, étaient

d'abord trop conformes à nos idées humanitaires pour ne pas lui avoir

conquis, en France, de chauds admirateurs. En fait, d'ailleurs, elles

semblaient mieux conçues pour s'appliquer au soldat français, dégrossi,

déluré, qu'au malheureux moujik illettré.

[Illustration: Le général O'Connor, qui vient de mourir à Paris.]

[Illustration: Le général Dragomirof.--<i>Phot. Pirou, boul.

Saint-Germain</i>.]

Aussi bien, ces théories séduisantes, Dragomirof eut peu l'occasion d'en

vérifier sur les champs de bataille l'excellence. Cette occasion

pourtant, la guerre de 1877 sembla devoir la lui fournir. A la tête de

la 14e division, qu'il commandait, à Kichinef, depuis plusieurs années,

il dirigea brillamment le passage du Danube, pour marcher ensuite vers

Chipka. Mais une balle, qui le blessa au genou gauche, l'immobilisa pour

la durée de la campagne.

Il demeura donc un théoricien, un éducateur, un pro-fesseur d'énergie

militaire fort convaincant.

Au commencement de la guerre russo-japonaise, il avait tenu à aller dire

adieu aux troupes du gouverne-ment de Kiev partant pour la Mandchourie.

Et il avait saisi ce prétexte pour leur répéter en guise de suprême

recommandation, leur paraphraser l'un de ses adages favoris: «Tire

rarement, mais juste; pique ferme avec la baïonnette. La balle

s'égarera, la baïonnette ne s'éga-rera pas; <i>la balle est folle, la

baïonnette est une luronne</i>.»

Hélas! contre les canons d'aujourd'hui, une «luronne» bien

impuissante!

L'Illustration, No. 3271, 4 Novembre 1905 · 第 14 / 39 题