XXIV

Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen attendait de lui. Mais il

avait fait le sacrifice de sa volonté, du moment où il s'était remis

dans les mains de cette femme dont il connaissait tous les instincts

pervers. Paddy pensait, du reste, ce que pensent beaucoup de gens du

peuple, à qui l'éducation a fait défaut, et dans l'esprit desquels il

n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il était si pauvre, il avait

femme et enfants, il n'avait donc pas le moyen d'être honnête.

Dès l'instant qu'il vendait sa conscience, il devait observer

scrupuleusement les conditions du marché.

Miss Ellen le conduisit à travers le jardin jusqu'à l'hôtel, lui fit

gravir le petit escalier, traversa la galerie et l'introduisit dans le

cabinet de lord Palmure. Celui-ci, qui n'était pas encore revenu de la

stupéfaction que lui avait fait éprouver le récit de sa fille, fronça le

sourcil en voyant entrer Paddy.

--Quel est cet homme déguenillé? dit-il.

--Un homme que j'emploie.

--Mais, pourquoi ces outils?

--Mon père, dit la jeune fille, je n'ai pas été le jouet d'une

hallucination; il y a là une porte secrète, un passage, et il faut

savoir où ils conduisent.

Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea vers l'angle du

cabinet où son père et elle s'étaient vainement livrés aux plus

minutieuses investigations. Une dernière fois elle promena le flambeau

sur tous les points du panneau de boiserie, et toujours avec le même

insuccès. Alors elle dit à Paddy:

--Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi un trou là-dedans.

Lord Palmure, cédant à l'ascendant que sa fille exerçait sur lui, ne

s'opposa point à ce travail. Docile comme un esclave, Paddy se mit donc

à l'ouvrage; il enfonça le ciseau à froid dans le milieu du panneau, à

coups de marteau.

--Mais, observa lord Palmure, nous allons réveiller toute la maison, et

mettre nos gens dans le secret.

--Fermez la porte au verrou, dit tranquillement miss Ellen.

Paddy continuait sa tâche. Le ciseau traversa la boiserie dans toute son

épaisseur, mais alors il rencontra un corps dur.

--C'est la muraille, dit lord, Palmure.

--Non, répondit Paddy, c'est comme une plaque de tôle.

--Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna encore miss Ellen. La

besogne était facile. Attaqué adroitement en plusieurs endroits, le

panneau fut soulevé avec la pince et se brisa. Alors miss Ellen eut un

cri de triomphe. Le panneau recouvrait une porte de fer sur laquelle on

avait appliqué un enduit couleur de plâtre. On n'apercevait ni gonds ni

serrures, mais un petit bouton de cuivre se trouvait dans un angle,

et un coup de marteau fut donné dessus par le rough. Soudain la porte

s'ouvrit toute grande, et une bouffée d'air humide vint frapper au

visage lord Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir un

étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur du mur, et plongé dans

l'obscurité.

--Allons, mon père, dit miss Ellen il faut avoir le coeur net de tout

cela.

--C'est mon avis. Mais avant de se mettre en route, il alla prendre deux

revolvers qui se trouvaient sur sa cheminée, et il en tendit un à sa

fille.

Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le flambeau à Paddy et lui dit:

Passe le premier.

Paddy serait allé en enfer, du moment où miss Ellen ordonnait. Le

couloir n'avait que quatre ou cinq pas de longueur. Au bout du couloir,

il y avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il élevait le flambeau

au-dessus de sa tête afin de guider les pas de miss Ellen, qui venait

derrière lui, et de lord Palmure, qui fermait la marche.

L'escalier, également pratiqué dans l'épaisseur du mur, tournait sur

lui-même avec une raideur extrême. Il y régnait un air humide et fétide.

A la trentième marche, Paddy s'arrêta.

--Qu'est-ce? demanda miss Ellen.

--J'entends du bruit.

Miss Ellen prêta l'oreille. Un mouvement sourd assez semblable au bruit

lointain de la mer se brisant sur des rochers arriva jusqu'à elle.

--Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau, je passerai la

première.

--Non, milady, répondit Paddy, je n'ai jamais peur.

Et il continua à descendre.

Un changement de température s'opérait peu à peu; l'air devenait plus

vif et il était plus pur.

Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dépassé le niveau de la maison et

qu'ils s'enfonçaient sous terre.

Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout à coup une terre fine,

humide, presque boueuse et tous trois se trouvèrent dans une espèce de

cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait un boyau souterrain

qui paraissait s'éloigner horizontalement. Ce boyau était assez large;

cependant, avant de s'y engager, miss Ellen se tourna vers son père:

--Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance, ni de ce

souterrain, ni de cet escalier?

Tous deux doivent exister depuis plusieurs siècles. Regardez ces pierres

de voûte, ces murailles, comme tout cela est noir.

--C'est vrai. Puis, tout à coup, et comme ce murmure sourd qu'ils

avaient déjà entendu paraissait grandir, lord Palmure se frappa le

front.

--Attendez donc, je crois me rappeler à présent. Nous devons être tout

près de White-Hall.

Ce souterrain a dû être creusé au temps de la captivité du roi Charles

1er que ses partisans essayèrent de délivrer. Et si je ne me trompe, il

aboutit à la Tamise, presque au niveau du pont de Westminster, et ce que

nous entendons, c'est le bruit de l'eau qui se brise contre les piles,

car, vous le savez, la Tamise fait un coude assez brusque en cet

endroit.

--Eh bien! allons, dit miss Ellen.

Et prenant le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea la première

dans le souterrain, s'adressant mentalement cette question: Comment

l'homme gris a-t-il découvert ce passage?

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 26 / 89 题