_Love Lane_, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une
petite rue assez triste, habitée par des gens paisibles et qui n'ont
jamais connu les orages et les grandes passions.
Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre
public-house mal famé, et on y chercherait vainement un échantillon de
ce fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans le beau quartier,
sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett.
Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et le watchman évite d'y
passer, de peur de réveiller les habitants, en criant les heures de la
nuit.
Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy
arrivèrent un quart d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche,
sous la garde de Macferson l'Écossais.
--Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu
si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne vois
pas le moindre Irlandais sur pied.
--Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je crois qu'il a été plus
malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien être
une souricière où nous tomberions tous les trois.
--Puisque nous avons le mot de passe...
Nichols haussa les épaules.
--Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir
ne nous revient qu'à moitié, nous n'entrerons pas.
--Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden,
mais moi j'ai une autre idée...--Je crois que ce Shoking s'est moqué de
nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.
--Où serait-il donc, selon toi?
--Dans le Southwark.
--Allons donc!
--Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici.
Et il s'arrêta devant la maison qui portait le numéro dix-neuf, et
qui était bien celle désignée par Shoking. Une première déception les
attendait. La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins John sonna.
Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. John sonna une seconde fois, puis
une troisième. Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage et une voix
chevrotante dit:
--Si vous venez chercher monsieur le curé, vous venez trop tard. Il
est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprès de la
chapelle.
John et Paddy se regardèrent avec stupeur. La porte à laquelle ils
sonnaient était celle d'un clergyman. Néanmoins John ne se tint pas
pour battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de passe que lui avait
donné Shoking:
--La Mersey est prise, dit-il.
--Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. Et le sacristain
referma la fenêtre.
--Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqué de nous.
--Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore.
Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre.
Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colère donnait à John
des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes à regagner le bord
de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine à le suivre. Cependant,
au moment où il s'accrochait à la corde qui servait d'échelle pour
monter sur le pont du bateau-écurie, Nichols l'arrêta.
--Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. Que vas-tu faire?
--Étrangler Shoking.
--Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis
une prime si tu lui, amenais le prétendu lord Wilmot?
--Oui, certes.
--Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle
de l'autre. Par conséquent, au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, il
faut le conduire à Scotland yard.
John soupira; il lui en coûtait de ne pas se venger tout de suite.
Néanmoins, comme il était Anglais, et que tout Anglais est un homme
pratique, il se résigna, pensant que les guinées de sir Richardson
valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou à Shoking.
--Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.
Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit était
toujours noire, et John traversa tout l'avant de la péniche, sans rien
voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et
adossée à la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa
le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la
lumière. Mais soudain un cri d'étonnement lui échappa. Le panneau de
la cale qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait pris soin de
fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...
--Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?
Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale était vide. Macferson et
Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement
qu'avait poussé John.
--Macferson n'est pourtant pas un traître! disait Nichols.
John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, il aperçut l'ombre
noire. Il courut à elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait
tomba sur un homme entièrement noir et à demi-nu.
--Un nègre! exclama Nichols.
--Joli moricaud! dit Paddy.
Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié craintif qui est
familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua:
--Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson et à Shoking.
--Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé les blancs, répondit le
noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement.
--Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande
où _ils_ sont.
--Massa, pardon, répondit encore le nègre. Neptune li pas savoir ce
que mossié blanc veut dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce
que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre,
promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir
grand faim...
--Que le diable t'emporte! s'écria John, ce n'est pas là ce que je veux
savoir. Il y avait deux hommes ici?
--Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas
savoir où li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon
nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas maltraiter li....
--Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un
nègre à moitié idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans
doute.... Il est venu ici et n'a vu personne....
--Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.
--Oh! répondit Nichols, c'est impossible.
--Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donné.
--C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui se souvint avoir vu
le le prétendu lord Wilmot jeter des poignées de guinées. Nous sommes
mystifiés comme des enfants.
--En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine à
vapeur.
--Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas
bon ici, filons!
--Filons! répéta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup
de pied au nègre.
--Blancs toujours méchants, massa, toujours maltraite Neptune...
pauvre!...
Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit John et ses deux
compagnons, gagner en toute hâte la corde de tribord et disparaître.
--Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr que John ne me reconnaîtra
jamais.
Il se coucha sur le pont et ne bougea.
La chaloupe du _Royalist_ passa auprès de la péniche et ne s'arrêta
point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tête
dans la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt que
de descendre une seconde fois à Rotherithe, théâtre de toutes ses
mésaventures.