Pour expliquer la présence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout
la magnificence de ses vêtements, il faut nous reporter au moment
où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrêter l'abbé
Samuel.--Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait
entraîné vers Leicester square qui était à cette heure matinale à peu
près désert. Puis ils avaient gagné une petite rue qui tourne dans
Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habitée par
beaucoup de Français.
--J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une
clé de sa poche et ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il alluma
un rat de cave. Ils montèrent au troisième étage. Il y avait deux portes
sur le carré. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en
cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa.
Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arraché à un
profond sommeil, cria:--Qui est là?--Le soleil est un bon collaborateur,
répondit l'homme gris. C'était sans doute un mot d'ordre, car la porte
s'ouvrit presque aussitôt et Shoking se trouva en présence d'un jeune
homme qui s'était enveloppé à la hâte dans une robe de chambre et avait
les yeux encore gonflés de sommeil.
--Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en français, il y a longtemps que
je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.
--En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure
peut-il bien être.
--Six heures environ.
--C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de même, dit naïvement
le photographe, les temps sont durs, et je commençais à soupirer après
vous.
--C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas?
--Introuvable, mon cher monsieur.
Comme Shoking ne savait pas le français, il n'entendait pas un mot
de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.--Voici
dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant,
rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre
appareil photographique et de vos deux opérateurs.
--À cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie à la
lumière?
--Non, pas à présent, mais vers dix heures du matin.
--Bon! Où faut-il vous envoyer le tout?
--Dans le Southwark, à la taverne de South Eastern Railway.
--J'irai moi-même.
--Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux opérateurs; maintenant
recouchez-vous, et dormez bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots
l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi
de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau
nègre:--Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole,
et je tiens tout ce que j'ai promis.
--Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux
premières clartés du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux
regard.
--Tu l'as dit.
Un _hanson_ passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris héla le
cabman, qui s'empressa de venir à eux. Tous deux montèrent en voiture.
--Où allons-nous! demanda Shoking.--A Hampsteadt, dans ton cottage.
--Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront jamais lord Wilmot.
L'homme gris se prit à sourire, et le cabman rendit la main à son
cheval. Une demi-heure après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux
jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de taverne en taverne, mais
il n'avait osé reparaître au cottage. Il avait honte de se montrer à
Suzannah et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait à la vie peu
à peu, et commençait à se promener de longues heures dans le jardin. Il
avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre,
qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de sérieux.
L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.--Ne
faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller Jérémiah, et montons
à ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre.
Il était grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le
cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre à coucher somptueuse et
le cabinet de toilette où on lui avait fait prendre des bains parfumés.
Il regarda même la baignoire d'un oeil d'envie, et dit à l'homme
gris:--Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...
--Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça ne fait rien, je vais
t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking était devenu
splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur sur sa peau brune,
des diamants à sa chemise, un habit noir irréprochable, et des boucles
d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent pas de décorations; mais
les Espagnols et les Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se
donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de
plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela,
lequel est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux,
se contemplait dans une glace.
--Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu
t'appelles.
--Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses décorations.
--Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota.
Tâche de bien retenir ce nom.
--Il est un peu long, dit Shoking.
--Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils d'un noble seigneur
brésilien qui avait épousé une négresse. Tu es ambassadeur de la
république Argentine.
--Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son nom: Don Cristoforo y Mendez
y Cordova y Santa Fé y Bogota.
L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel le valet de chambre
prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit
un portefeuille gonflé de billets de banque.--Tiens, dit-il.
--Qu'est-ce que cela? dit Shoking.
--Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans
ta poche.
--Dans quel but?
--C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et
écoute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace,
pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations, de ses
plaques et de son commandorat.