La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvèrent dans
une allée presque noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point
lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue à la voûte et que le
courant d'air de la porte avait laissé éteindre. Si l'enfer de mistress
Burton était un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait pas le
programme. La porte s'était ouverte et refermée toute seule, grâce à un
cordon tiré de l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort à
boudin.
--Hé! dit le major, cela n'a pas précisément l'air d'un palais.
--Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'allée jusqu'au
bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent
une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts,
puis un troisième un peu plus fort. C'était la manière usitée par
les habitués de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux
visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à une lumière plus vive. Ils
se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir.
C'était une petite salle fort déserte, mais dépourvue de tout luxe. Il
y avait du feu dans la cheminée, auprès du feu une bouilloire pour
faire le thé, au milieu une table qui supportait une petite nappe et
des tartines beurrées, et auprès de cette table une respectable lady à
cheveux blancs qu'elle portait en longs _repentirs_, les mains ornées de
bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être fort jolie il y avait
trente ou quarante ans, et qui avait conservé un fort beau sourire et un
bel oeil noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de quelque haut
magistrat ou de quelque alderman de la Cité.
--Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en
saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main.
--Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la dame avec l'accent onctueux
d'une véritable aïeule. En même temps, elle regarda le major avec
curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit:
--Maman, je vous présente un de mes bons amis, un parfait gentleman
comme vous voyez, le major Waterley.
La vieille dame s'inclina avec autant de grâce et de légèreté qu'eût
pu le faire une femme de pair aux réceptions de Sa Majesté la reine
Victoria.--Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite.
Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter un regard quelque peu
étonné autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue,
celle par laquelle le major et le baronnet étaient entrés, et il eût
juré qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de
Notting Hill. Mais la vieille dame étendit la main vers le mur et pressa
un ressort invisible. Aussitôt une porte masquée s'ouvrit.--Venez, dit
Charles Mitchell en entraînant le major. Mille compliments, maman.
Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-là était
large, bien éclairé; le sol était jonché d'un épais tapis, les murs
couverts de peintures représentant des fleurs et des oiseaux de paradis;
et de distance en distance de belles lampes à globe dépoli, posées
sur des statuettes de marbre, répandaient autour d'elles une clarté
voluptueuse et discrète. Le major fit quelques pas et des accords
mélodieux frappèrent ses oreilles.--On danse, dit Charles Mitchell. Et
c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.
--Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?
--Une petite dame française qui a un succès fou à Londres. Elle a des
chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se
ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon de mistress Burton,
tout Londres y vient.
Le major arrêta Charles Mitchell.--Un mot, mon ami. Vous m'excuserez:
je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au
courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi
de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu,
de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée, en est-elle si
obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine?
--Pas le moins du monde.
--Alors, je ne comprends pas ce mystère?
--Mon ami, répondit le baronnet, vous avez toute la naïveté d'un homme
qui a vécu sous le soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous
ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous
ce que bon vous semble, à la condition que vous ne gênerez personne.
Si les salons de mistress Burton étaient sur la rue, si on voyait les
fenêtres brillamment éclairées; si au travers des rideaux de mousseline,
des ombres suspectes passaient et repassaient enlacées, aux sons d'une
valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froissée.
--Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous
venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mère ou son aïeule?
--Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de très-bonne famille,
et qu'on appelle lady Perceval, est la contrôleuse de la maison.
Pardonnez-moi le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir été
présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un parfait gentleman pour être
admis chez mistress Burton?
--Ah! c'est différent.
--Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous
présenterai à la maîtresse de la maison.
Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y avait là deux grands
laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de
ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte
et annonça le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major
était au seuil d'un grand salon ruisselant de lumières, rempli d'hommes
distingués et irréprochables et constellé de jeunes et belles femmes en
robes de bai. On dansait.
--Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous
présenterai...