XX

_Love Lane_, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une

petite rue assez triste, habitée par des gens paisibles et qui n'ont

jamais connu les orages et les grandes passions.

Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre

public-house mal famé, et on y chercherait vainement un échantillon de

ce fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans le beau quartier,

sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett.

Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et le watchman évite d'y

passer, de peur de réveiller les habitants, en criant les heures de la

nuit.

Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy

arrivèrent un quart d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche,

sous la garde de Macferson l'Écossais.

--Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu

si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne vois

pas le moindre Irlandais sur pied.

--Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je crois qu'il a été plus

malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien être

une souricière où nous tomberions tous les trois.

--Puisque nous avons le mot de passe...

Nichols haussa les épaules.

--Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir

ne nous revient qu'à moitié, nous n'entrerons pas.

--Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden,

mais moi j'ai une autre idée...--Je crois que ce Shoking s'est moqué de

nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.

--Où serait-il donc, selon toi?

--Dans le Southwark.

--Allons donc!

--Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici.

Et il s'arrêta devant la maison qui portait le numéro dix-neuf, et

qui était bien celle désignée par Shoking. Une première déception les

attendait. La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins John sonna.

Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. John sonna une seconde fois, puis

une troisième. Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage et une voix

chevrotante dit:

--Si vous venez chercher monsieur le curé, vous venez trop tard. Il

est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprès de la

chapelle.

John et Paddy se regardèrent avec stupeur. La porte à laquelle ils

sonnaient était celle d'un clergyman. Néanmoins John ne se tint pas

pour battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de passe que lui avait

donné Shoking:

--La Mersey est prise, dit-il.

--Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. Et le sacristain

referma la fenêtre.

--Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqué de nous.

--Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore.

Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre.

Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colère donnait à John

des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes à regagner le bord

de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine à le suivre. Cependant,

au moment où il s'accrochait à la corde qui servait d'échelle pour

monter sur le pont du bateau-écurie, Nichols l'arrêta.

--Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. Que vas-tu faire?

--Étrangler Shoking.

--Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis

une prime si tu lui, amenais le prétendu lord Wilmot?

--Oui, certes.

--Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle

de l'autre. Par conséquent, au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, il

faut le conduire à Scotland yard.

John soupira; il lui en coûtait de ne pas se venger tout de suite.

Néanmoins, comme il était Anglais, et que tout Anglais est un homme

pratique, il se résigna, pensant que les guinées de sir Richardson

valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou à Shoking.

--Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.

Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit était

toujours noire, et John traversa tout l'avant de la péniche, sans rien

voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et

adossée à la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa

le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la

lumière. Mais soudain un cri d'étonnement lui échappa. Le panneau de

la cale qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait pris soin de

fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...

--Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?

Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale était vide. Macferson et

Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement

qu'avait poussé John.

--Macferson n'est pourtant pas un traître! disait Nichols.

John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, il aperçut l'ombre

noire. Il courut à elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait

tomba sur un homme entièrement noir et à demi-nu.

--Un nègre! exclama Nichols.

--Joli moricaud! dit Paddy.

Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié craintif qui est

familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua:

--Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson et à Shoking.

--Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé les blancs, répondit le

noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement.

--Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande

où _ils_ sont.

--Massa, pardon, répondit encore le nègre. Neptune li pas savoir ce

que mossié blanc veut dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce

que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre,

promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir

grand faim...

--Que le diable t'emporte! s'écria John, ce n'est pas là ce que je veux

savoir. Il y avait deux hommes ici?

--Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas

savoir où li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon

nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas maltraiter li....

--Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un

nègre à moitié idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans

doute.... Il est venu ici et n'a vu personne....

--Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.

--Oh! répondit Nichols, c'est impossible.

--Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donné.

--C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui se souvint avoir vu

le le prétendu lord Wilmot jeter des poignées de guinées. Nous sommes

mystifiés comme des enfants.

--En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine à

vapeur.

--Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas

bon ici, filons!

--Filons! répéta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup

de pied au nègre.

--Blancs toujours méchants, massa, toujours maltraite Neptune...

pauvre!...

Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit John et ses deux

compagnons, gagner en toute hâte la corde de tribord et disparaître.

--Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr que John ne me reconnaîtra

jamais.

Il se coucha sur le pont et ne bougea.

La chaloupe du _Royalist_ passa auprès de la péniche et ne s'arrêta

point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tête

dans la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt que

de descendre une seconde fois à Rotherithe, théâtre de toutes ses

mésaventures.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 22 / 89 题