La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames à leur
place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avança vers
une petite dame entre deux âges, qui portait une profusion de roses dans
ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets semés de rubis et
d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple rang de grosses perles.
Cette dame, qui était encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint,
n'était autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis
il présenta le major, et mistress Burton tendit la main à celui-ci en
lui disant:--Vous êtes désormais chez vous, monsieur. Après quoi, elle
cacha son visage dans un énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit
une révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable
qui causait avec une toute jeune fille.
--Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se
passe comme dans le meilleur monde.
--Mais, où fume-t-on? demanda le major.
--Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous êtes quelque peu
pressé.
Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte
d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pénétrants
dont l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces beautés étincelantes
et médiocrement vêtues.
--Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent à une
table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint
s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major.
Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous présente est initié
aux voluptés de l'opium. En effet, quand il les eut présentés l'un
à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se
nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:--Vous fumez,
monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra.
--Ah! il y a donc une heure déterminée? demanda le major.
--Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde
est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent les
voluptés divines aux plaisirs grossiers.
--Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.
--Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la félicité sans limites,
alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les épaules. Sir Robert
était un enthousiaste.
--Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous tous qui méprisez l'opium.
Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir
dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'âme se dégage
de lui et se crée des horizons et des mirages, et peuple et décore à
sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. Tout à l'heure nous
descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu
y viendras.
--Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment
est-il, ce caveau?
--C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'étoffe orientale. Tout
le long des murs règne un large divan sur lequel se placent les fumeurs.
Chacun d'eux a à la portée de sa main une pipe, un grain d'opium et une
lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième gorgée,
les murs de la salle disparaissent. C'est-à-dire que l'horizon
s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparaît; des légions de houris
et de bayadères passent enlacées devant vous, dans un rayon de soleil et
vous enivrent de leurs sourires.
--Et c'est là ce que tu appelles: les félicités sans bornes? Mon cher,
dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe
que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, dans le grand salon, que
rêver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu
à peu à l'abrutissement le plus complet.
Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait
pitié, n'est-ce pas? dit-il.
--Oh! certes, répondit le major, dont le visage contracté exprimait la
passion féroce.
--Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dépit
du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire
contre le gentleman, entassait faute sur faute.--Je ne suis pas
très-fort, dit-il, excusez-moi...
--Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troublé par la description
que vient de vous faire mon ami Robert.
--Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les
yeux sur la pendule de la cheminée du salon de jeu, qui marquait deux
heures et demie.
--Vous avez encore une heure et demie à attendre, dit le baronnet en
riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous présenter à la _Sirène_.
--Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indifférence.
--Une femme bien autrement séduisante que toutes les houris imaginaires
que vous entrevoyez à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir
Robert et le major échangèrent un regard de pitié. Mais Charles Mitchell
reprit:--Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirène.
Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis
qu'elle sait que vous revenez des Indes.
--Eh bien! après la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore
ma femme. Et nulle créature humaine ne saurait me la faire oublier.
Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.
--Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent la partie.
--Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un
salon voisin où une jeune femme était assise à l'écart. Brune et les
lèvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes créatures, à
une pivoine poussée au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur
était bien celui d'une sirène,--on ne lui connaissait pas d'autre nom du
reste,--et quand son regard noir et profond eut rencontré le regard du
major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tête aux pieds,
et il oublia momentanément l'ardent désir de fumer l'opium qui l'avait
amené chez mistress Burton.