IX

Ce que ces hommes, dont la voix, était du reste parfaitement inconnue à

Shoking, disaient entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant pour

lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni à l'homme gris, ni même à

lui, Shoking.

A Londres, il y a toujours une certaine quantité de vagabonds qui se

trouvent sans gîte.

Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent

aux postes de police, les uns se réfugient dans les paras et couchent

sur une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas d'enjamber la

clôture d'un cimetière et d'aller chercher un asile parmi les morts.

Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir à cette

catégorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit

venue.

Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit

d'avoir prêté l'oreille.

L'un de ces deux hommes disait:

--Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance.

--Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe?

--Oui.

--Mais comment peux-tu le savoir?

--J'étais devant Newgate la nuit même de l'exécution, et je vais te dire

comment j'y étais...

--Voyons?

--Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre depuis dix ans.

Par conséquent, je m'étais mis en route dès six heures du soir.

Voilà que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de

monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis

j'entends parler le patois des côtes d'Irlande, que je comprends et que

je parle moi-même très-bien, attendu que lorsque j'étais matelot, je

suis resté deux ans à Cork.

La foule marchait et je me laissais entraîner par elle; un homme

m'adressa la parole en irlandais et me dit:

--A-t-on donné le signal?

Je réponds à tout hasard et dans la même langue:

--Pas encore.

Mon interlocuteur reprend:

--C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?

--Je crois que oui.

Emporté par la foule, je me trouve dans Old Bailey.

--Ça fait que tu as tout vu?

--Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retirée, emportant le

pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que

moi d'Anglais dans tout ce monde.

--Mais comment sais-tu?...

--Attends donc! Les policemen bousculés, les Irlandais sont descendus

au pas de course vers la Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été

porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans

une barque, y coucher le pendu et pousser au large.

--Ça ne prouve encore rien.

--Mais si, car la barque a pris la dérive et je l'ai suivie des yeux.

--Dans la direction de Rotherithe?

--Oui.

--Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée?

--Attends encore... Le lendemain, je descends à Charring cross et

je prends le penny-boat pour m'en aller à Greenwich. Nous touchons à

London-Bridge, et voilà que, parmi les passagers qui montent à bord,

je reconnais un des quatre hommes qui avaient emporté le pendu dans la

barque.

Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet homme est descendu.

--Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre?

--Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y

avait une prime de cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on a

caché le condamné.

Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait être à

Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais,

que je le suivrais alors... et que je finirais bien par découvrir la

retraite de John Colden.

--Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours?

--Oui.

--Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien trouvé...

--Patience! cela viendra.

Shoking n'en entendit pas davantage: il était fixé.

Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la pointe du pied.

--Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal

n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de

Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulière,

née de la spéculation privée. On assommera les deux drôles, et tout sera

dit.

Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant

ses jambes à son cou.

Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait

jamais été plus alerte et plus jeune.

Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la

cathédrale des catholiques, Saint-George church.

Les alentours de l'église étaient déserts, et un silence profond régnait

sur la place qui sert de ceinture au cimetière.

La flèche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en

haut, on voyait une petite lumière, qui ressemblait à une étoile perdue

dans ce ciel nuageux.

Shoking regarda cette lumière et il eut un battement de coeur.

--Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est pas sorti ce matin.

Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait le cimetière et

arriva à cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par

laquelle la malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait dans le

champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant.

Cette grille était entre-bâillée.

Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière.

Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit où il était venu, en

compagnie de l'homme gris, déterrer la bière de Dick Harrisson.

Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking était devenu philosophe et

esprit-fort en la société de l'homme gris.

Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina, au travers des tombes,

vers cette petite porte qui se trouvait derrière l'église.

Puis il frappa doucement.

La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut, et Shoking entra dans

l'église, qui était plongée dans les ténèbres.

--Est-ce vous? dit une voix.

--C'est moi, répondit Shoking.

Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:

--Venez... il est là-haut... il vient de rentrer...

--Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce soir encore!

--Oui.

--Quelle imprudence!

Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait affaire Shoking, le

conduisit jusqu'à l'entrée du clocher et lui fit poser le pied sur la

première marche.

--Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?

--Oui. C'est tout en haut.

--Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.

Shoking monta jusqu'à cette petite salle que nous connaissons et dans

laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'étaient cachés pendant deux

jours et deux nuits.

Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme gris qui avait, depuis

le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres à ses trousses.

Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et

de livres.

Il lisait et fumait.

--Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking. D'où viens-tu donc?

Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soirée.

L'homme gris fronça légèrement le sourcil quand Shoking en arriva à

cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe.

--Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester éternellement à

Rotherithe.

--Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking.

--Tu dis qu'il a retrouvé la raison?

--Oui.

--Qu'il n'a plus la fièvre?

--Non.

--Alors, je puis agir.

Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta:

--J'ai le moyen de rendre John méconnaissable, et, de blanc et blond

qu'il est, le faire mulâtre avec des cheveux noirs et crépus.

Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne le reconnaîtrait pas.

--Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé de ce moyen tout de suite?

--Parce que son état de fièvre ne le permettait pas, dit l'homme gris.

Je l'aurais tué...

--Et... maintenant?

--S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui.

A ces dernières paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se

prit à sourire.

--Je gage que tu as quelque chose à me dire? fit-il.

--Oui, dit Shoking.

--Eh bien! va, je t'écoute...

Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts...

X

Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure

qu'il fût excessivement embarrassé.

En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convié aux

meetings; il entend parler, il apprend à parler, il sait parler au

besoin.

L'éducation politique est universelle; et par conséquent chacun sait

exprimer sa pensée.

Les uns vont droit au but; les autres préfèrent le chemin fleuri des

circonlocutions et savent tourner les difficultés.

Shoking appartenait à cette dernière école, la pensée de son discours

n'était jamais que dans le post-scriptum.

--Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'être

dirigée.

--Tu crois? fit l'homme gris.

--La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre

savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.

--Ah! vraiment?

--Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par cette petite phraséologie

qui avait son mérite relatif, l'Irlande est sortie des ténèbres.

--Ah! ah!

--Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille ennemie, elle a amené

la lutte au soleil.

--Après?

--L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, poursuivit Shoking,

qui le prenait de plus en plus au sérieux.

L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.

--Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu

O'Connell.

--Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des

oppositions familières aux grands orateurs.

--Explique-toi.

--Elle était forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la

conseillait, qui pouvait...

--Et ce chef, interrompit l'homme gris, où est-il donc maintenant?

--Il se cache, dit Shoking.

--Bon!

--Et c'était précisément à cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef

se cache-t-il?

--Parce que la police est à ses trousses, et que s'il était pris...

--Si John Colden était pris, se hâta de dire Shoking, on le pendrait de

nouveau.

--Et si le chef dont tu parles était pris, dit l'homme gris, on le

pendrait également.

C'était là que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend

le gibier au coin d'un bois.

--Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.

--Tu crois?

--Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.

-Eh bien?

--John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui

peut être reconnu au premier jour.

--Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je

ne t'ai pas écouté si longtemps, sans deviner dès les premiers mots où

tu voulais en venir?

A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé les yeux baissés, regarda

l'homme gris.

--Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment où je puis rendre

John Colden méconnaissable et le soustraire, par conséquent, à toute

poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-même.

--C'est la vérité pure, dit Shoking.

--Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris.

--N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.

--Mais tu as tort, en réalité.

--Ah!

--A ton tour, suis donc mon raisonnement.

--Voyons? dit Shoking.

--Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui était

cordonnier de son état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas

grand'chose à troquer ses cheveux roux contre des cheveux crépus.

--Ça, c'est vrai, fit Shoking.

--Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi...

--Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.

--Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux être

aimé.

Shoking tressaillit.

--Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme

étrange, qui s'est déclarée ma mortelle ennemie.

--La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien? fit Shoking haletant.

--Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, comprends-tu?

--Mais... pourquoi?...

Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.

--Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement Shoking.

--Pas encore.

--Alors...

--Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc

bien que j'ai besoin de mon physique.

--Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il était, ne désertait pas

facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie.

--Mortelle.

--Et comment donc pourrait-elle vous aimer?

--Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le

plus sûr pour arriver à l'amour s'appelle la haine.

Shoking se courba ébloui.

--O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?

--Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui Dieu a donné le repentir et

laissé la force et la volonté.

Puis tout s'éteignit.

Cette auréole, qui avait un moment couronné ce front large et

scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme

triste et doux que Shoking avait rencontré pour la première fois dans la

taverne du Blak horse.

--Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi bien.

--Parlez, maître.

--Occupons-nous de John Colden.

--Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et

venir librement dans Londres; et qu'il continue à servir notre cause.

--Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.

L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et,

sur ce feuillet, il écrivit quelques mots au crayon.

--Demain matin, dit-il, tu iras chez un _chemist dispensary_.

--Oui, maître.

--Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique là-dessus.

Puis tu retourneras à Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John

Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.

--Et il deviendra mulâtre?

--En une heure.

--Mais... les cheveux?

--Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les

verseras ensuite sur ta main, après quoi tu en frotteras les cheveux de

John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs.

--Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du

résultat.

--Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris.

--Elle se lève et se promène dans le jardin.

--C'est bien: j'irai la voir demain.

--Vous oserez donc sortir?

--Oui.

--Mais s'il vous arrive malheur?

--Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore...

Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres et ne te mets plus martel

en tête.

Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia Shoking d'un geste.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 12 / 89 题