XIX

A peine eut-il bu que Shoking éprouva une bizarre sensation de froid. On

eût dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la

glace. Puis à cette impression en succéda une autre tout à fait opposée.

Après avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni

sa présence d'esprit, ni son sang-froid.

--C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.

En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une chose, devenir méconnaisable

pour John, à ce point que le rough ne pût jamais le reconnaître.

Depuis une heure que cette merveilleuse idée lui était venue, de se

servir pour lui-même de cette fiole qu'il portait à John Colden quand il

était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement songé

à son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait

singulièrement modifié et probablement d'une façon peu avantageuse.

D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de

l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et

une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud, valent mieux que toutes

les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun

inconvénient à devenir noir.

La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation de froid, Shoking

se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden

de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystérieuse

liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa

main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tête

en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commençait à

devenir chauve.

Il avait accompli tout cela dans les ténèbres les plus profondes,

n'entendant auprès de lui que le souffle bruyant de l'Écossais, son

gardien.

De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking.

Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa

métamorphose était opérée, il s'écria:

--Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade?

--Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours là.

--Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking.

--Et que je te garde, dit Macferson.

Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je

m'en irais.

--Voilà ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'Écossais.

--Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.

--Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord.

--Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et après

demain autre chose, si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking, que

je ne suis pas un homme.

--Bah! ricana l'Écossais.

--Je suis le diable, ajouta Shoking.

Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément un homme

intelligent. C'était un de ces épais montagnards d'Écosse qui viennent

à Londres, comme les Auvergnats viennent à Paris. L'Écossais est

superstitieux, le diable joue un assez grand rôle dans ses récits

d'hiver, sous le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les nains

ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson, dans son enfance,

avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu

réellement, il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui, par une froide

nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il était

berger.

Cependant Shoking, en disant être le diable, ne le convainquit point.

--Tu te moques de moi, lui dit il.

--Alors tu penses que je suis un homme?

--En chair et en os: la preuve en est que je te touche.

Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking à le lui broyer.

Shoking continuait à ricaner, et son rire avait quelque chose de

diabolique qui ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais.

--As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.

--Toujours.

--Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable.

--Et comment cela?

--Tout à l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de

vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien

regardé, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Comment suis-je? demanda Shoking.

--Mais tu es un homme comme un autre.

--Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?

--Ils sont roux.

--Et ma peau?

--Elle est blanche.

--Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire.

--Allons donc!

--Mes cheveux sont blancs.

L'Écossais serra les poings.

--Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je t'assomme.

--Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur

toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de

peau.

L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commençait à envahir,

prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies

qui éclairent près de deux minutes. La bougie frottée sur le briquet

crépita et la flamme jaillit.

--Mais regarde donc! dit Shoking.

Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement foi dans la

prédiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la

métamorphose annoncée ne se fût opérée.

Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue par l'allumette

s'était projetée sur son compagnon et l'Écossais épouvanté venait

d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige.

--Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking avec un éclat de

rire strident.

Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit à pousser des

cris affreux et se réfugia tout en haut de l'échelle qui conduisait à

l'entre-pont.

Alors Shoking s'écria:

--Je suis le diable! crains ma vengeance!

Et il se leva et posa un pied sur l'échelle.

L'allumette venait de s'éteindre et tout était rentré dans les ténèbres.

Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'Écossais, qui faisait

de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout à

coup la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus noir démon, mettant

le feu au reste de paille qui était dans un coin.

Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur

l'échelle, fit un levier de ses deux épaules et donna une si violente

secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit.

Et Macferson, éperdu, les cheveux hérissés, se sauva dans l'entre-pont

d'abord, puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon avec de la

paille enflammée et il poursuivait l'Écossais.

--Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!...

Et il monta sur le pont à son tour.

Alors Macferson se mit à courir en poussant des cris et, arrivé à

la muraille du pont, sentant déjà sur lui la flamme que brandissait

Shoking, il n'hésita plus et sauta dans la Tamise.

--Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra à braver le

diable!

Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait l'eau glacée,

Shoking, libre et méconnaissable, s'assit sur le pont et se

dit:--Maintenant, je ne serai pas fâché de voir revenir John le rough.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 21 / 89 题