En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein
d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et
signé _Simouns_. La raison mise en avant par le prétendu agent de police
était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul
instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient
avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain
qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile
homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le
reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen.
Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath
fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters
Town que celui-ci dit-alors:--Je n'ai plus rien à faire ici et je vais
rentrer chez moi.
--Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir
vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard
n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question
bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:--Il
est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin,
monsieur.
--Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous
en trouver une.--J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller
raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre.
On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M.
Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la
porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:--Vous vouliez m'offrir
l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait
le clergyman, à qui il dit:--Vous allez rester ici, mon ami, et demain,
aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir.
Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant
guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il
s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters
Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une
extrême densité.--Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége,
pourrez-vous marcher par ce brouillard?--Certainement, Votre Honneur,
répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où
allons-nous?--A Notting hill, dans Elgin Crescent.--_All reight_! dit le
cabman.
L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit
la main à son cheval.
Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir
enfin l'enfant en son pouvoir,--car il le croyait plus fermement que
jamais aux mains de M. Simouns,--le révérend, disons-nous, ne fit pas la
moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes
les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une
nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain
moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une
large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne
se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite
trappe, et demanda ce qu'il voulait.--Ne vous trompez-vous pas? lui dit
le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui
serait tout à fait l'opposé de notre direction.
--C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans
Sussex square, Kinsington gardens.--En ce cas c'est différent, dit le
révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra
dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors
Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il
vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel
passait une clarté douteuse. Le cabman descendit.
--Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de
boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula
deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le
révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et
que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le
cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab
s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et
il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine
blanchâtre.
--Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague
inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout
haut.--Nous sommes arrivés, dit celui-ci.--A Notting hill?
--Oui, Votre Honneur.
--C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas.
Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied
à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes
près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut
point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper.
C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au
lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres.
--Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec
colère.--Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit
deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt,
au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons
qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.--Mon révérend, dit
alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin
mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez
beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire
pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le
cabman se mit à rire de nouveau.
--J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter
l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir.
Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du
public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin,
se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur
l'épaule:--Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme
gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau,
et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque
approchait.