Miss Ellen hésita un instant. Attendrait-elle son père dans le cabinet,
ou bien rentrerait-elle chez elle par la galerie? Si l'homme gris se fût
en allé par la porte, peut-être eût-elle jugé inutile de rien dire à
son père. Mais après cette sortie bizarre, cette évasion plutôt, de
son ennemi, miss Ellen avait besoin de lord Palmure, ne fût ce que pour
savoir s'il connaissait ce passage mystérieux.
Ellen resta donc dans le cabinet et attendit.
Lord Palmure entra et s'arrêta ébahi sur le seuil.--Que faites-vous donc
ici, Ellen, lui dit-il, et à pareille heure?
--Mon père, dit froidement la jeune fille, vous savez nos conditions.
--Oui, je dois être le bras qui agit et vous la tête qui dirige,
n'est-ce pas?
--Vous devez être aussi le père qui conseille, et qui apprend à sa fille
les choses qu'elle ignore.
--Que voulez-vous dire, Ellen?
--Mon père, avant de vous expliquer ma présence ici, laissez-moi vous
questionner, et ne vous étonnez pas de mes questions.
--Cette maison que nous habitons est-elle à nous?
--Sans doute. Je la tiens de mon père. Pourquoi?
--Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries de cette salle
sont-elles anciennes?
--Oui, je les ai toujours vues.
--Et cette salle n'a que deux portes?
--Vous le voyez bien.
--Mon père, vous vous trompez. Il y a ici une troisième porte.
Elle reprit le flambeau et dit:--Venez avec moi.
Lord Palmure la suivit dans cet angle où elle avait fait de vaines
recherches.
--Cette porte doit être là, dit-elle.
Lord Palmure prit le flambeau à son tour et le promena tout près de la
boiserie, en haut et en bas, en long et en large.--Où diable voyez-vous
une porte? dit-il.
--Je ne la vois pas, mais je suis sûre qu'elle existe.--Il y a mieux,
dit miss Ellen avec un accent de conviction qui acheva de stupéfier lord
Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte...
--Il y a vingt minutes,--devant un homme qui était ici il y a une heure.
Lord Palmure fit un pas en arrière.
--Il était ici, revêtu de votre robe de chambre, coiffé de votre calotte
de soie, assis devant votre table et tournant le dos à cette porte qui
donne dans la galerie et par laquelle je suis entrée.
Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander si elle n'avait pas
perdu la raison. Mais elle lui montra du doigt la robe de chambre que
l'homme gris avait jetée sur un siége.
--Enfin, s'écria lord Palmure, cet homme?
--C'est _lui_.
Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine que lord Palmure ne s'y
trompa point.
_Lui_! c'était cet homme qui avait osé braver sa fille, cet homme qui
était l'âme et la tête des Irlandais qui conspiraient, c'était cet homme
gris, enfin, que la police traquait et qui, au mépris de la police,
osait pénétrer de nuit dans la maison d'un pair d'Angleterre et
rechercher un tête-à-tête avec sa fille! C'était encore ce même homme
qui avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un masque de poix et
de le jeter garrotté dans un coin du jardin de mistress Fanoche. Tant
d'audace confondait le noble pair.
--Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil.
--Ne vous obstinez point à lutter contre cet homme. Nous allons quitter
l'Angleterre, nous voyagerons, nous...
--Ah! mon père! s'écria la jeune fille, vous manquez donc de courage
pour la lutte!
--Non, mais j'ai peur pour toi...
Mon père! le dernier jour de triomphe a lui pour ce misérable, et je le
terrasserai.
Lord Palmure cherchait toujours avec les mains une fente quelconque: à
ce panneau qui, au dire de sa fille, s'était entr'ouvert.
--Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie... à moins que vous
n'ayez eu une hallucination.
Mais Ellen ne répondit pas. Elle courut à la fenêtre, l'ouvrit et prêta
l'oreille...
Un coup de sifflet avait traversé l'espace.
--Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure.
--Attendez-moi ici, mon père, répliqua-t-elle.
Elle courut vers la porte de la galerie et disparut.
Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier tournant qui
descendait dans le jardin. Il était alors quatre heures du matin et le
jour était loin encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir la
petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait d'entendre, c'était le
signal convenu entre elle et Paddy. Celui-ci, en la quittant pour
aller rejoindre Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir, s'il
surgissait quelque chose de nouveau.
--Eh bien? lui dit miss Ellen.
Paddy lui raconta de point en point les événements qui avaient précédé
l'arrestation de Shoking et ce qui s'en était suivi. Puis ce récit
achevé, il ajouta:
--Moi, j'ai une toute autre idée et je crois savoir où est le condamné à
mort.
--Ah! fit miss Ellen, que la capture de John Colden n'intéressait que
médiocrement.
--Vous êtes venue plusieurs fois dans le Southwark, n'est-ce pas,
milady?
--Alors vous savez où est l'église Saint-George?
Miss Ellen tressaillit en pensant que c'était dans le cimetière que Dick
Harrisson était enterré.
--Eh bien! il y a de la lumière toute la nuit dans le clocher, et John
Colden serait caché là que ça ne m'étonnerait pas.
--Et tu as fait part, sans doute, de cette observation à tes compagnons
de cette nuit? demanda miss Ellen avec anxiété.
--Non, milady. J'ai réfléchi qu'il valait mieux vous en parler
auparavant.
--Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu tiens à nos conventions,
souviens-toi de ce que je vais te dire.--Garde pour toi cette
découverte. Nous n'avons plus besoin d'eux.
Et miss Ellen se disait à part elle:
--Ce n'est point John Colden qui est dans le clocher, je le sens au
battement de mon coeur: c'est _lui_. Puis elle dit tout haut:--Viens
avec moi.
Et lorsque Paddy fut entrée dans le jardin, elle referma la porte.
Paddy la suivait docilement. Elle le conduisit au pavillon, dans un coin
duquel le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une pioche, un
marteau et un ciseau à froid:--Prends cela et suis-moi, dit-elle.